ICTE IV. SCÈNE IV
Je bravais les conseils de l'oracle divin; Écartant, malgré tout, une crainte importune, .l'aimais ii conllermon sceptre a ta fortune. J'avais un noble rôle et voulais le remplir ; Au combat j'assistais en reiue sans pâlir... J'adorais un héros, de l'empiro heureux maître... El par un coup du sort, sans exemple peut-être, De ses exploits guerriers, femme, j'étais témoin!... Que j'étais Dère alors... je l'entendais de loin, Ta voix nous arrivait en rugissant murmure... Que je le trouvais beau dans l'or de ton armure !... Je n'avais même pas le frisson du danger. Tu me semblais un être à la terre étranger, Un de ces immortels que respecte la Parque... Je te suivais des yeux sur ta royale barque. Non, jamais fier guerrier, illustre conquérant, Ne fut dans un combat plus terrible et plus grand...
amoine, vivement.
Tu me voyais combattre?
CLÉOFATRE.
Oui, j'admirais ta rage, Et j'avais tant d'orgueil que j'avais du courage. .Mon corps était d'airain, mon âme était de feu, La guerre me semblait un magnifique jeu. Va, je ne tremblais pas !... au milieu de mes femmes, Sur le pont du vaisseau, recevant l'eau des lames, Livrant aux vents mon voile et mes cheveux ilottants, Mêlant ma voix de reine aux cris des combattants, Je m'enivrais, ainsi que d'une grande fête, De cet orage humain, plus beau que la tempête. Nous buvions à Neptune, a Jupiter Stator, A Mars, et nous jetions aux flots nos coupes d'or... Joyeuses, nous allions de la proue h la poupe, Chaque libation voyait tomber sa coupe... Prodigues, nous cherchions par do riches présents, A nous faire de« flots et des dieux complaisants.
CLEOPATM.
ANTOINK.
Tu demandais aux dieux le succès de nos armes. Tu partageais nos vœux, nos dangers, nos alarmes. Tu m'admirais, dis-tu!... Pourquoi m'as-tu quitté? Quel démon te poussait? dis!...
La fatalité, l'.cuute!... devant nous commençait le carnage... Des brandons enflammés nous suivaient à la nage, Une invisible main, les tenant sous les eaux, Tout a coup les lançait a bord de nos vaisseaux. En vain on punissait d'un dard la main hardie. De tous côtés sur l'onde éclatait l'incendie... Et ce spectacle affreux, confus dans son horreur, Ces escadres, luttant sur la mer en fureur; Sur la rive, ce camp, cette immobile armée, Suivant, jugeant nos coups à travers la fumée, Ces cris, ce sifflement des dards, des javelots, Ce sang qui rougissait l'azur mouvant des flots... Ce tumulte sans fin brisa ma foi ce vaine... Oh! c'était trop d'orgueil, môme pour une reine... Je ne te voyais plus combattre à l'horizon... Et déjà je sentais chanceler ma raison... Lorsqu'un hasard fatal vint combler ce délire : Un soldat fut blessé... sur le pont du navire Jl tomba... tout son sang à gros bouillons coulait, .le m'approchai de lui... Dieux! il te ressemblait! Je ne sais quelle idée, un rêve, un vain présage !... Mais en voyant la mort sur ce noble visage, Tout à coup je pensai que, comme ce soldat, Tu pouvais à ton tour périr dans ce combat... Toi, mort!... Oh! j'entrevis cette douleur immense... Toi, mourir pour César !... toi!... misère... démence! Quand on peut vivre aimé, mourir pour un vain nom !. Dans ce triste moment, je l'avoue, ô Junon, Je ne compris plus rien h l'orgueil, a la gloire, A ce faux souvenir qu'on appelle l'histoire, A ce bruit enivranl des échos éternels...
vi 11 l\. SCENE IV. 73
"le.*, ennemis pour hum c'étaient des criminels. le maudissais ta gloire et ta fougue intrépide .. La guerre!... me semblait un jeu lâche et stupide.. Je n'apercevais plus dans ce devoir sacré Que des périls affreux pour un être adore.. J'oubliais tes exploits, tes destins de grand homme, 1 1 César... et l'Empire... et mon Egypte... et Rome... Je ne voyais plus rien que ion sang répandu, Que sur toi, sur ta tête un glaive suspendu !... El tout me sembla bon, dans cet horrible rêve, Pourarrêter ce sang et détourner ce glaive ! Tremblante, ivre de peur, je donnai le signal. Tu devais obéir à cet ordre fatal, Je le savais... Fnfin, dans ma finie si prompte. Je n'ai rien calculé, la douleur ni ta honte... lit quand je t'ai revu, quand je t'ai retrouvé, Je n'ai pas dit : J'ai fui ; j'ai dit : Je t'ai sauvé ! Aujourd'hui je comprends, et le remords m'accable.
ANTOINE
Et moi qui l'accusais!... c'est moi qui suis coupable! Tu pleures! toi, pleurer?...
CLKOPATRE.
Je meurs, pardonne-moi.
L'Empire ne vaut pas une larme de loi.
Il lui tend les bras, elle s'y jette.
0 Reine, tu le sais, ma misère est profonde, J'ai fui devant Octave, il m'a repris le monde... Eh bien ! ce seul moment, ce moment m'a rendu Tout ce qu'il a conquis, toutee que j'ai perdu. Qu'il vienne, ce vainqueur, à mon tour je le brave ! Tes succès de hasard, jeune et prudent Octave, Me rendent peu jaloux, j'aime mieux mes revers .. Laisse-moi Cléopâtre et garde l'univers...
Tu ne me hais donc plus?
ANTOINE
Je t'aime pour te? larmes.
7* CLEOPATHE.
Je redeviens Antoine. Eros, rends-moi mes armes !
A Cléopâtre.
Gloire, force, raison, toi seule es tout pour moi, Et je ne crains plus rien quand je me fie à toi; Car voilà mon secret, ma Cléopâtre, écoute • Je n'ai qu'un ennemi, c'est le doute, le doute; C'est l'ennemi fatal dont rien ne me défend. Je crains plus celui-là que César triomphant ; Quand je doute de toi, tout mou courage expire... Pourquoi combatire alors?... Je ne veux plus l'empire!. J'oublie alors mon nom, mes devoirs les plus grands, Ma gloire, mes drapeaux, mes vieux soldats mourants, La chose la plus sainte et la plus respectable . Pour aller éclaircir ce doute insupportable.
CLEOPATHE.
Je te forcerai bien à croire en moi toujours.