‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 108 sur 177 · II. — Oui, de nom ; je n'y ai jamais été. C'est à Paris · texte numérisé non relu

II. — Oui, de nom ; je n'y ai jamais été. C'est à Paris

D* — Où étes-vous donc ici ?

R. — Je ne sais pas ; je ne connais pas cette salle.

D. — Connaissez- vous la Salpêtrière?

R. — Je ne Tai jamais vue, mais j'en ai entendu parler.

D« — Connaissez- vous ces deux dames (ses deux voisines de lit).

R« — Non, Monsieur, je ne les ai jamais vues.

D* — Et ce Monsieur (M. S..., interne du service).

R. — Pas du tout.

D. — Et moi, me connaissez- vous ?

R. — (Après une courte réflexion)... Ouij vous êtes M. Charcot... Je suis donc à Paris ?

D. — Avez-vous déjeuné ce matin ?

R. — Je ne sais pas, je dois avoir déjeuné, car l'estomac ne me demande rien.

D. — Qui vous a amenée ici tout à l'heure ? d'où venez- vous ?

R. — Je sais pas.

D. — Quel jour sommes-nous ?

R. — Oh ! Monsieur, je ne connais ni les jours ni les mois, je ne sais pas comment je vis, je suis bien malheureuse.

D. — Qu'est-ce que je viens donc de vous demander ?

R. — Je l'ai déjà oublié, je ne sais plus... ; j'ai beau chercher, je ne trouve pas.

Il me semble inutile, Messieurs, de prolonger devant vous cet interrogatoire. Vous voyez que le contraste est complet, l'opposition absolue entre la fidélité . de sa

AMNÉSIE A.NTÉROGRADE* 281

mémoire pour les faits antérieurs au 15 juillet (l)etle défaut de souvenir pour les faits postérieurs à cette date. Vous voyez qu'elle ignore tous les événements écoulés depuis le 14 juillet, qu'elle ignore l'endroit où elle se trouve, ce qu'elle a fait ce matin, ce qu'elle vient de dire et de faire à la minute, et que Toubli des faits actuels se fait presque instantanément. Et cette perte des souvenirs est aussi profonde que totale, quelque intense et répétée qu'ait été l'impression. Ainsi elle ne reconnaît pas mon interne, M. 8..., qui depuis un mois l'interroge tous les jours ; elle ne reconnaît pas davantage ses deux voisines de lit avec lesquelles elle vit du matin au soir. Il y a cependant une exception, une seule : elle m'a reconnu et a retrouvé mon nom. C'est que, Messieurs, elle me connaît de nom déjà depuis longtemps ; elle me connaît même en effigie depuis plusieurs années, par conséquent depuis une époque antérieure au 14 juillet dernier. Elle a vu mon portrait, chez son médecin, à C..., sur ce tablsau de Brouilhet qui représente Une leçon à la Salpêtrière, et elle l'a vu très souvent. A don arrivée dans le service, nous lui avons montré une copie de ce tableau qu'elle a immédiatement trouvée semblable à la gravure de son médecin ; elle m'a regardé, a saisi la ressemblance et a dit : Vous êtes M. Charcot. Nous l'avons maintes fois obligée de faire cette comparaison et cette reconnaissance. Plus tard, lorsque je lui demandais si elle me reconnaissait, elle portait spontanément ses yeux sur le tableau et prononçait mon nom. Mais ma présence est nécessaire pour ce ressouvenir, car elle affirme

(1) Avant de questionner la malade sur les principaux événements de la période rétro-antérograde, on Tavait au préalable interrogée sur le passé, c'est-à-dire sur sa vie normsâe A B antérieure au 15 juillet. Elle avait raconté les faits sans aucune hésitation, précisant les moindres circonstances, les jours, les dates, etc., etc., avec une rare exactitude.

282 AlfNÉSIB ANTÉROORADE.

qu'elle ne m*a jamais vu si on la questionne, à ce sujet, en mon absence.

En réalité, elle ne connaît dans son état amnésique actuel que mon nom et mon portrait, acquisitions du passée et ces souvenirs anciens lui servent^ par comparaison et par raisonnement, à me reconnaître lorsqu'elle me voit, de sorte que ce souvenir ne fait qu'exception apparent^ à son amnésie actuelle. Il est surtout fait des notions du passé. Néanmoins, il y a dans cette reconnaissance quelque chose d'acquis. Quand je lui demande qui je suis, elle tourne directement les yeux vers le mur, comme si elle savait qu'un tableau particulier est placé en cet endroit précis. Il y a là, semble-t-il, une sorte d'acquisition insconsciente, mais c'est la seule que nous ayons constatée jusqu'ici.

Malgré cette amnésie actuelle si rapide et si pronon* cée, Mme D... vaquait, parait-il, très convenablement aux soins de son ménage et sufûsait aux nécessités de la vie habituelle. Après la crise délirante, elle ne tarda pas à constater son amnésie — elle en a du reste aujourd'hui parfaitement conscience — et les inconvénients de cet état. Elle eut alors l'idée de recourir à l'usage d'un carnet pour suppléer son défaut de mémoire. Sur ce carnet elle inscrivait, car elle écrit, lit et calcule parfaitement, ce qu'elle avait à faire, ce qu'elle avait fait, ses achats, ses dépenses, ses courses, etc.. Grâce à ce procédé, grâce surtout à l'aide de ses voisines et de ses enfants, elle pouvait suffire à l'entretien de son intérieur. Ce carnet elle le plaçait dans une poche (elle n'a qu'une seule poche), où forcément elle devait le retrouver. Par l'usage, elle a ainsi peu à peu acquis l'idée inconsciente qu'elle possède un calepin, car très souvent, au cours d'un interrogatoire, elle met spontanément la main à sa poche, en tire ce carnet et l'ouvre pour en lire la réponse, quand par hasard elle s'y trouve. Ce souvenir est en réalité un souvenir inconscient, car elle ne sait ni la grandeur, ni la

AMNÉSIE ANTÉROGRADfi. 283

forme, ni la couleur de ce carnet ; elle ne le reconnaît qu'après l'avoir ouvert et avoir vu, reconnu sa propre écriture. Et ici encore, dans l'acquisition de ce souvenir, le raisonnement semble avoir joué un rôle important.

Messieurs, cette amnésie de la période antérograde porte non seulement sur les faits vulgaires de l'existence, mais encore sur les événements mémorables. N'est-ce pas un événement mémorable entre tous que celui du 30 octobre dernier? Dans une rue de la ville, notre amnésique est mordue par un chien suspect de rage ; aussitôt elle consigne le fait sur son carnet. On cautérise deux fois sa plaie et on décide immédiatement son envoi à Paris. Or, cet événement, elle Ta oublié ; elle arrive donc à Paris, après un long voyage, sans le savoir et, sans le savoir, y subit le traitement antirabique durant quinze jours. Sans b savoir, elle est descendue rue de TOdéon chez de vieux amis qu'elle connaît depuis vingt ans; elle a visité les principaux monuments et magasins de Paris sans le savoir. Sans le savoir enfin, elle est entrée le 23 novembre à la Salpêtrière où elle se trouve actuellement, toujours sans le savoir. La disposition des lits lui fait bien reconnaître une salle d'hôpital, mais elle est incapable de dire si c'est un hôpital de Paris ou de Bordeaux. Elle sait uniquement que ce n'est pas l'hôpital de C..., qu'elle connaît depuis son enfance, et arrive ainsi logiquement à déduire qu'elle ne doit pas être, qu'elle n'est pas à C...

Or, depuis que cette femme est dans le service, malgré le haut degré de cette amnésie, nous avons acquis la conviction que ce défaut de mémoire est purement apparent. Je m^expUque. Nous avons, comme vous le savez, appris de ses voisines qu'elle rêvait à haute voix, que, dans ses rêves, elle parlait parfois de tel ou tel événement de la période amnésique, soit rétrograde, soit antérograde, qu'elle disait par exemple : « M, Char-

Page 1