DIX-NEUVIÈME OBSERVATION
Manie. — Diarrhée. — Blorl. — absence Je toute altération dans le cerveau et les méninges. — Traces d'inflammation dans les intestins.
Mairie^ Jeanne Jeanjean , fileuse , native de Lunas, âgée de 33 ans, entia dans la maison, le 8 juin 1826, douée d'un tempérament uei'veuxi d'une constitution sèche, d'un caractère violent, issue de parens sains , mariée à 2 1 ans , ayant eu six enfans et les ayant presque tous nourris. Le i3 mai i8a6, elle eut une dispute avec des femmes qui la maltraitèrent au moins de paroles , et dont elle ne put se venger. Dès le lendemain elle commit des actes de folie : le calm.e cependant reparut bientôt, et elle put reprendre son travail , qu'elle continua jusqu'au 24 du même mois. Aloi's , nouveaux actes de folie , fureur extrême : il fallut attacher l'aliénée ; on lui donna des bains froids et des douches d'eau froide sur la tête ; on appliqua douze fois les sangsues aux malléoles ; on pratiqua une large saignée ; et ces moyens étant sans succès, on nous l'amena.
Jeanne était dans un mouvement perpétuel, criait sans cesse , méconnaissait presque tout le monde , mangeait très-peu et ne dormait pas. Les bains lièdes furent continues plusieurs
jours de suite sans la calmer. Vers le milieu de juin , il survint une diarrhée forte que l'on arrêta au bout de quelques jours, au moyen de boissons rafraîchissantes et d'une potion tonique. L'appétit revenait , lorsqu'au commencement d'août la diarrhée reparut : tous les moyens employés furent sans succès ; les forces s'épuisèrent , et la mort arriva le i4. , quatre mois après l'invasion de l'aliénation mentale.
Nécropsie faite quelques heures après.
Tête. Crâne bien conformé, cerveau et toutes ees membranes dans un état d'intégrité parfaite, r/io/'ea;. Beaucoup de sérosité épanchée dans les plèvres.
Abdomen. Foie noir et gorgé de sang ; traces d'inflammation sur la muqueuse de l'estomac €t des intestins ; quelques ascarides et quelques lombrics dans ces derniers.
Cette observation nous présente un phénomène bien remarquable : l'intégrité parfaite du cerveau et des méninges. Comme je ne fais amais seul les nécropsies , plusieurs personnes qu'il suffira de nommer peuvent répondre de 'exactitude des détails que je publie : MM. es professeurs Lallemand et Dubrueil y ont assisté souvent , et M. Dugès presque lo\Xroars, Ce savant ahalomiEte tenait lui-mém?
le scalpel dans cette dernière occasion , et ses recherches faites avec le plus grand soin n'a-^ menèrent à rien. Que dans le désir de trouver quelque altération , on ne se rejette pas sur le ramollissement ou sur la coloration de la subs-tance corticale : j'ai signalé l'un, toutes les fois qu'il a été sensible pour la plupart des assistans; je n'ai jamais parlé de l'autre , parce que les variations du rose au rouge foncé sont extrêmes, et que je n'ai jamais vu que l'on pût s'accorder sur la nuance à noter. Du reste , j'affirme que sous le rapport de la fermeté et sous celui de la couleur, le cerveau de Jeanne Jeanjean conservait son état naturel.
La manie de cette femme était-elle sympathique ? Rien ne saurait le faire penser : un peu de sérosité épanchée dans les plèvres est chose trop insignifiante , et une diarrhée mortelle explique suffisamment les rougeurs de la muqueuse du tube digestif et les quelques vers trouvés dans les intestins. Il faut donc reconnaître que l'aliénation était essentielle dans ce cas, comme je crois qu'elle l'est dans beaucoup d'autres. Les efforts que l'on fait, depuis plusieurs années, pour rattacher les altérations organiques aux aliénations mentales qui les ont précédées , sont dignes de louange, et j'y participe autant qu'il est en moi; mais , il faut bien en convenir, ils ont encore été peu utiles : ils ont , tout au plus, fourni des
matériaux que Ton n'a pas pu mettre en œuvre, et que l'on n'y mettra peut-être pas de longtemps.
Je termine ici l'exposé des résultats cliniques obtenus dans la maison des aliénés de Montpellier , pendant les trois dernières années : je l'ai fait avec fidélité ; je n'ai ni exagéré nos succès , ni caché nos revers ; la connaissance exacte des uns et des antres me paraissant également importante pour les médecins qui suivent la même carrière. L'on reconnaîtra facilement que je me suis appliqué bien plus , à mettre convenablement en pratique les préceptes donnés par nos devanciers , qu'à en trouver de nouveaux. Ce n'est pas que je blâme ceux qui osent s'engager dans des routes inconnues : la science des aliénations mentales est si peu avancée , que l'on doit espérer y faire encore de nombreuses découvertes ; mais par cela même que cette science est presque dans son enfance ^ l'erreur est facile-, on ne doit se hasarder qu'avec précaution ; et il importe d'abord, de constater les vérités déjà acquises. C'est vers ce dernier but qu'ont été , jusqu'à ce jour ^ dirigés mes principaux efforts : puissent-ils n'avoir pas été entièrement infructueux !
{Extrait du Mémorial des Hôpitaux du midi, et de la Cliniquede Montpellier, Cahier de Mars 1^2^.)^