CLÉOPÂTRE, CHARMION, IRAS
iras, à Cléopâtre.
To platt-il d’écouter ces chanteurs d’Ionie?
Non, le bruit me fatigue ; emmèno tes chanteurs.
Isist j’ai trop payé tes oracles menteurs...
Us m’ont promis Antoine aujourd'hui... L’heure passe; Us m’ont trompée!... En vain j’interroge l’espace; Nulle voile brillante à l'horizon des mers,
Nul messager poudreux dans les chemins déserts.
Nul rameur sur le Nil, nul signal sur le phare !
Point de chants, point de cris, de joyeuse fanfare I Aucun bruit de retour uc fait battre mon coeur.
Rien ne me dit: Voici lo triumvir vainqueur.
, CHARMION
Mais lo Douve déborde et la route est fermée.
Qu’importe? il no vient pas cn tête d’une armée.
Une cango suffit pour l'amener ici.
IRAS
Dans ses projets peut-être il n'a pas réussi...
Et le Nome insurge refuse obéissance...
Iras, doute des dieux, mais non de sa puissance. Réfléchissant.
Il reviendra par mer. Un messager romain A dû le rencontrer dès hier cn chemin.
I)iux vaisseaux de César l’attendent dans la rade.
Peut-être il n voulu passer par l’Ueptaslade,
Afin de recevoir les envoyés au port...
Mais que lui veut César ? Dieux! s’ils étaient d'accord!
Pour chasser de ses mers l'héritier de Pompce,
Et reprendre sur lui la Sicile usurpée.
Il a besoin d’Antoine... il presse son retour.
Rome, qui mo connut!, a peur de son amour...
J ai hâte de le voir... Oh !... comme l’heure est lente !
Et que cette chaleur sans air est accablante !
Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,
Pas une larme d’eau dans l’implacable azur!
Ce ciel n’a point d’hiver, do printemps ni d’automne;
Rien ne vient altérer sa splendeur monotone...
Toujours co soleil rouge il l'horizon désert,
Comme un gran J œil sanglant sur vous toujours ouvert.
De ce constant éclat l’esprit rêveur s’ennuie, ft moi, pour voir tomber une goutte de pluie.
Iras, jo donnerais ces perles, ce bandeau...
Ah ! la vie en Égypte est un pesant fardeau.
Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre,
Est pour moi, jeune reine, un rcyaumo funèbre...
On vante ses palais, ses monuments si beaux,
Mais les plus merveilleux no sont quo des tombeaux.
Si Von marche, l’on sent, sous la terre endormies.
Des générations d’immobiles momies.
On dirait un pays do meurtre et de remords.
Le travail des vivants c'est d'embaumer les morts.
Partout dans la chaudière un corps qui so consume;
Partout l'êcrc parfum du naphtc et du bitume;
Partout l’orgueil humain follement excité,
Luttant dans sa misère avec l'éternité...
Des peuples disparus qu’importent ces vestiges?
Art monstrueux! Je hais les vains et faux prodiges.
Tout dans ce pays, tout ost odieux pour moi;
Tout, jusqu’il scs beautés, m’inspire do. l'effroi ;
Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course,
Dont, depuis ttois mille ans, on cherche on vain la «ourse. Son bonheur même a l’air d’une calamité,
Car le sombre sccrot de sa fertilité
N’est pas le don du sol, l’heureux bienfait d’un astre,
Cello fécondité naît encor d’un désastre.
Il faut, pour qu’il obtienne un éclat passager,
Que son fleuve orgueilleux daigno le ravager.
Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange,
Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange, ühl c’est triste pour moi d’avoir devant les yeux Toujours co fleuve morne aux flots silencieux,
Et, regardant monter cetto onde sans rivages, l>e mettre mon espoir cn d’éternels ravages.
CHARMION, avec malice.
Oii médit de l’Egypte, on l’aimait autrefois.
Ah ! si co beau pays a perdu tous ses droits.
C’est qu'on a vu l’Asie et qu’on se souvient d’elle,
C’est qu’un tendre regret rend le cœur infidèle,
C’est que le froid Cydnus a détrôné le Nil...
Oh! le charmant voyage! Iras, t’en souvient-il?
Ti?
J’étais au gouvernail... j'étais unesyrèno.
nus.
Moi, j’étais une nymphe et j‘encensai» la reine.
Quel gracieux tableau ! Je crois le voir encor Ce superbe vaisseau dont U poupe était d’or,
Et ccs voiles de pourpre, au soleil enflammées.
Que gonflaient les soupirs des brises parfumées...
Ces rameurs à l’air fier, à l’œil intelligent,
Tenant dans leur main noire un aviron d’argent ;
Ccs guirlandes de fleurs aux vergues suspendues,
Et partout sur lé pont ces roses répandues,
Et tous ccs beaux enfants déguisés eu amours,
Dont les grands yeux ravis la regardaient toujours! CLEOPATRE, souriant.
Et lui qui m'accusait, me traitait en rebelle I
IRAS
Comme il fut ébloui! comme il te trouva belle!
Je voyageais ainsi pour me justifier;
11 voulait mo punir et me sacrifier;
11 m’accusait tout haut d’avoir servi la haine Du faroucho Brutus: l’excuse eut été vaine...
Ce terrible soupçon à ma voix s’envola...
11 ne me parla point de Brutus ce jour-là.
Oht je veux rappeler ce souvenir de joio,
Et telle qu’il me vil je veux qu’il me revoie.
Jo veux mettre aujourd’hui ce collier éclatant Que je portais alors et qu'il admira tant.
A CAarmûm.
Va le chercher.
Charmion tort.
Eh bien! ce souvenir m’attriste...
A l'absence, à l’ennui vainement je résiste.
Elle s’assied d’un air languissant.
IRAS
Pour t’amuser je sens ma science en défaut...
Si... j’essayais de lire. .. uno ode de Sapho!
Sapho!... ma pauvre enfant j’admire ton adresse 1 Pour guérir do l’amour des vers brillants d’ivresse î Pour calmer mon esprit ces délirants aveux !
Prends-les donc ces beaux vers, et lis-lcs si tu reyx.
iras, lisant comme une écolière, a Heureux qui près do toi pour toi seule soupire, y> Qui jouit du plaisir de t’entendre parler,
» Qui te voit quelquefois doucement lui sourire I » cléopatre, F interrompant.
Ohl comme tu lis mal! lu n’as donc rien aimé?
Tu ne comprends donc pas ce langage enflammé?
Elle prend le livre et lit.
a Heureux qui près de loi pour toi seulo soupire, b Qui jouit du plaisir de t’entendre parler, n Qui te voit quelquefois doucement lui sourire I » Les dieux, dans son bonheur, peuvent-ils l’égaler, b Je sens de veino en veine une subtile flamme » Courir partout mon corps sitôt que je te vois,
» El dans les doux transports où s’égare mon ftme,
» Je no saurais trouver de langue ni de voix.
» Un nuage confus se répand sur ma vue, b Je n’entends plus, je tombe en do douces langueurs, » El, pAlo, sans haleine, interdite, éperdue, b Un frisçoo me saisit; jo tremble, je me meurs, h nh ! ccs vers m'ont troublée!... ainsi je suis émue... Tout h coup... à son nom, b sa vois, à sa vue,
Et ce tourment n’est pas un aveu mensonger