INFLUENCE DBS EXCITATIONS SENSORIELLES
Nous avons publié dans un travail antérieur (1) les résultats des recherches de M. Motchoutkowsky et de celles que nous avons entreprises avec le D' Sophie Woltke (d'Odessa). Nous ne rappellerons que pour mémoire Tobservation du médecin d'Odessa, parce que le malade ne parlant pas quand il était sous Tempire de ses hallucinations, son délire, qui se passait au dedans de lui-même, n'était saisissable que par des gestes ou des expressions de physionomie. Mais elle n'en est pas moins intéressante en ce qu'elle montre bien l'influence des excitations des organes des sens sur la direction des hallucinations de la phase passionnelle.
Il s'agissait d'un nommé Constant..., âgé de 57 ans, soldat libéré. Cet homme était atteint d'accidents hystériques avérés et portait les stigmates permanents les plus nets : anesthésie, etc. En outre il avait des attaques et une sorte de paraplégie par contracture.
Les attaques, qui, au début du séjour à l'hôpital, n'étaient caractérisées que par des convulsions, s'accompagnèrent plus tard d'une phase d'attitudes passionnelles typiques, pendant laquelle il délirait, mimait des scènes de la vie militaire, voyait son père mort, etc. Au réveil il ne se souvenait absolument de rien.
Or, on s'aperçut que pendant cette phase passionnelle, le malade étant en proie à telle ou telle hallucination, il sufQsait de lui mettre devant les yeux un verre coloré, sous les narines un corps odorant, sur la langue une substance sapide, pour changer brusquement ses jeux de physionomie et lui donner des hallucinations assez fortes et persistantes. On remarqua aussi que chez cet homme, ouvrier grossier, sans instruction ni éducation, c'étaient les excitations sensorielles les plus simples qui donnaient lieu aux hallucinations les plus vives et les plus persistantes. Le contact d'eau chaude ou d'eau froide avec la peau lui donnait des idées d'ablutions ou de bain froid. Il se mettait alors à mimer une scène tout entière, so lavant, se frottant, s'essuyant s'il s'agissait d'eau chaude, s'ébattant dans l'eau à la nasre s'il s'agissait d'eau froide.
(l) Georges Guinon et Sophie Woltke, loc. cit.
KECHBRGHES DE M. GHARGOT. ' lOi
De plus les idées délirantes qu'on lui donnait correspondaient toujours soit à des actes habituels et très simples de la vie: se baigner, boire, manger, soit à des souvenirs de la vie militaire : Texercice du fusil ou du sabre, les factions^ le salut militaire, etc. Enfin, elles présentaient ce caractère particulier d'être jusqu'à un certain point indépendantes de la volonté de l'opérateur, le malade partant à sa guise sur une impression sensorielle quelconque qu'il arrangeait à sa façon, suivant l'hallucination qu'elle développait dans son cerveau. En dehors de son délire il était absolument insensible à ce qui se passait autour de lui.
Malheureusement, pendant qu'il était en proie à ces conceptions délirantes provoquées, le malade ne parlait pas. Gomme il présentait d'autre part^ à ce moment, un certain degré de sensibilité aux suggestions ordinaires, celles que Ton rencontre dans la phase somnambulique du grand hypnotisme, on lui ordonna de raconter ultérieurement dans une autre attaque les tableaux qui s'étaient déroulés devant ses yeux et les scènes auxquelles il avait pris part. Il obéit en effet, et dans les récits qu'il fit on retrouva assez exactement l'explication des jeux de physionomie et des gestes qu'il avait exécutés.
Cette observation, bien qu'un peu imparfaite en ce sens que le malade ne traduisait pas ses conceptions délirantes par la parole, montrait assez nettement l'influence des excitations des organes des sens sur les hallucinations de la phase passionnelle de l'attaque hystérique. Dans la suite M. le P' Charcot, mettant à profit l'idée apportée par les Docteurs Motchoutkowsky et Sophie Woltke, l'appliqua à ses malades, au cours de l'étude approfondie qu'il fit du délire hystérique et de ses diverses modalités pendant l'année 1890. Ses idées sur ce sujet furent exposées par lui dans plusieurs leçons cliniques de cette même année. C'est en nous inspirant de ces leçons et de tout l'enseignement de notre maître éminent que nous avons écrit le présent travail.
Laissant de côté les observations de M. Mesaet, que nous avons rapportées brièvement, nous réservant d'y re<* venir dans la suite à propos de quelques-uns de nos malades, nous avons vu jusqu'ici le délire hystérique de la phase passionnelle se manifester sous forme d'épisode d'une durée relativement courte, bien que prédominant notablement sur les autres phases de l'attaque. Nous Talions voir maintenant prendre un développement beaucoup plus considérable et s'installer à l'état continu pendant des jours entiers, sans laisser place un seul instant au retour de l'état normal. Ce fait s'est produit à plusieurs reprises chez une de nos malades.
La nommée Sch...er Pauline, âgée de 24 ans, entrée le 24 janvier 1888 à la Salpètrière, dans le service de clinique des maladies du système nerveux (1).
Antécédents héréditaires. — Son père^ âgé de 52 ans, journalier à Saint-Denis, jouit d'une bonne santé, mais il est vif, coléreux et emporté. (La mère du père, morte à 84 ans, était aussi vive et nerveuse; elle a peut-être eu, d'après les renseignements qui nous ont été fournis, des attaques d'hystérie. Un frère du père est mort à 51 ans, en 1882, d'une hernie étranglée. Une sœur est morte sans que nous ayons pu savoir de quelle maladie. Deux autres frères sont bien portants. L*un d'eux a des enfants également bien portants, toutefois Tune de ses filles, âgée de 28 ans, boite depuis l'âge de 10 ans ; elle paraît avoir eu une coxalgie).
Sa mère est morte à 35 ans, de suites do couches. Elle était un peu nerveuse et s'impatientait facilement. (Le père de la mère est mort jeune. La mère est morte à 71 ans, (Tune attaque d'apoplexie. Une sœur de la mère, âgée de 40 ans^ est très nerveuse. Une autre sœur est morte de la poitrine).
La malade est la 3» de 5 enfants, toutes filles ; l'aînée a 24 ans, la plus jeune, 13 ans. La seconde, âgée de 23 ans, est nerveuse et sujette à des hallucinations (il y a quelques mois, elle voyait des lumières, avait des étourdissements, et manifestait une grande crainte de tomber malade, comme sa sœur).
(1) Toute celte première partie de 1 observation de Sch...er nous a été obligeamiueat communiquée par M. Huct, qui l'a recueillie ea 1888, alors qu'il était iutorno do la clinique d) M. Oharcot. Nous lui adressons nos meilioiirs remerciementi.
L*avant-dernière, 16 ans« a été soignée dans le service, dans le courant de l'année 1888, pour une déformation congénitale du pied (pied plat) accompagnée de contracture avec ânesthésie locale correspondante (contracture hystérique). Elle a eu des convulsions dans son enfance (i).
Antécédents personnels. — La malade est née à Saint- Denis, où son père habite depuis 35 ans. Elle a marché et parlé de bonne heure ; n'a pas eu de convulsions. Elle se montrait déjà nerveuse dans son enfance, et quand on la contra« riait, elle avait de violentes colères. Les règles ont apparu pour la première fois à 13 ans et ont é:é régulières jusqu'en 18K7.
Depuis la mort de sa mère (elle avait alors 10 ans), elle a eu assez souvent des hallucinations. Il lui arrivait parfois de voir une main jaune (celle de sa mère sur son lit de mort) qui s^avançait vers elle, la tirait par derrière, ou se posait sur son épaule droite. La nuit elle avait souvent aussi des cauchemars, rêvait de sa mère, la croyait couchée avec elle dans son lit, etc.
Placée en apprentissage chez une couturière, de 14 à 16 ans, elle n'a pas continué ce métier, parce que, dit-elle, elle n'aimait pas à rester assise toute la journée, et aussi parce qu^elle voulait quitter la maison paternelle, où elle ne s'accordait pas avec sa belle-mère. C'est pourquoi elle s'est placée comme femme de chambre ; elle est restée 2 ans dans la même place, jusqu*au moment où elle est tombée malade et a dû entrer à rhôpital.
En novembre 1886, Sch...er eut une première grande attaque hystéro-épileptique (perte de connaissance, chute, convulsions) qui dura environ 1/4 d'heure. Dans les premiers jours de janvier 1887, seconde attaque semblable à la précédente. Piiis, quelques jours après, elle essaya de s^empoisonner en avalant un flacon de teinture de noix vomique, mais elle eut bientôt des vomissements et le poison ne fut pas absorbé. Environ une heure après (vers 10 heures du soir) elle fut prise d'une attaque de délire qui dura toute la nuit. Elle avait des hallucinations, et voyait^ entre autres choses, un homme noir qui s'avançait vers elle, la menaçait, et elle ne pouvait réussir à le repousser. Elle-même se montrait violente^ essayait de frapper les personnes qui la maintenaient, et les menaçait do les tuer.
(1) A ces renseignements, qui datent de 1888, nous pouvons ijouter celui-ci, à savoir que, de 1889 à 1891, nous avoas soigné à la Salpôtrière trois des sœurs de Sch...er, pour des accidents d'hystérie manifeste. (G. G.)
Le lendemain elle fut prise de mouvements choréiques qui s'étendaient aux 2 côtés du corps et durèrent toute la journée. La nuit, elle fut reprise de son délire, puis le lendemain la chorée reparut. Au bout de 3 à 4 jours, les mouvements choréiques se cantonnèrent sur le côté droit.
Quelque temps après (février 1887), la malade entrait pour la première fois à la Salpètrière. A ce moment, elle avait de rhémichorée rhythmée permanente du côté droit. Quelques jours après son entrée cette hémichorée cessait d'être permanente et ne revenait plus que par accès.
Elle resta dans le service de la clinique jusqu*au mois de juillet 1887. A cette époque, elle était assez améliorée pour pouvoir retourner chez son père, et pour se remettre quelque temps après (août 1887) à son servite de femme de chambre. Mais, chez ses maîtres, elle fut reprise bientôt de nouveaux accès d'hëmichoree rhythmée, entremêlés parfois d'attaques hystéro-épileptiques. En janvier 1888, ses accès de chorée augmentant do fréquence, se reproduisant plusieurs fois par semaine, et par moments plusieurs fois par jour, elle entra pour la seconde fois à }a Salpètrière.
Depuis cette époque elle a continué à avoir assez fréquemment, et à intervalles irréguliers, des attaques hystéro-épileptiques .et plus fréquemment encore des attaques d'hémichorée rhythmée. Celles-ci reviennent spontanément ou peuvent être provoquées par Tezcitation d'un point spasmogène situé sur le sommet de la tête ; elles sont arrêtées par la compression de la région ovarienne droite. La malade présente en outre des stigmates hystériques permanents.
A 3 reprises différentes : en juin, en août 1888 et en janvier 1889 elle eut des attaques de délire qui se prolongèrent plusieurs jours.
Le mercredi matin, 13 juin, à la suite d'une attaque de chorée, Sch...er a été prise d'un délire qui s'est prolongé jusqu'au jeudi de la semaine suivante (21 juin] et a cessé après une nouvelle attaque de chorée rhythmée. Pendant tout ce temps la malade assiste ou prend part à des scènes extrêmement variées, changeant d'un moment à l'autre, quelquefois gaies, le plus souvent terrifiantes. Elle raconte à haute voix les scènes qui se déroulent devant elle, et auxquelles elle participe comme principale actrice; mais ses réactions motrices sont loin de répondre au tragique de ces scènes. Le plus souvent elle se contente de fuir d'un côté à l'autre de la pièce où elle se trouve, ou bien elle s'enfuit dans la cour, erre d'une place k l'autre, rentre dans la salle, etc. Il est facile de la maintenir et de la faire aller où l'on désire, quoiqu'elle paraisse complè-
tement étrangère au milieu où elle est et qu elle ne reconnaisse pas les personnes qui l'entourent. 8a mimique est peu variée et Texpression de sa physionomie change peu ; qu^elle raconte une scène paie ou une scène terrifiante, ses traits sont tirés et expriment l'hébétude ou la tristesse.
Pendant tout le temps qu'a duré son délire, elle n*a pris aucun repas régulier ; par moments on peut lui faire accepter des aliments liquides (lait, bouillon, bière, etc.), mais le plus souvent elle les repousse, et on doit profiter des instants où, dans son délire, elle demande du poison, pour lui faire absorber quelque boisson. La nuit on doit la veiller pour la maintenir au lit ou pour l'y faire rentrer si elle vient à se lever pendant une scène délirante.
A d'assez longs intervalles, elle est prise de mouvements choréiques analogues à ceux qu'elle présente dans son état normal, mais ces mouvements choréiques durent peu et ne présentent pas l'intensité ni l'étendue de ceux qu'elle a dans ses attaques ordinaires de chorée rhythmée. Les régions spasmogènes et spasmo-frénatrices qu'elle présente dans son état habituel restent insensibles dans son état de délire ; ainsi la pression du sommet de la tète, qui, à l'état normal, provoque une attaque de chorée rhythmée, ne produit rieu pendant son délire; il en est de même pour la compression* de la région ovarienne droite, qui^ dans l'état ordinaire, arrête ses attaques d'hystéro-épilepsie, ou ses attaques de chorée.
Pendant tout le temps qu'a duré son délire, nous avons chargé une des personnes qui la gardait de recueillir par écrit ce quelle racontait. Voici un aperçu de ce que disait la malade pendant les 8 jours qu'a duré son attaque délirante, et des principales scènes auxquelles elle assistait.
« Va-t'en, petit oiseau. Je neveux pas que tu montes comme cela sur mon épaule. Tu me fais mal avec ton gros bec. Tu me piques les yeux. Oh ! là, là ! Oh ! là, là !
« Oh ! tous ces hommes rouges. Ils veulent me tuer. Ils
me suivent toujours. Ils sont couverts de sang. Ils me poursuivent, ils s'avancent. Oh 1 non, ne me tuez pas, je vous en supplie. Grâce ! grâce ! Oh ! je vais donc mourir ? Otez-moi ce couteau qui me perce la poitrine. Au secours, au secours 1 Ah ! ils s'en vont. Alexis, retire-moi ce poignard quils m'ont mis. Ah ! cela va mieux, soigne-moi bien. Je ne veux pas mourir.
« Je ne veux pas que vous me chatouilliez comme cela.
Non, non, je suis trop chatouilleuse sous les bras (elle rit aux éclats pendant près de 5 minutes).
« Au feu ! Au feu ! Voilà toute la maison qui brûle. Mon
Dieu ! Gomment faire ? Je suis entourée de flammes. Non, ja ne veux pas mourir ainsi. Je suis trop jeune enoore. Voyons, un peu de oourage. Je vais traverser les flammes. Oli 1 voilà que j'ai le feu à mes jupons. Oh ! mes jambes qui commencent à rôtir. Âh ! voilà un petit espace, vite, courons, courons (elle se met à courir). Mais j'ai toujours le feu à mes jupons. Je vais donc mourir tout de même. Ah ! quelle souffrance de mourir brûlée. Âh 1 je meurs, je meurs. Adieu, adieu, mes parents, mes amis, vous ne me reverrez plus jamais. Je meurs à 20 ans. G^est trop jeune, et j'ai beaucoup souffert. (Elle balance la tète et les bras, puis elle reste immobile et inerte pendant quelques minutes)
« Oh ! tous ces cafards, toutes ces sales bêtes. Des araignées. Oh 1 ils courent après moi. En voilà un qui me monte sur les jambes ; il grimpe, il grimpe après ma cuisse. Âh I je la tiens. Tiens, sale bète^ te voilà écrasée (elle fait le geste
d'écraser un insecte sur sa cuisse) Mais, j'ai encore un
cafard après mon cou. Âh ! ah ! il vient d'entrer dans mon oreille. Vite, vite, un petit bâton pour le tuer. Oh ! il me chatouille dans la tête, il me ronge le cerveau, il mange mon cerveau. Âh ! qu'il me fait mal, mon Dieu ! mon Dieu ! (elle secoue la tête et se frappe le crâne avec les mains).
« Je veux boire pour m'empoisonner. (On profite de ce
moment pour lui donner un peu de bouillon. Elle le boit avidement en disant : t Je ne souffrirai plus maintenant. » Mais au bout de quelques instants elle pousse de grands cris) : « Oh 1 que ça me brûle dans l'estomac, que je souffre. Vite, vite, un contre-poison. Je ne peux plus endurer une telle souffrance. Vite, vite. Âh I que ce poison était mauvais, mais pas assez violent, car je souffre trop longtemps. » (Elle crie très fort et s'agite beaucoup ).
« Tiens, ce gros serpent. Il est bien gros, Alexis. Il me
fait peur. Prends ton sabre pour lui couper la tète et la queue. Dépêche-toi. Il s'avance vers moi. Vite, donc. Le voilà, le voilà. Âh I il m'attrape, il s'enroule autour de moi, il me serre, il m'étrangle. Âh 1 qu'il est fort. Je ne peux plus respirer maintenant. (Elle devient toute rouge et est prise de suffocations.) Je meurs, Alexis, sauve-moi. Gette sale bête me serre trop fort. Mais tu en as donc peur. Âh ! vite, donne-lui un coup de sabre. G'est ça. Fais donc attention, tu vas me blesser. Âb ! tu m'as coupé la main. Que tu es maladroit! Va chercher le médecin; tout le sang coule. Dépêche- toi. Gours. Tout mon sang s'en va. Je vais me trouver mal I Âh 1 je suis épuisée (elle reste pendant un moment immobile, inanimée). Âh! ma main va un peu mieux.. Pourquoi est-elle entortillée, si serrée? Desserrez-la.
DÉURE SPONTANÉ. 107
« »... Je suis habillée tout en rouge. J'aime bien cette couleur là, moi. Si ça ne vous plaît pas, tant pis. Moi, j'aime ça. Je suis belle (elle marche en se redressant, tout à coup elle se retourne) : Dites donc, vous, espèce de serin, faites attention à qui vous parlez, je suis comme il faut et je n'écouterai pas toutes vos bêtises. Vous dites que vous m'aimez, mais ce n'est pas. Ne me suivez pas, vous savez, car si Alexis arrive, vous verrez ça, imbécile. Tiens 1 le voilà justement. Dépèche-toi, Alexis, tape dessus, il ne recommencera plus. Maintenant allons-nous-en (elle marche comme si elle donnait le bras à quelqu'un).
f Hé^ Madame, on voit vos mollets avec votre robe courte.
Ohl quelle caricature vous faites. C'est bon pour les enfants de mettre des robes si courtes. Ah! que c'est amusant de voir de grosi mollets comme cela quand vous marchez (elle rit aux éclats)
a Oh! ce gros hibou, ces yeux de chat qu'il a. Il méfait
peur. Tue-le donc, Alexis
« Ohl ce cheval emballé, il vient sur moi; il me renverse,
je suis écrasée. Je sens que mon ventre est percé, mes intestins sortent, que je souffre ! (elle se livre à des contorsions en criant : mon Dieu, mon ventre!)
« Regardez donc la belle bague qu'Alexis m'a donnée.
Est-elle jolie? heinl Et c'est un diamant. Voyez donc comme il brille. Ohl il me fait mal aux yeux ; je vais le cacher, car les hommes rouges pourraient me le voler
« Ohl le beau coq. Comme il relève sa queue, quand il
marche. Oh 1 qu'il est beau. Il a les pattes rouges et les ailes. Tiens, il saigne. Cette pauvre petite bête^il est blessé. C'est au moins encore les hommes rouges qui Font tué
a Mon petit chéri, je t'aime bien, mon ange adoré, mon
petit Paul. Coucou, Alexis, coucou ! Cache-toi, Paul ; il ne te verra pas. Je ne t'aime plus, Alexis. J'aime mieux Paul. Tune me crois pas; tu as raison, va! je t'aime mieux que lui. C'était pour te taquiner
f Tiens, les soldats qui vont à la guerre. Mais il va donc
y avoir la guerre ? Oh ! les beaux soldats, ils sont tous de la même grandeur. Je ne reconnais plus Alexis dans toute cette bande de soldats. Ah I si, le voilà. Il m'a bien reconnue, lui; il me fait signe avec son mouchoir. Tiens, mon chéri, je t'aime (elle envoie un baiser), tu viendras dimanche prochain. Oui. Que tu es gentil. Je t'attends. Ah 1 les hommes rouges qui passent. Courons, courons . Ah ! ils ne m'ont pas attrapée cette fois-ci
« Le diable avec ses cornes qui passe. Ah ! qu'il est vilain ;
il est tout bossu. Il louche comme un hibou. Âhl comme il
est rouge; quMl est laid, mon Dieu, mon Dieu, que j'ai peur!
(Elle chnnte plusieurs chansons, en battant la mesure, puis elle a des mouvements choréiques dans les bras et les jambes.)
« Mais c*est une inondation. En voilà-t-il de Teau T Mais,
comment faire pour marcher? il faudrait un bateau. L'eau qui me monte déjà jusqu'aux genoux. Ah ! qu*elle est froide, cette eau. Alexis, viens donc à mon secours. Porte-moi dans le petit bateau. Je ne veux pas rester ici; je pourrais bien me noyer.
J*ai de l'eau jusqu'à la taille , je vais attraper du mal. Au
secours I au secours! Tiens, les hommes rouges qui arrivent^ et je ne peux pas me sauver, l'eau me gène pour courir. Eux aussi vont se noyer. Ah ! mets-moi dans le bateau, Alexis^ je sens que je vais mourir....
« Alexis, tu me permets de danser avec ce Monsieur-là, il
danse si bien. Allons, en avant deux (elle danse le quadrille). Merci, Monsieur. Maintenant^ je vais faire la valse avec toi, Alexis (elle valse). Ah ! tu vas trop vite. C'est ça. Oh ! que j'aime bien cette musique, qu'elle est belle
(Puis elle tombe et se figure être dans un puits. On la
relève, mais elle boite comme si elle s'était blessée à la jambe
dans Ea chute au fond du puits puis elle saute, comme si
elle sautait à la corde, en disant : « Tiens, tu vois que je saute
mieux que toi. » Elle se promène..... puis elle se baisse
comme pour attraper un oiseau. < Oh ! qu'il est gentil, comme il chante bien o, puis elle fait le geste de chasser cet oiseau).
« Je serais si heureux s'il m'aimait. J'aime mieux Paul
qu'Alexis, il est plus gentil (elle envoie deux baisers) Oh!
mon Dieu, cette bête qui veut me manger, mon Dieu j'ai peur (puis elle se jette à genoux en criant : « Otez-moi, 6tez-moi cette bête >)
(Puis elle dit qu'elle veut s'empoisonner, qu'elle ne veut
plus vivre )
« Oh! ce joli perroquet. Il a un gros bec
a Si vous voulez me promener en voiture. Allons, cocher,
arrêtez. Il fait beau, aujourd'hui, nous allons au bois de Bou*logne. Sont-ils beaux tous ces chevaux ! Regarde, Paul (puis elle parle bas pendant quelque temps)
« Oh! me voilà dans le puits, je tombe (elle se laisse
tomber par terre, puis se relève et saute, disant qu'elle traverse
la rivière) Bonjour, M. Louis. Je viens de la part de maman
vous souhaiter le bonjour. Vous venez des bains de mer. Ça va mieux
« Oh ! voilà les hommes rouges qui viennent à moi. Au
secours. Ils vont me tuer. Mon sang coule ; je vais mourir ;
je meurs. (Un instant après elle dit qu'elle veut s'empoisonner. On profite de ce moment pour lui faire prendre du lait et la scène décrite plus haut se renouvelle).
t Oh I les voilà qui se battent^ mon Dieu! avec des fusils.
Tiens, il ressemble à mon père. Mon Dieu, c'est la guerre. Ils vont se tuer, les voilà' qui vont mourir. Pourquoi les laissez vous faire? ils vont se blesser, se tuer, mon Dieu, j*ai grand peur Oh! tous ces hommes là-bas
« Combien de fois faut-il que je te le dise? je te dis que
je les ai tous sous les pieds. Je n aime que toi, tu es la meil«
leure Regarde ce chien, cette pauvre bête, comme elle a la
tête baissée et la queue entre les jambes. On dit, quand ils ont comme cela la queue entre les jambes, quMIs sont enragés
« Cotte femme-là est peut-être sa maîtresse. Mais, non,
l'homme est mort, c'est vrai. Moi, j ai beaucoup de peines, beaucoup de chagrins. Tiens, Joséphine, qui t*a donné ces beaux brillants? Oh! tu en as, de l'argent. Tu me les donnes? Je t'en remercie. Je m'en ferai faire des bagues et des boucles d^oreilles ; tu verras, cela m'ira bien. Oh ! comme je serai belle, et avec cela je voudrais une robe toute rouge, des bas rouges, un chapeau rouge, tout rouge; j'aime beaucoup le rouge, moi.
« Je suis au milieu de mon jardin, tu sais, il est splendide.
Je ne sais où il y en a un pareil; on irait bien loin, regarde donc, rempli de fruits. Tiens, vois plus loin, les belles roses ; en veux-tu une? toi, je te permets d*en prendre. C'est à toi comme à moi, n'est-ce pas, mon ange chéri ?
« Ah ! ça, mais, est-ce qu'elle ne va pas revenir? Vite, bien
vite un chapeau et un manteau. Nous allons prendre le chemin de fer pour aller à Saint-Germain. Que voulez-vous que je vous dise, mon amour? Eh! mon vieux, relève-toi donc, où as- tu mal ? Tu souffres, dis, mon cher Paul. Mais ce n'est pas étonnant ; mais tu brûles ; mais, oui, bien sûr, tu brûles. Moi aussi, je veux brûler avec toi, mon ange, tiens (elle fait un mouvement, comme si elle se jetait dans les bras de quelqu'un). Tiens-moi bien dans tes bras, mon Paul chéri. Nous allons mourir ensemble. Oh I que je suis heureux, tu ne peux pas croire. Oh I que je suis contente, mon ange, mon Paul, barbichon sacré de mon cœur. Paul, viens vite. Toi, tu peux t'en aller, Alexis, je ne t'aime plus. Je n'aimerai jamais d'autre que Paul. Je vais demeurer dans la forêt; je serai bien tranquille, toute seule, au milieu des bêtes. Pourquoi dire que tu ne m'as pas répondu, dis? Pour toi seul, à toi ma vie entière; tu n'es pa«i beau, mais je f aime tout de même. Tu serais laid comme un singe que je t'aimerais tout de môme. C'est vrai, je ne peux plus le voir, Alexis, je te le dis franchement; jamais, ce ii\st pas vrai, j'en