UNE ESPÈCE
DE TUBERCULES OSSIFORMES LARDACÉS.
Un grand nombre d’auteurs anciens et modernes ont écrit sur les tubercules, principalement sur ceux qui se développent dans le parenchyme des organes de la vie intérieure, tels que le foie, les poumons, la rate, etc. Presque tous s'accordent sur la définition, les différences et la terminaison de cette maladie; mais chez aucun de ces auteurs on ne trouve l'identité de ces deux tubercules avec ceux que nous avons observés dans les os ou dans les appareils fibreux qui les recouvrent. Ces dernières affections tuberculeuses ont en effet pour caractère distinctif des concrétions ossiformes , qui se rencontrent dans la substance lardacée qui les compose. Ces concrétions, disposées par. lames minces concentriques où excentriques, paraissent! s'être développées de l’intérieur à l'extérieur de la tu-
meur, ou réciproquement, et communiquent entr'elles par des filets osseux qui passent à travers une substance épaisse , Jjaunâtre et granuleuse, ayant une parfaite analogie avec du lard ranci.
Nous croyons devoir attribuer ce genre particulier d'affection à la présence, dans le système de l'individu, d'un principe morbide de nature syphilitique ou scrophuleuse, lequel s’observe ordinairement chez les sujets lymphatiques, de couleur rouge, ayant reçu une contagion syphilNtique, et qu'une cause subséquente fait développer dans l'épaisseur d’un os ou dans les membranes fibreuses qui le recouvrent ou qui sont dans un rapport immédiat avec lui : telles sont les aponévroses des membres inférieurs ou des régions dorsales. En effet une percussion, imprimée avec plus ou moins de force sur ces appareils denses, osseux ou fibreux, détermine sur les points lésés un travail de fluxion dans les capillaires organiques de ces tissus, d’où il peut résulter une aberration dans le transport des principes nutritifs qui doivent y entretenir les propriétés vitales : par conséquent les molécules terreuses sont détournées des vaisseaux osseux ou fibreux vers le germe de la maladie, et concourent, avec celles de l’albumine et de la gélaüne , à faire développer la tumeur : aussi son
OSSIFORMES: LARDACÉS. 203
accroissement se: fait-il aux dépens des os ou des. aponévroses où elle a pris naissance. Ces appareils éprouvent une véritable usure excentrique ou concentrique, et des lames osseuses s'organisent ou se forment dans l'épaisseur même du tubercule ou par couches, ou par cloisons minces, variables en forme et en consistance, et représentant en volume ce qui a été détourné des os attaqués par la maladie. La portion osseuse, qui est en rapport direct avec le tubercule qui s’est développé dans son épaisseur ou dans la cavité médullaire, si c’est un os long, s’'use en effet excentriquement ; si, au contraire, le tubercule se forme à l’un des points de la surface extérieure de l'os, l'usure sera concentrique ou se fera du dehors en dedans. Dans l’un et l’autre cas, les molécules terreuses sont absorbées par les vaisseaux sanguins qui se rendent à la tumeur tuberculeuse, dans l'épaisseur de laquelle ils les déposent avec les autres matériaux propres à son développement. Ainsi l'os attaqué s’atrophie, s’amincit et s'use graduellement dans les mêmes proportions de laccroissement de la tumeur. Ce travail morbide est accompagné de douleurs lancinantes et. d'une irri- tation sympathique qui porte atteinte à Pintégrité des organes de la vie intérieure, tels que le cœur, l'estomac, etc.; un mouvement fébrile
se déclare avec exacerbation pendant la nuit, et s'accompagne de palpitations incommodes, de nausées fréquentes, souvent de vomissemens, quelquefois de diarrhée, de toux convulsive et d’anxiété pénible.
Parvenue à un certain degré d’accroissement, la tumeur ayant rompu les barrières denses, peu élastiques qui la retenaient dans l'épaisseur des os ou appareils fibreux, se manifeste à l’extérieur sous les tégumens et à travers les autres parties molles, dont le tissu s’altère sous l’action mécanique ou l'influence morbide du tubercule ; ce qui détermine un travail de compression et d'irritation locales, avec injection ou engorgement des vaisseaux capillaires organiques des parties ambiantes à la tumeur, sa rougeur et une élévation sensible dans la chaleur latente qu'elle contient. Ces derniers épiphénomènes pourraient la faire confondre avec certaines tumeurs érectiles ou les anévrismes de Pott; mais l'oreille exercée , posée sur une tuméfaction tuberculeuse, ne reçoit point l'impression des battemens artériels que donnent constamment les tumeurs érectiles. Quant à la chaleur anormale qu’on observe, nous avons cru pouvoir lattribuer à l’inflammation qui s'empare des nerfs circonvoisins, comprimés ou distendus par les tubercules, ainsi que nous avons eu l’occa-
OSSIFORMES LARDACÉS. 205
sion de le vérifier chez un assez grand nombre des sujets dont nous allons rapporter les observations les plus remarquables.
Le sujet de la première était une demoiselle de la Normandie, âgée de 26 à 27 ans, d'une constitution nervoso-lymphatique, chez laquelle les menstrues se faisaient très irrégulierement. Cette demoiselle avait eu, à plusieurs époques différentes, des abcès sur le trajet des glandes axillaires et inguinales, et elle éprouvait fréquemment des douleurs rhumatismales aux membres inférieurs. Une chute qu’elle fit sur : la jambe droite fixa les douleurs dans ce membre, auquel elle ne pouvait faire exécuter aucun mouvement; quelques semaines après, Von:s’aperçut qu'une petite tumeur s'était développée au côté ‘externe de la crête du tibia vers sa partie moyenne. La malade ne porta d'abord aucune attention à cette tumeur, bien qu'elle y ressentit ‘des douleurs lancinantes quelquefois tres vives. Avec son accroissement successif, les mois et les années s’écoulerent avant que mademoiselle L*"* appelât à son secours les’hommes de l’art : effrayée néanmoins des progrès de cette maladie nouvelle, elle consulta les médecins du pays, qui l'engagerent à se rendre promptement à Paris, pour y recevoir les secours que son état commandait 1rn-
206 / TUPRERCULES
périeusement. Ils avaient jugé que la tumeur était d’un caractere cancéreux.
Choisi pour:être le médecin de cette personne, je reconnus au premier examen un tubercule ou une tumeur squirrheuse, d'une forme ovalaire et-de la grosseur des deux poings, implantée profondément dans le muscle jambier antérieur, paraissant prendre racine dans: l’épaisseur des deux os de la jambeet faisant saillie d'environ trois pouces à l'extérieur , en soulevant la peau qui en était amincie. Toute la surface de la tumeur était d’un rouge brun, entourée de vaisseaux variqueux: et donnant un foyer de chaleur à faire monter le thermomètre de Réaumur à vingt-sept et vingt-huit degrés (1): Elle était légérement mobile et lorsqu'on: lui faisait subir la moindre pression, la malade éprouvait des douleurs compressives extrême ment vives. Toute la jambe était œdématée, engourdie et privée de ses mouvemens. Enfin-ma-
demoiselle. L***
était souvent tourmentée par des envies de vomiret des mouvemens nerveux.
On étaitincertain sur le vrai caractère de cette
tumeur. Une, consultation, composée de trois
(1) C’est un thermomètre que nous avons fait construire exprès pour appréeier la température de la région précor-
diale dans les anévrismes du cœur.
OSSIFORMES LARDACÉS. 207 médecins ; fut convoquée. L’uüun d'eux jugeait la tumeur anévrismale où érectile; mais ayant fait la remarque que l'oreille n’appréciait aucun des battemens ou pulsations propres à ces sortes de tumeurs, il: y'avait lieu de croire qu'elle était plutôt de’ nature carcinomateuse. Dans tous les cas, l'indication parut positive à tous les consultans; toute la jambe étant menacée d'être envahie par la maladie, il fut dé: cidé qu’on retrancherait le membre. f/amputation ayant été résolue je la pratiquai en présence des médecins consultans, à une très courte distance du genou, parce que la tumeur l’avoisinait de tres pres. On trouva en effet le tissu de toute la jambe frappé d’une induration lardacée; les muscles décolorés et parsemés de petits tubercules grisâtres albumineux; la surface externe dutibia, sous la tumeur, usée à quelques lignes de profondeur, et le péroné aminci ‘et courbé en dehors: Incisée dans toute son épaisseur, cette tumeur présenta une série de cloisons fibreuses, parsemées de petites lames ossiformes et séparées par des couches plus ou moins épaisses de substance jaunâtre et lardacée. Toute sa périphérie était recouverte d’une tunique dense, fibreuse et nacrée dans beaucoup de points. Elle avait déplacé en avant Par: tère et le nerf tibial antérieurs. Ce dernier sur-
tout, de couleur rougeâtre, et d’une grosseur anormale, était aplati sur la masse tuberculeuse. Je pense qu'on peut rapporter à: l’état pathologique de ce nerf les douleurs vives, presque permanentes, et l'élévation. de la chaleur latente au degré où nous l'avons indiquée. On pourrait se-rendre raison aussi de Pirritation sympathique que les organes. de la:vie! intérieure recevaient, avant l'opération, de cette affection locale, par cet état de phlogose où se trouvaient les nerfs de la jambe.en rapport avec la tumeur.
Nous eùmes le soin de ne point réunir la plaie du moignon par première intention; un rapprochement simple de ses bords, à l’aide
d’un linge fenêtré, enduit d’onguent de styrax, fut opéré, et un appareil purement contentif ter-
mina le pansement. Cet appareil futsréspecté jusqu'au treizième jour. Onremédiaautravail fébrile traumatique, qui se déclara après les premières vingt-quatre heures, par deuxlégeres saignées.et l'usage des délayans. La plaiese détergea promptement, les ligatures se détachèrent:successivement et la cicatrice commença vers le dix-neu= vième jour, dans les angles de la solution de continuité dont les bords se rapprochèrent visiblement. Du trente-neuvième au quarante et unième jour, cette cicatrice fut complète , et
OSSIFORMES LARDACÉS. 209 dans la forme où nous l'avons décrite dans nos Mémoires. Un exutoire fut établi au bras de la malade, que nous soumimes à un traitement dépuratif; et cette demoiselle, qui s’est mariée, jouit aujourd'hui, dans son pays natal, d'une parfaite santé : elle marche, sans canne ni béquille, sur une jambe de bois mécanique, que nous lui avons fait faire, en sorte que son infirmité n'est point apparente.
Deuxième observation:
‘Te sujet de cette obéervation est M. C***, ancien militaire, âgé de trente-huit ans, d’une grande taille et d’une idiosyncrasie lymphaticonerveuse, avec des cheveux presque rouges et une peau d’un blanc mat, parsemée de taches cuivrées. Après avoir eu, à son entrée en Espagne en 1815, étant alors âgé! de: vingt et un ans, quelques symptômes de syphilis qu’on avait fait disparaître par des astringens légèrement caustiques, ce jeune homme reçut, à l’un des derniers combats que l’armée essuya dans ce pays, une’ contusion: à la jambe gauche par l’un desbiscaiens d’une boîte à mitraille qui avait éclaté non loin de lui. Depuis ce moment, M. C* ne cessa de‘se plaindre de douleurs sourdes et d’une gêne qu'il éprouvait dans le membre blessé. Il avait recu néanmoins les se-