FRACTURE DU COL DU CONDYLE GAUCHE DE LA MACHOIRE INFÉRIEURE
La fracture du col de l'un des condyles de la mâchoire inférieure est une lésion assez rare pour que dans les hôpitaux de Paris, où des salles nombreuses sont consacrées aux lésions fraumatiques, on en observe à peine un ou deux cas chaque année.
D'autre part, les ouvrages classiques contiennent, sur celle affection, des indications si peu précises, que le praticien ne peut vraiment en tirer aucun parti.
Nous croyons être agréable à nos lecteurs en leur mettant sous les yeux une observation détaillée de cette lésion.
Le sujet de cette observation est un jeune homme de dix-huit ans, champignonniste de son état. Le 26 août, ce jeune homme, chez qui des libations mi peu trop copieuses avaient surexcité le goût du travail, voulut, quoique ce lût dimanche, descendre dans la carrière où se trouvent les couches à champignons; mais il fallait descendre une échelle longue et presque droite, et son pied n'était pas sur. Aussi, dès les premiers échelons, vint-il à trébucher, et bientôt il fut précipité, d'une bailleur de quinze mètres environ, dans le fond rocailleux de la carrière. Plusieurs lésions graves furent le résultat de cette horrible chute. Un le transporta à l'hôpital Cochin, où
1 Gazelle des Hôpitaux, 1849, p 423
je l'examinai le 27. De nombreuses contusions existaient surtout le corps, le radius du côté droit est fracturé à sa paitie inférieure, mais la lésion qui présente le plus d'intérêt est celle de la mâchoire inférieure.
Au premier coup d'oeil, on reconnaît (pie cette partie présente nue déformation notable : 1° le milieu de la lèvre inférieure, au lieu de correspondre à celui de la lèvre supérieure, est dévié d'un centimètre environ du côté gauche; 2° la commissure labiale est abaissée; 3° la première incisive gauche inférieure correspond à la deuxième incisive, et môme un peuà la canine supérieure du même côté ; 4° toute la rangée gauche des dents inférieures déborde en dehors de l'arcade dentaire supérieure du même côté; 5° elle est en même temps sur un plan plus reculé en arrière; fi" dans le rapprochement spontané des mâchoires, les arcades dentaires droites se touchent, tandis que celles de gauche restent écartées d'un demi-centimètre; 7" toutes ces déformations, à l'exception de la dernière (le défaut de contact des arcades dentaires gauches), disparaissent quand on pousse en avant et en baut l'angle gauche de la mâchoire; 8° les doigts, portés les uns en dehors les autres en dedans de la bouche, ne perçoivent aucune mobilité anormale sur le trajet du corps de l'os, ni sur celui de la branche montante, ni au niveau de l'apophyse coronoïde; 9° leur pression ne développe aucune douleur; 10° un gonflement considérable existe au niveau de l'articulation lemporomaxillaire gauche, et empêche d'apprécier avec exactitude l'état du condyle et de son col; 11° les pressions exercées à ce niveau sont fort douloureuses; 12° en faisant exécuter des mouvements à la mâchoire, on perçoit une crépitation évidente, mais qu'il n'est pas toujours possible de reproduire et dont on ne peut pas facilement préciser le siège; 15° on remarque au côté droit du menton les traces d'une contusion violente; l&° l'articulation lemporomaxillaire droite paraît tout à l'ail intacte; 4 5° les mouvements spontanés de la mâchoire sont assez faciles et s'opèrent même sans douleur vive.
D'après les symptômes que nous venons d'indiquer nous avions évidemment affaire à une fracture du col du condyle gauche de la mâchoire inférieure. Remarquons, en effet, la déformation de la mâchoire inférieure : . celle déformation, caractérisée par l'abaissement de son côté gauche et sa translation en dehors et en arrière, est facile à reconnaître en comparant la position des arcades dentaires supérieure et inférieure, elle indique positivement une lésion dans le squelette des mâchoires. Or quelle peut être celte lésion? Une luxation? Non, car la déformation, au lieu d'être fixe, peut être réduite à volonté; car le déplacement, au lieu d'avoir lieu par un mouvement de translation en avant et en dedans a lieu par un mouvement de translation en arrière et en dehors, car les mouvements d'occlusion et d'ouverture de la bouche s'exécutent spontanément. (Test donc une fracture; mais quelle espèce de fracture? Une fracture du corps de l'os, accompagnée d'un déplacement aussi considérable, se reconnaîtrai!
immédiatement au chevauchement des dents delà rangée inférieure, à une. douleur vive sur un point circonscrit de cette région, à une mobilité anormale produite par une pression exercée en sens inverse sur les deux branches de ce corps. Or rien de cela n'existe, l'arcade dentaire inférieure a toute sa régularité; on n'y reconnaît ni mobilité, ni crépitation; on ne trouve sur le trajet du corps de l'os aucune dofileur lixe.
Ce n'est pas non plus une fracture de la branche verticale de l'os, car cette portion de la mâchoire, qui est très-accessible à l'exploration directe par les doigts, portés les uns dans la bouche les autres à l'extérieur, ne trahit aucune douleur, aucune mobilité anormale.
Reste donc le col du condyle. Or, c'est précisément à ce niveau qu'existent le gonflement, la douleur, la crépitation, le mouvement anormal. D'autre part, dans les mouvements spontanés ou communiqués de la mâchoire, on ne sent pas, au côté gauche, le mouvement si remarquable du condyle sous l'arcade zygomatique. Puis, si l'on passe en revue chacun des symptômes que nous avons énumérés tout d'abord, on voit que chacun d'eux trouve son explication naturelle et facile dans l'existence de cette fracture du col du condyle gauche de l'os maxillaire inférieur.
On comprend, en effet, comment cet os, n'ayant plus de point d'appui à gauche et en arrière, se trouve entraîné dans ce sens; de là la déviation île la bouche, du menton, de l'arcade dentaire inférieure; de là la disparition de ces phénomènes quand on exerce, d'arrière en avant, une pression sur l'angle de la mâchoire. De là, enfin, cette mobilité anormale de l'os, qui semble pivoter sur le condyle du coté droit.
Une Ibis le diagnostic établi, si nous cherchons à nous rendre compte du mécanisme suivant lequel cette fracture s'est produite, il paraît probable que la solution de continuité a eu lieu par contre-coup. En elïét, la région parotidienne gauche, bien que fortement tuméfiée, n'offre aucune trace de contusion externe; la lésion est tout intérieure et n'a point eu la peau pour intermédiaire, tandis qu'à la partie inférieure et droite du menton la peau, fortement froissée et contusiounée, indique qu'une violence considérable a agi dans ce point. — Quant au pronostic, d'après quelques faits épars dans la science, ou voit que cette fracture se consolide assez bien, pourvu qu'à l'aide d'un bandage convenable on repousse en avant l'angle maxillaire. C'est ce que nous allons exécuter au moyen • le compresses épaisses placées derrière l'angle de la mâchoire et soutenues par une fronde.
FllACTUIlES DIVERSES