AMNÉSIE RÉTROGRADÉ
Nous savons quMl en est ainsi dans les amnésies d'origine traumatique bien étudiées par Âzam (1), que ce même caractère rétroactif se retrouve, avec pareilles limites, dans les amnésies consécutives à un accès d'épilepsie, à une attaque d'éclampsie puerpérale (2). On retrouve encore la même coupure brusque dans l'amnésie qui suit une émotion morale violente. M. Rouillard (3), M. Arnozan (4) ont cité, chacun de leur côté, un exemple do ce genre. Or, chez notre malade, il y a eu émotion violente. Ne pourrait-on pas songer ici à un de ces rares faits d'amnésie par choc moral? Nous verrons tout à l'heure ce qu'il faut en penser.
Je vous disais, Messieurs, que cette femme avait oublié tous les événements de la période rétrograde. Quelques-uns d'entre eux sont pourtant assez saillants. Le 17 août, elle allait visiter R..., qu'elle n'avait jamais vu, en compagnie de quelques amis; elle en revint émerveillée, ne tarissant pas sur les beautés de la mer, du parc, du casino. Quelques Jours auparavant, avait eu lieu, à C..., la distribution des prix de sa fille. Or, cette distribution de prix, ce voyage à R..., deux événements qui l'ont pourtant vivement impressionnée, elle les a complètement oubliés. Et cet oubli profond, absolu, parait irrémédiable. Mais rassurez-vous, ces souvenirs ne sont pas irrévocables ; vous allez les voir reparaître tout à l'heure dans le sommeil naturel et dans le sommeil provoqué.
Nous voici enfin à l'événement du 28 août. Il était
(1) Azam. — Les troubles intellectuels provoqués par les traumatismes cérébraux (Archiv, gén, de méd,^ 1^81, p. 129).
(2) Bidon. •— Note à propos d'un cas d'amnésie post^éclamptique (Revue de méd., 1881, p. 961).
(3i Uouillard. — Essai sur les amnésies,.. Th. Paris, 1885,
(4) Arnozan. — Amnésie rétrograde à la suite d'émotion morale (Bullet. Soc. méd, chir, de Bordeaux^ 1887, p. 588).
276 shock][nerveux.
environ quatre heures du soir ; notre malade venait de quitter une voisine chez qui elle travaillait d'habitude ; elle était rentrée chez elle depuis un quart d'heure environ, lorsque tout à coup un individu franchit le seuil de sa porte restée ouverte et, brusquement, sans autre forme de procès lui dit : « Madame D..., préparez un lit ; votre mari est mort, on va vous l'apporter. » Vous devinez sans peine Témotion et la douleur de cette pauvre femme. Les voisines accourent à ses cris de désespoir et elle leur fait le récit de la scène que je viens de vous raconter (1 ).
(1) L'objection suivante, qui semble venir naturellement à Tesprit, mérite d'être discutée ici : La scène racontée par cette femme est*-elle bien authentique ? Un individu inconnu et qu*on n*a jamais retrouvé lui a-t-il tenu ce singulier langage ? N'auraitelle pas été le jouet d'une hallucination spontanée ?
Une hallucination marquant le début d'une attaque d'hystérie n'est pas dans les habitudes de la grande névrose. De plus, une hallucination n'éclate pas d'ordinaire comme un coup de foudre, chez une personne jusque-là saine de corps etd*esprit. Etrange hallucination qui serait survenue sans motif, sans prodromes, et n*aurait duré que quelques minutes, ainsi incluse entre deux intervalles de raison parfaite. Sa voisine qu'elle venait de quitter n'avait remarqué aucune espèce de trouble intellectuel ; elle la revoit un quart d'heure après profondément affligée mais parfaitement raisonnable.
En vérité, l'hypothèse d'une hallucination préalable ne semble pas justifiée. De nombreuses raisons plaident par contre pour l'authenticité de la scène du 28 août, sans apporter toutefois la certitude absolue. Un enfant de dix ans, qui jouait à ce moment dans la rue, a affirmé catégoriquement et affirme toujours qu'il a vu sortir de la maison de M"** D... un individu qui s'enfuyait précipitamment. Quelque fragile que soit un témoignage d'enfant, il faut, dans l'espèce, en tenir compte, au moins au point de vue médical pur. En outre une femme déclara tout d'abord qu'elle aussi avait vu ce même individu, mais, depuis, devant le commissaire de police chargé d'une enquête, elle n'a plus maintenu sa déclaration, craignant, semble-t-il, de comparaître en justice. Sans doute l'enquête du commissaire n'a pas abouti ; l'homme en question est resté introuvable et on s'est perdu en conjectures sur le mobile de la conduite de cet individu. Néanmoins la conviction du mari^ du médecin, des voisins est formelle sur la réalité de la scène racontée par la malade. Celle-ci du reste, dans le sommeil hypnotique, nie énergiquement toute hallucination et affirme l'authenticité de son récit primitif, même lorsque, pour le besoin de la cause, on feint de suspecter sa véracité et sa bonne foi.
ATTAQUE D'HYSTJÊRIE. 277
Bientôt un rassemblement se forme dans la maison et, pendant qu'on prodigue à cette malheureuse femme les consolations d'usage, un assistant court aux informations, trouve le mari à Patelier et le ramène. Une voisine l'apercevant de loin a la malencontreuse idée de s'écrier : Le voilà. A ces mots, croyant sans doute qu'on ramenait son mari mort, Mme D.., tombe dans une crise de nerfs que je dois vous faire connaître en détail. Â son entrée, le mari la trouve sans connaissance, en proie à un accès d'étouffement, portant ses mains au-devant de sa poitrine, autour de son cou, comme pour les dégager. Elle se tordait, parait-il, se débattait au point qu'on était obligé de maintenir ses membres et sa tête pour éviter des contusions. On la délaça et après Tavoir déshabillée on la transporta sur un lit. Là, quinze ou vingt minutes après le début de cette crise convulsive, l'agitation et les étouffements cessent pour faire place, sans le moindre intervalle de lucidité, à une scène délirante: « Quel malheur ! disait-elle, mes pauvres enfants, vous pouvez pleurer... Ses mains se décharnent déjà... laissez-le moi encore, je veux le garder... Cette pauvre Jeanne qui n'a pas de vêtements de deuil... » Et ce délire dura ainsi quatorze heures, roulant sans cesse sur ces scènes funèbres. Puis, à ce délire avec hallucinations visuelles, succède un état léthargique profond qui dure une journée et dont aucune espèce d'excitation ne peut la sortir. Enfin, elle sembla reprendre ses sens, reconnut les assistants, leur parla et les embrassa, mais ce retour à la raison fut tout à fait éphémère ; dix minutes après, le délire hallucinatoire reparaissait avec un changement de tableau : «Oh! cet homme..., cet homme...,» criait-elle, en se dressant sur son lit, dans l'attitude de Teffroi, comme pour fuir une vision terrifiante. On la retient, on la calme, on lui parle ; elle répond en reconnaissant l'erreur de ses sens, mais, presque aussitôt, le délire revenait avec les mêmes caractères. Et
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ces hallucinations et ce délire persistent ainsi durant deux jours, entremêlés d'intervalles de raison de plus en plus longs. Enfin, au sortir de cette attaque d'hystérie délirante, MmeD... se trouva dans l'état où vous la voyez aujourd'hui.
Je viens de dire attaque d'hystérie, car c'est bien d'hystérie qu'il s'agit dans l'espèce, malgré l'absence actuelle de tout stigmate. La description que je viens de vous en donner, d'après les témoignages du médecin et des témoins^ ne peut laisser aucun doute dans votre esprit.
Je pourrais du reste ajouter, pour vous convaincre entièrement, que dans l'hypnose cette malade nous a raconté que la crise avait été précédé de douleurs ovariennes dans le flanc droit, d'ascension d'une boule a Tépigastre et au cou, de sensation de strangulation, de battements dans les tempes, de céphalalgie... , bref, de tout le cortège classique de l'aura. De sorte que maintenant rien ne manque au tableau et que l'existence d'une attaque d'hystéro-épilepsie, de grande hystérie, devient incontestable (1).
Cette attaque a donc duré trois jours entiers. Nous voici, Messieurs, au 31 août au soir ; la crise est finie, le délire a disparu et la raison est revenue. C'est à ce moment, vous ai-je dit, qu'on constate, dans son entourage, cet étrange phénomène de l'amnésie * rétrograde. C'est à ce même moment que l'on découvre le phénomène encore plus singulier que nous avons appelé amnésie antérograde. On s'aperçoit — j'insiste sur ce fait — qu'elle oublie en un instant ce qu'elle vient de faire, de dire, d'entendre ou de voir. Les choses vues ou en-
(1) La malade a ea aujourd'hui uno série d'attaques de nerfs occasionnées par une frayeur et caractérisées par une perte absolue de connaissance avec mouvements convulsifs et délire de parole. Dans ce délire^ elle parlait de son mari qu'elle voyait mort et de ses enfants. Ces crises n'ont apporté aucune modification dans l'état do la malade (22 janvier 1892}.