‹ Clinique chirurgicaleChapitre 1 sur 76 · LIBRAIRIE J.-B. BAILLIÈRE ET FILS · texte numérisé non relu

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Lorsqu'il y a un an le professeur Richet succomba en quelques jours aux suites d'une pneumonie, son fils voulut bien me consulter sur l'opportunité qu'il y aurait à réunir en un volume un certain nombre de ses cliniques. Je savais que mon cher et regretté maître avait nourri longtemps le projet de publier ses leçons et je fus heureux de pouvoir collaborer à un travail destiné à honorer sa mémoire.

Dans les notes que m'a remises M. Ch. Richet, j'ai trouvé un certain nombre de sujets traités à fond, d'autres n'étaient qu'ébauchés et il m'a fallu les compléter avec des articles de journaux, des sténographies plus ou moins complètes où se trouvaient exposées les idées du maître.

Quelque incomplets que fussent quelquefois ces documents, j'ai tenu à les reproduire sans les vmettre au courant des opinions actuellement régnantes. Ainsi

6 PHEFACE.

présentée, celte œuvre sera, je le pense, d'un i^rand intérêt pour le public scienlilique et pour les nombreuses générations d'élèves formées par le professeur Ricbet. Elle marcpie ainsi une éta})e et non des moins intéressantes dans le mouvement scienlilique (]ui lit accomplir de si grands progrès à la diirurgie.

Il est difficile, en effet, de se rcprésenler dans quelles conditions s'exerçait notre art au commencement de ce siècle. L'enseignement officiel était à peu près nul et les discussions cbirurgicales ne sortaient pas du cercle étroit des questions agitées par l'Académie de cbirurgie. L'observation sur le vivant était la seule donnée dont s'inspirât la chirurgie.

Vint Bicliat qui conçut l'idée de reconstituer la science médicale sur de nouvelles bases. Son Anatomie générale, par la puissance de ses aperçus, produit une vraie révolution ; elle dessine la voie dans laquelle va si hardiment entrer Dupuytren et qui lui assurera pendant vingt ans le premier rang, non seulement en France, mais dans le monde entier. En dehors des qualités maîtresses qui distinguaient cet illustre chirurgien, il faut reconnaître que la principale cause de son succès fut la place considérable ({u'il accorda à l'anatomie paliiologique dans ses rapports avec l'observation clinique. La recherche des altérations matérielles sur le cadavre prit, sous son impulsion et grâce aux travaux de Cruveilhier, une importance capitale dans la solution des nombreux problèmes soumis à la sagacité du chirurgien. A cette époque les cris du pa-

tient, la vue du sang exigeaient de la part de l'opérateur des qualités particulières de sang-froid, d'impassibilité. La chirurgie devait être prompte et expéditive pour faire souffrir les patients le moins possible. Il fallait, pour ainsi dire, escamoter les opérations, et dans ce but chercher à établir des points de repère mathématiques basés sur des données anatomiques certaines. Ce fut surtout là l'œuvre de Lisfranc.

Depuis la mort de Dupuytren jusqu'au moment où l'anesthésie chirurgicale vint transformer notre art, les recherches des savants se bornèrent à étudier en détail les affections chirurgicales, et à chercher dans des expériences sur les animaux l'explication des phénomènes observés sur l'homme.

Un nouveau et considérable progrès fut réalisé le jour où parut le premier traité d'anatomie chirurgicale. L'étude de l'anatomie topographique cherchant à utiliser les notions fournies par l'anatomie normale, répondait aux aspirations pratiques de cette génération.

Roux et Béclard, dans leurs leçons, insistaient beaucoup sur les relations étroites qui doivent exister entre l'anatomie topographique pure et la chirurgie. Mais ces travaux ne portèrent leurs fruits que le jour où Velpeau les comprit d'une manière plus large en y rattachant l'étude des tissus en général et le développement des organes. Malgaigne y ajouta l'étude des organes et des tissus en action en se servant des ressources que fournit l'expérimentation sur le cadavre ou les animaux. Avec sa grande érudition et son esprit critique il re-

dressa de nombreuses erreurs admises sans contrôle jusqu'alors.

Rirliet pensa que ces maîtres n'avaient pas lire tout le parti possible des découvertes de la physiologie et do leur api)lication à la pathologie. Partant de cette idée, il écrivit son traité pratique d'analomie médicochirurgicale qui a servi de vudc-mecum à de nombreuses générations. Réunissant dans un style clair et précis toutes les connaissances acquises, les envisageant au point de vue des phénomènes physiologiques et pathologiques, il les rapproche pour en tirer les déductions pratiques et en faire ressortir le côté utile.

C'est dans ce livre, le plus complet de tous ceux du même genre, que se trouvent exposées d'une manière magistrale ses belles recherches sur la circulation cérébrale, les mouvements du poumon, les muscles de l'orbite, l'ombilic, etc. Partout et toujours l'auteur envisage l'anatomie au point d(î vue de ses applications à la pathologie, négligeant à dessein ou mentionnant seulement les faits purement scientifiques.

Le livre d'anatomie de Richet fut le point de départ de sa gloire et de sa renommée. Il parut au moment où l'emploi des anesthésiques était venu révolutionner complètement les habitudes chirurgicales, en exigeant de ro})érateur des qualités différentes de celles qu'on lui demandait du temps de Dupuytren. Il ne s'agit plus d'opérer ni rapidement, ni agréablement ; comme on n'a ])lus à tenir compte de l'impressionnabilité du malade, il faut opérer sûrement. La dextérité chirurgicale

passe au second plan. C'est alors qu'on voit apparaître l'élude des nombreux procédés opératoires, qu'on recherche quelles sont les méthodes donnant les meilleurs résultats thérapeutiques.

Pendant cette période, comme la mortalité à la suite des opérations était encore considérable, le chirurgien n'intervenait qu'avec prudence, après avoir étudié à fond son malade, discuté le diagnostic, établi autant que possible les chances de guérison ou de récidive. Le choix du procédé opératoire était le sujet de méditations approfondies et ce n'est qu'après de longues dissertations que Ton se décidait pour l'emploi de telle ou telle méthode.

Toutes les qualités exigées à ce moment du chirurgien, Richet les possédait au plus haut degré.

L'homme qui, au début de sa carrière, s'était lancé dans de fortes études anatomiques devait devenir un chirurgien hardi et prudent tout à la fois : il fut le digne successeur de son maître Yelpeau, dont il se considéra toujours comme l'élève reconnaissant et dévoué.

Après avoir enseigné, de 1842 à 1846, l'anatomie, la physiologie et la médecine opératoire soit à l'Ecole pratique, soit à la Faculté, le professeur Richet eut le bonheur de suppléer successivement dans leurs cours officiels Cloquet, Marjolin, Roux, Laugier, jusqu'au jour où il occupa lui-même la chaire de clinique de la Pitié. Il y prodigua son enseignement de 1863 à 1871, époque à laquelle il passa à l'Hôtel-Dieu jusqu'à la fin de sa carrière scientifique.

Clinicien consommé, il apportait dans l'élude des malades un esprit clair et méthodique et jamais il ne s'est départi des principes qu'il avait exposés dans son Traité (FAnatonue.

Homme de devoir, ponctuel et exact dans ses habitudes, il faisait tous les matins une longue visite, examinant minutieusement ses malades, et quand il passait à l'ampliithéàtre ses nombreux auditeurs savaient qu'ils allaient assister, non à une leçon de pathologie externe, mais à une leçon de pratique chirurgicale.

La leçon débutait par un exposé net et ])récis de l'histoire du malade. Très sobre de citations il savait mettre en relief les points importants de la maladie, laissant au second plan les symptômes accessoires.

Par un raisonnement judicieux il arrivait à établir le diagnostic exact et posait nettement les indications thérapeutiques. Puis, merveilleux opérateur, d'un sangfroid inébranlable, il appliquait méthodiquement le programme qu'il venaitde développer devant son auditoire. Ces leçons, souvent recueilhes et publiées dans les recueils périodiques, nécessitaient un labeur soutenu. Les nombreuses occupations, les exigences de la clientèle, empêchèrent Richet de reprendre ces travaux et de les publier. Il fit paraître cependant un certain nombre de mémoires qui font époque dans la science. Il me suffira de citer ses recherches sur l'infiltration urineuse, les tumeurs blanches, les luxations du rachis, l'anesthésie localisée, les anévrysmes des os,rignipuncture, etc.

PREFACE. il

Sur la fin de sa carrière , Richet a vu l'introduction des antiseptiques lancer la chirurgie dans une voie nouvelle. On venait, grâce aux travaux de Pasteur et de Lister, de trouver un moyen certain de supprimer l'intoxication nosocomiale, l'infection purulente, ces ennemis terribles que les générations antérieures s'étaient en vain efforcées de combattre. L'emploi rigoureux de cette méthode, qui réduit au minimum le danger des complications des plaies, transforma complètement les habitudes chirurgicales.

En France, où les idées nouvelles eurent quelque peine à s'introduire, Richet fut un des premiers à les accepter, tout en s'efforçant de ne pas se laisser entraîner par un engouement dont il prévoyait les conséquences. La presque certitude d'une guérison opératoire rendit les chirurgiens de plus en plus audacieux, et il sembla que, pour être bon chirurgien, il suffit d'être bon opérateur.

Abandonnant le terrain où, depuis si longtemps, elle régnait en maîtresse, et où brillent d'une manière exceptionnelle ses qualités natives, la sûreté du diagnostic, la clarté dans l'analyse des symptômes , le jugement droit dans le choix de la méthode thérapeutique, la chirurgie française s'est laissé entraîner, à la suite des pays voisins, dans les opérations hasardeuses et pas toujours justifiées.

Plus d'une fois, j'ai entendu Richet déplorer la facilité avec laquelle on pratique aujourd'hui les opérations exploratrices, l'empressement qu'on met à accueillir les

invenlions inslriimentales ou opératoires venant de l'étrangoi", l'absence de critique rigoureuse des nouvelles méthodes (|ni n'étaient pas soumises à une discussion scientilique sérieuse.

Jusqu'à la fin il est resté lidèle à la ligne qu'il s'était tracée, prenant pour base de ses raisonnements et de ses déductions la constatation brutale des faits, sans s'inquiéter des idées spéculatives.

Les leçons que nous publions aujourd'hui nous montrent le professeur de clinique dans toute la correction de sa méthode, et dans toute la clarté de son exposition.

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