DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Bien que la chirurgie contemporaine semble, à certains égards, briller d'un éclat moins vif qu'aux périodes antérieures, où les personnalités éminentes des Desault ou des Dupuytren éblouissaient de leur prestige, il n'en est pas moins vrai que l'histoire ne saurait trouver aucune époque où la science chirurgicale ait réalisé d'aussi remarquables progrès et se soit enrichie d'aussi merveilleuses découvertes. Qu'y a-l-il, en effet, dans les époques précédentes que l'on puisse comparer à la théorie féconde de l'infection purulente, à celle des plaies souscutanées, à la découverte des propriétés de l'iode, el surtout à cette sublime conquête de la suppression de la douleur par l'éther et le chloroforme?
Certes il faudrait pressurer bien des siècles pour en extraire un pareil faisceau de découvertes de premier ordre. Mais là ue se bornent pas les acquisitions de la chirurgie contemporaine. Toutes les méthodes, tous les procédés ont été l'objet de per-
1 Extrait de i Abeille médicale.
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fectionnements considérables, et, pour être moins brillants, ces progrès secondaires n'en constituent pas moins une masse imposante qui suffirait, et au-delà, pour élever la chirurgie de nos jours bien au-dessus de celle de toutes les époques antérieures.
C'est ainsi que, dans la classe des méthodes générales, la cautérisation, l'arrachement, la ligature, tout en conservant les avantages qui leur sont propres, sont arrivés, par le seul perfectionnement de leurs procédés d'exécution, à rivaliser de promptitude et de précision avec l'instrument tranchant, et à le remplacer avantageusement dans un grand nombre de circonstances...;
Que la méthode à peine ébauchée des injections dans les cavités closes, s'élevant à la hauteur des méthodes générales les plus fécondes et les plus efficaces, a permis d'atteindre avec une innocuité merveilleuse un grand nombre d'affections graves, telles que les kystes du foie, de l'ovaire, les varices artérielles et veineuses contre lesquelles l'art ne possédait que de bien faibles ressources;
Que l'histoire naturelle des lésions organiques, sortant enfin de l'obscurité profonde qui l'enveloppait depuis des siècles, est devenue l'une des parties les plus positives de la science.
Dans un ordre moins général :
1° La classe des maladies des os et des articulations s'est enrichie de travaux importants sur plusieurs affections inexplorées encore ou mal connues, telles que les luxations du sternum, du poignet, de la mâchoire inférieure; — sur les fractures du péroné, sur celles du sourcil cotyloïdien, sur les appareils solidifiables.
Dans cette même classe d'affections, la médecine opératoire, indépendamment d'un grand nombre de perfectionnements de détail, s'est enrichie d'importantes opérations nouvelles, telles que la section du col du fémur, l'application de la diaclasie au redressement desmembrês et aux amputations, l'ablation totale delà mâchoire inférieure, l'amputation sous-astragalienne, enfin cette précieuse méthode de résection sous-périos tique qui,
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par une prérogative merveilleuse, permet à des os sains el solides de se reproduire au lieu et place des os nécrosés ou malades dont on a du faire le sacrifice.
2° La classe dos opéra lions sur les muscles, les tendons et les aponévroses, sorlie pour ainsi dire de toutes pièces de la théorie féconde, des plaies sous-culanées, a [iris une extension telle qu'elle constitue comme une nouvelle branche de la chirurgie.
5° Dans la classe des opérations sur les organes circulatoires, aux richesses dues aux générations précédentes, sont venues s'ajouter la ligature de l'artère vertébrale, celle de l'artère carotide interne, la compression digitale, la malaxation des anévrysmes, enfin les injections coagulantes.
4° Moins importantes et moins nombreuses, les opérations sur les nerfs ne comptent pas moins encore d'utiles progrès au nombre desquels figurent les injections sous-cutanées de liquides narcotiques, l'électrisation localisée, les injections d'iode flans le spina-bifida et l'hydrocéphalie.
5° Quant à la grande classe des organes splanchniques, chacun des groupes d'organes, dont elle se compose, apporte un contingent considérable à cette masse imposante de progrès.
A. Pour l'appareil de la vision, il suffira d'indiquer l'ophthalmoscope, la cautérisation du sac lacrymal, la blépharoraphie.
B. Pour l'appareil olfactif, les injections à grande eau dans les fosses nasales, l'excision de la cloison déviée. Divers procédés ingénieux de rhinoplaslie, l'anatùmie pathologique exacte des polypes naso-pharyngiens, et surtout les brillantes méthodes opératoires qui permettent désormais d'obtenir la guérison de ces horribles tumeurs.
C. Pour l'appareil auditif, le contingent est beaucoup plus borné.
D. Mais en revanche, le grand appareil digestif nous offre dans chacune de ses divisions de nombreuses et importantes acquisitions.
Nous signalerons surtout l'application aux tumeurs de la
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langue cl du pharynx de la ligature extemporanée, de la cautérisation en llèches, ainsi que des grandes incisions préalables; l'invention ou le perfectionnement de l'amygdalolomie, des obsturaleurs palatins, l'œsophagotomie interne, la gastrotomie, l'entérotomie de l'intestin grêle, celle du gros intestin, l'anastomose intestinale, l'application de la ligature extemporanée aux tumeurs du rectum, l'emploi de la dilatation forcée dans la fissure à l'anus, l'application des injections iodées aux kystes du foie, à l'ascite.
E. Dans la classe des organes génito-urinaires, nous signalerons d'abord les études sérieuses auxquelles ont été soumises les maladies de l'utérus et de ses annexes, la découverte et le traitement de l'hématocèle péri-utérine, celui des déviations; l'application de la ligature extemporanée aux polypes et. à l'amputation du col; l'application des injections iodées aux kystes de l'ovaire, l'extirpation de ces tumeurs, les belles opérations pour la cure des fistules vésico-vaginales; enfin, en ce qui concerne les organes génito-urinaires de l'homme, la découverte' de la lilhotritie, la taille rectale, et tout récemment la solution presque définitive de la grande question des rétrécissements de l'urèthre.
Ce simple et rapide coup d'œil jeté sur l'ensemble des progrès de la chirurgie contemporaine suffit déjà pour indiquer le plan que nous nous proposons de suivre dans l'exposition plus approfondie des acquisitions de la science.
Dans une première partie, nous examinerons les progrès réalisés dans les méthodes ou théories générales. Dans la seconde, nous passerons en revue, d après l'ordre anatomique, les grands appareils de la locomotion, de la circulation, de l'innervation, ainsi que chacune des grandes divisions de l'appareil splanchnique, pour indiquer en détail la part qui revient à chacun d'eux.
Mais avant d'entrer dans l'étude approfondie de ces nombreuses questions, avant d'analyser en détail chacun des éléments de ce merveilleux faisceau, nous croyons qu'il importe d'abord de dégager l'idée générale cl féconde qui, surgissant
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de ces progrès eux-mêmes, non?; paraît devoir domine!' la chirurgie toute entière e1 marquer pour cette science le commencement (rime ère nouvelle.
Jusqu'à ces temps derniers, et principalement pendant toute la période représentée par Dupuytren, Roux, Lisfranc, etc., le génie des chirurgiens semblait s être absorbé dans lefutile perfectionnement des procédés opératoires, sous le point de vue de l'élégance et de la précision.
Quant à la douleur et aux accidents consécutifs aux opérations, ces choses semblaient tellement inhérentes à la chirurgie elle-même, que l'idée de leur neutralisation, considérée comme une sorte de pierre philosophale, ne paraissait môme pas digne d'occuper les esprits sérieux.
Tel était l'état des choses, lorsque deux découvertes importantes vinrent tout à coup ébranler cette doctrine désespérante : l'une, la théorie de l'infection purulente, en démontrant que des accidents terribles auxquels succombaient nos amputés n'étaient autre chose qu'un empoisonnement dont le mécanisme n'avait rien de mystérieux, et s'expliquait au contraire de la manière la plus simple; l'autre, la découverte de la méthode sous-cutanée, en faisant voir que la chirurgie n'était pas irrévocablement rivée aux désastreuses méthodes qui semblaient la constituer tout entière.
Déjà donc le progrès avait rompu ses digues, lorsqu'un événement immense, l'invention de la méthode anesthésique, vint à la fois supprimer la douleur des opérations chirurgicales et raviver chez les esprits ardents la foi dans la solution du grand et magnifique problème de la suppression complète des accidents opératoires.
Bien que ce programme n'eût point élé formulé d'une manière précise, on vil néanmoins, sous l'influence de celle idée encore vague, les nouveaux maîtres de l'art modifier profondément leur pratique el s'éloigner peu à peu des errements de leurs prédécesseurs.
C est ainsi que, dédaignant cette prestidigitation chirurgica'e dont ils avaienl reconnu la futilité, précisément parce
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qu'ils en avaient atteint l'extrême limite, on 1rs vil reprendre en sous.-œuvre certaines méthodes opératoires dont l'expérience avail démontré l'innocuité et redoubler d'efforts, pour en perfectionner les procédés; non plus alors sous le point de vue de l'élégance, mais bien sous le seul point de vue véritablement sérieux, celui de la sécurité.
De là cette extension remarquable des méthodes de la ligature, de la cautérisation, de l'arrachement, des injections, de la compression, qui, négligées avec dédain par nos prédécesseurs, sont devenues la base de la chirurgie contemporaine. Mais, par cela même que ces procédés opératoires devenaient plus sûrs et moins dangereux, la chirurgie pouvait, sans cesser d'être prudente, devenir plus audacieuse dans ses entreprises. C'est ce qui eut lieu, et je dirai même que c'est cette innocuité relative des moyens opératoires qui constitue tout le secret de ces audaces dont la vieille école fut un moment si fort scandalisée. — Elle ne comprenait pas que telles opérations impossibles ou pleines de dangers par la méthode ancienne étaient devenues tout à coup innocentes et faciles, grâce à l'innocuité même des nouveaux moyens d'exécution.
Mais il s'en faut beaucoup que le dernier mot soit dit dans cette grande question.
Malgré ses remarquables progrès, la chirurgie contemporaine n'a fait pour ainsi dire que dégager le but et tracer la direction à suivre pour y parvenir; mais bien que déjà les accidents opératoires aient diminué dans d'immenses proportions, ce sera l'œuvre de bien des générations encore que d'obtenir leur suppression définitive.
Quoi qu'il en soit, en arborant ce drapeau, la chirurgie contemporaine aura l'éternel honneur d'avoir tracé la voie dans laquelle peuvent marcher hardiment les générations futures.
PROGRÈS DIS LA CHIRURGIE CONTEMPORAINE;