‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 21 sur 177 · POINT HYSTÉROGÊNB OCULAIRE OU RÉTINIEN · texte numérisé non relu

POINT HYSTÉROGÊNB OCULAIRE OU RÉTINIEN

pas pu être examiné en ce qui concerne le champ visuel, la fixation du centre du périmètre provoquant chez lui instantanément une violente attaque de nerfs (i). Chez un individu de cette catégorie, supposons donc que, pour mettre en jeu sa plaque hystérique rétinienne, nous lui fassions fixer un objet quelconque, par exemple le bout de notre doigt placé à quelque distance des yeux, ainsi que cela se pratique couramment pour produire l'hypnose chez les sujets susceptibles d'être hypnotisés. Il va entrer soit dans son attaque convulsive, soit dans son somnam» bulisme. Supposons encore, et pour ne préjuger de rien, reportons-nous simplement pour l'instant à l'histoire du second malade de M. Mesnet, dont nous rapportions plus haut l'histoire, que ce somnambulisme soit assez tranquille et ne donne pas au patient des allures bien différent^ de rétat de veille. Il sera très facile à un observateur non exercé de commettre ici une grosse erreur et de croire que ce somnambulisme appartient à l'hypnotisme, puisqu'il a été provoqué par un procédé habitueU lement employé pour produire celui-ci.

Eh bien, il n'en est rien. On n'a nullement chez ce malade produit l'état hypnotique, mais simplement développé une attaque, comme on eût pu le faire en pressant sur le testicule ou l'ovaire. Cette attaque est convulsive, ou somnambulo-délirante, peut-être les deux à la fois, peu importe. C'est toujours l'attaque, et d'ailleurs, comme on le verra dans la suite de ce travail, le somnambulisme hystérique et le somnambulisme hypnotique présentent tous deux des caractères assez tranchés pour que l'on puisse les différencier sûrement l'un de l'autre.

Cette petite digression étajt nécessaire pour l'intelligence de l'observation qui va suivre. Chez le malade qui en fait le sujet, des personnes, non du métier, il est vrai, avaient cru à « l'hypnotisme » alors qu'il s'agissait tout bonnement d'attaques délirantes. On verra, en outre, en lisant ces faits, à quelles conséquences saugrenues et folles peut

(1) Cliarcot. — Des tremblements hystériques, leçon recueillie par Georges Ouinon (Progrès Médical, 1890, n® 36), Observation du premier malade, le nommé 6...

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aboutir Tingérenoe du public naïf et crédule dans les affaires de ce genre.

Le jeune Jules Letel..., âgé de 16 ans i/2, est garçon oharcutier. Son père avait des habitudes d'ivrognerie, et, quand il était gris, il se mettait dans des colores terribles. Sa mère est bien portante. Du côté paternel il a quatre oncles et tantes bien portants ; du côté maternel, une tante également en bonne santé. Il a eu 8 frères et sœurs, dont deux sont morts, l'un tout petit, l'autre à 29 ans, d'une laryngite probablement tuberculeuse. Parmi les autres, il y a deux frères, dont l'un est nerveux et l'autre est atteint d'une paraplégie consécutive h une fracture de la colonne vertébrale^ et quatre sœurs, dont 3 sont bien portantes et la quatrième, âgée de 20 ans, est sujette à des attaques de sommeil. Elle en a eu deux à la suite desquelles elle est restéeparalysée des jambes. La seconde attaque s'est produite pendant la messe que Ton célébrait en mémoire de son père mort, dix jours après la mort de celui-ci.

Lui-même a eu quelques maladies d'enfance, quelques traumatismes ou chutes qui n'ont pas laissé de traces et sont assez anciens. Il n'a eu ni convulsions, ni chorée, ni rhumatisme. Il y a huit mois environ, il entrait comme garçon chez un charcutier de la rue Saint-Jacques, de son plein gré. Il avait déjb fait son apprentissage chez son père. A cette époque, il n^avait^ sans aucun doutOi jamais rien présenté de semblable à ce qui existe aujourd'hui.

Dix jours environ après son entrée en service, il commença de temps en temps à se lever la nuit et à exécuter certains actes nullement illogiques ou absurdes, mais intempestifs. Il faisait son ouvrage, travaillant bien et adroitement, parlait, voulait aller aux Halles, etc., etc. Ses camarades, couchés dans la môme chambre que lui, réveillés par le bruit, le faisaient recoucher et tout se bornait là (1).

(1) S'agit-il là do somnambulisme naturel ou noctambulismo, ou sont-ce déjà des crises de somnambulisme hystérique identiques à celles qui se produisirent dans la suite? C'est un point sur leauel il est bien difficile de faire la lumière. S'il s'agit de noctambuiisme, il semble qu'il y ait dans ce cas une sorte de transition entre le somnambulisme nocturne et le somnambulisme hystérique. Nous serions plutôt porté à penser que les premières crises purement nocturnes étaient les mêmes que les suivantes. Elles se manifes-

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Puis peu à peu les crises devinrent plus fréquentes et n'eurent plus lieu seulement la nuit. Le soir/après dîner, soit assis, lisant^ soit debout, travaillant, il « s'endormait o tout d*un ooup. Ses yeux se fermaient, ses paupières battant légèrement, les mains et les bras étaient le siège de quelques courtes contorsions, sans grande étendue et sans gprande violence. Puis il se remettait au travail, les yeux toujours fermés^ faisant son ouvrage avec une précision, une régularité et une adresse tout à fait remarquables, n'oubliant rien, réparant même les oublis qu'il avait pu commettre pendant la journée. (Tous ces renseignements, ainsi que ceux qui suivent, ont été recueillis auprès de son patron, le charcutier de la rue BaintJacques).

Le premier soir où sa crise le prit après dîner, il eut quelques hallucinations terrifiantes. Mais il est à noter que ce fait nes'esijamaîs reproduit jusqu'au 12 janvier, jour où il est rentré chez son père. Chez ce dernier, au contraire, les hallucinations terrifiantes se montrèrent presque constamment les mômes que le malade nous à fait voir ici et dont il sera parlé plus bas. Dans sa première crise, il voyait des voleurs, appelait au secours et voulait aller au poste de police chercher les sergents de ville.

Les jours suivants et aussi pendant presque tout le temps qui suivit, ce fut la politique qui fit les frais du délire, au moins en grande partie. L'enfant avait été endoctriné par un autre garçon de la maison, homme d'un certain âge, qui lui inculquait les doctrines boulangistes, qui n'eurent pas de peine à fructifier dans son faible cerveau. Lors de la fuite de Bou« langer, l'enfant, dans son délire, l'interpellaity tâchait de le convaincre de rentrer en France, au besoin le traitant de lâche et de c feignant ». D'autres fois il invectivait des hommes du gouvernement, les adversaires de Boulanger, et une nuit il écrivit sur un carreau de carrelage une lettre à M. Oonstans dans laquelle lui, garçon charcutier, le menaçait, lorsque le générai serait de retour, de le faire c casser de son grade de ministre de l'intérieur. Signé: J. Letel... et Ernest Boulanger. » Nous possédons le carreau, qui nous a été donné par son patron. La lettre est écrite à l'encre, parfaitement correcte et d'une écriture qui est tout à fait identique à l'écriture habituelle de l'enfant à l'état de veille.

iaient un peu plus tard, voilâ tout, sans manquer d'ailleurs de beaucoup à cette règle, à savoir que chez les enfants en particulier les attaques se produisent habituel Icmcnt le soir^ avec plus ou moins de régularité. (G. G.)

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Généralement on ne voyait pas la fin de la crise. L*enfant; parlant et répondant aux questions des gens qui l'entouraient, à un moment donné on lui disait de se coucher, qu'il était rheure. Il se couchait et s'endormait et Ton n'en avait plus de nouvelles jusqu'au lendemain matin, à moins qu'il ne se réveillât dans une crise de somnambulisme nocturne, comme cela lui arrivait quelquefois, par exemple lorsqu'il écrivit la nuit dans son lit au ministre de Tintérieur. Il arrivait cependant quelquefois que l'on pouvait le faire revenir à lui pendant la crise. Tandis que coups, flagellations, eau froide, grands bruits restaient sans action, il suffisait de lui soulever de force les paupièreSt de le regarder brusquement et de lui crier son nom avec force. Mais cela était loin de réussir toujours.

Il avait quelquefois de véritables illusions dont la persistance n'était pas absolue. Ainsi il prenait souvent son patron pour un individu qu'il appelait a le grand barbu » (son patron ne porte que la moustache) et à qui il avait voué une haine implacable. Il le poursuivait, le menaçait^ mais dès que l'autre le touchait en parlant, il s'écriait immédiatement :J « Âh ! le patron ! •

On n'a jamais remarqué de modifications physiques bien notables. Gomme il travaillait pendant ces crises avec une grande activité, il devenait rouge, suait à grosses^gouttes. De temps en temps les yeux s'ouvraient pour quelques secondes puis se refermaient. Quelquefois dans le cours de la crise survenaient ces contorsions des mains et des bras qui en marquaient à peu près régulièrement le débuts suivies d'un peu d'accélération de la respiration.

Il avait fini par attirer la curiosité de tout le quartier au bout de quelque temps et était devenu dès lors un véritable petit phénomène. A partir de ce moment on s'ima» gina de lui faire prédire l'avenir, retrouver des objets perdus, faire des pronostics pour les courses de chevaux, lire des lettres à travers Tenveloppe, dire Theure le dos tourné à l'horloge, etc., etc. Comme on le voyait amoureux de la demoiselle du comptoir chez son patron, on s'avisa d'arranger une petite histoire avec celle-ci, et on Texcita à monter le soir dans la chambre de la jeune fille « pour voir ce qu'il ferait». Il ne fit que l'embrasser et se réveilla à ce moment, très ému et furieux de ce qu'on lui avait fait ou laissé faire (car dix personnes étaient là à le regarder). Un do ses camarades, un nommé Ouiard, garçon chez le

même patron, semble avoir joué dans cela un rôle actif et peut-être pas désintéressé. II avait fini par s'apercevoir qu'en le fixant dans les yeux il «rendormait» et il exécutait cette manœuvre souvent, lui faisait alors prédire les chevaux gagnants des courses, etc.

Le 3 janvier 1890, étant en courses, il rencontra un enterrement devant lequel il omit de se découvrir, et un prêtre qui passait par là le gourmanda sévèrement, le menaçant de la punition divine (il était dans son état normal à ce moment). Il rentra chez son patron tout penaud et ennuyé, et le soir même de ce jour, au moment où il < s'endormait », des phénomènes extraordinaires se produisirent (1).

On vit tout à coup tout le matériel de la boutique et de la cuisine entrer en danse, les saucissons remuaient dans leurs paniers, les couteaux de cuisine voltigeaient en Tair pêlemêle avec les boîtes de sardines^ les clefs se trouvaient spontanément changées sur toutes les portes, les bouteilles quittaient les planches sur lesquelles elles étaient placées et allaient se briser contre une colonne située au milieu de la pièce. Le gamin était assis tranquille, « endormi », dans un coin de la pièce, ou allait et venait, prédisant quelquefois ce qui allait se produire et faisant sortir les gens de la pièce où les bouteilles allaient se briser.

Dans tous ces prodiges il y a une part à faire à la crédulité de son patron et de l'entourage et aussi probablement à Tinfluence de quelque farceur, peut-être de ce Ouiard, qui s'amusait à l'endormir pour lui faire prédire les gagnants des courses. Quoi qu'il en soit, ce petit manège dura huit jours au bout desquels son patron, lassé, le renvoya et le ût reconduire chez son frère, rue du Poteau. •

Pendant ces huit jours, les crises furent beaucoup plus fréquentes. Elles se produisaient même le jour et plusieurs fois par jour. L'enfant semblait avoir pris en aversion ce Guiard, dont il ne disait jamais de mal quand il était lucide. Mais, à

(1) Ces faits m'ont été racontés par le charcutier et sa femme, qui invoquaient le témoignage de tous les boutiquierâ du quartier — et l'on verra et ce propos jusqu'où peut aller la crédulité des gens en matière de merveilleux. (G. G.)

06fl moments, il Tinmiltait, voulait se jeter sur lui, le battre, même s*il n'était pas là, le voyant quand même dans une hallucination.

Chez son frèroi les crises continuèrent, et là, pour la pre* mière fois depuis l'histoire des voleurs, les hallucinations terrifiantes reparurent, avec le même caractère que celles qui seront décrites plus loin.

Etat actuel (janvier 1890). G*est encore un enfant que nous avons devant les yeux, bien qu'il ait près de 17 ans. Sa voix n'a pas encore mué. Pas de traces de poils sur la face. Membres grêles, taille petite, quoiqu'il soit assez bien musclé. Le pubis présente quelques poils naissants, en moins grande quantité qu'à l'état ordinaire à cet âge. La verge est assez volumineuse, en battant de cloche, et Tenfant avoue des habitudes d'onanisme assez accentuées. Il a avoué, dans une de ses crises délirantes, être allé deux fois dans une maison de tolérance et y avoir accompli le coït.

Il est intelligent, répond bien aux questions qu'on lui fait, d'un ton simple et naturel, tout différent de celui qu'il emploie en général dans son délire. Du reste^ son patron le regrette, il travaillait bien, était honnête, s'acquittait à merveille des courses, des commissions qu'on lui donnait à faire. On trouvera plus bas le récit de quelques-unes de ses crises délirantes. Il ne présente pas d'anesthésie cutanée bien délimitée, cependant il y a par places sur ses membres supérieurs et inférieurs, à droite et à gauche, quelques plaques très peu étendues où la piqûre n'est point perçue ni comme douleur, ni comme contact.

Rien du o6té de l'ouie. Le goût est à peu près complètement aboli à gauche. L'odorat est normal.

Rétrécissement concentrique du champ visuel des deux oôtés à 50«, sans dysohromatopsie, avec un peu de polyopie monoculaire et de mégalopsie, surtout de l'œil gauche. L'examen du champ visuel, pratiqué immédiatement après une crise délirante, ne décela aucune modification dans retendue du rétrécissement.

Pas de zones hystérogènes ni hyperesthésiques, sauf la zone hystérogène oculaire, ainsi qu'on le verra plus loin. Jamais d'attaques de nerfs simples avec convulsions, jamais de pertes de connaissance.

Le sommeil est bon, quelquefois interrompu par des cauchemar?, mais rarement. Pas d'hallucinations hypnagogiques.

Tous les autres appareils fonctionnent normalement. L'appétit est bon, les selles régulières, sans constipation. Anémie notable. Pâleur de la face. Souffle au l*** temps et à la base du

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cœur. Pas de paralysie, pas d'atrophie musculaire. Pas de troubles trophiques ou vaso-moteurs. Lee réflexes rotuliens sont remarquablement faibles des deux côtés et ne se produisent pas à chaque choc du tendon. I^e réflexe pharyngien existe, mais n'est peut-être pas très fort.

Voici maintenant le tableau de quelques accès délirants que le malade a eus devant nous.

Le malade ayant dit que les phénomènes provoqués par les tentatives d'hypnotisation étaient semblables à ceux de la crise spontanée, on essaya tout de suite quelques manœuvres qui donnèrent le résultat suivant : La fixation d*un objet brillant n^amena pas Thypnose, ainsi qu'on était en droit de s'y attendre, les phénomènes relatés ne présentant aucune analogie avec les manifestations hypnotiques, mais provoqua tout simple* ment une attaque de délire.

Au bout de 45 secondes environ de fixation de l'objet brillant, les paupières commencèrent à battre, à se fermer convulsivement, les globes oculaires à se renverser. Pendant ce temps, quelques mouvements de déglutition survenaient. Puis Tocclusion complète se produisit, les paupières continuant de vibrer, et aussitôt le malade se mit à exécuter quelques mouvements convulsifs consistant en r flexion de la tète en avant, torsion des poignets, fermeture des poings, adduction convulsive des bras jusqu'à les porter derrière le dos. Cela dura quelques secondes, puis le malade se remit. Les yeux étaient toujours fermés^ les paupières battant.

Tout à coup il s'écrie : « Vous ne le voyez pas? Gomment faire pour y aller ?» Il se lève. < C'est ennuveux : je suis seul pour y aller. » Il prend sa chaise et essaie de la briser, c J'y arriverai pas. » Il s'assied en faisant un geste de dépit. Puis survient un moment de calme. Alors : c Tiens! tiens l c'est drôle..., une bétel i II se jette à quatre pattes, les mains en

avant, comme pour l'attraper. « Elle est partie , c*est en*

nuyeux. » Puis le tableau change, t Si je pouvais me sauver I » Il se lève et prend sa chaise, cherchant à la briser... « Je n'y arriverai; pas..., o^est du temps inutile, n'est-^^e pas? Je n'y arriverai pas. •

S'adressant à lui, M. Oharcot lui demande alors : t Où sommes-nous ici ?» R. « A la Salpètrière. » D. « Tu as vu une bète? » R. < Oh ! elle est partie... Ah I la voilà I » D. « Comment est-elle? » R. < Comme une araignée..., toute noire.. .^ grosse comme une tortue... Tiens! tlensl c'est ennuyeux, c'est qu'elle me fait peur! » Il cherche de nouveau à casser la chaise. D. « Pourquoi veux-tu briser cette chaise? > R. « Pour prendre un bâton et taper sur la bète. » D. t Elle n'y est plus. » Tout

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