EXCITATIONS DES SENS DANS LA CATALEPSIE
Nous ne décrivons pas en détail les résultats obtenus chez Sch... dans la période cataleptique de Thypnose à l'aide de l'excitation des organes des sens, renvoyant le lecteur à notre précédent travail (v. n^ XXV, p. 30). Il est intéressant de rapprocher ces résultats de ceux que nous constatons pendant la phase délirante de l'attaque. Le processus est évidemment le même, et, plus encore, les hallucinations provoquées par une môme impression sensorielle sont très souvent identiques dans Tun et dans l'autre état. Signalons seulement le verre jaune donnant Thallucination de grand soleil, l'eau de Cologne, celle de jardin rempli de fleurs, réther, celle d'attaque de nerfs, le chloroforme, celle de contracture hystérique, etc., etc. Sans vouloir tenter de donner une explication psycho-physiologique de ces phénomènes, il n'est pas sans intérêt cependant de rapprocher l'un de l'autre ces deux états analogues d'activité mentale inférieure, qui, à un autre point de vue, montrent une fois de plus combien se touchent de près les manifestations de rhypnose et de l'hystérie.
Le malade que nous allons étudier maintenant est un jeune homme de 18 ans, nommé Georges Poig..., qui exerce le métier de layetier. On a quelques points intéressants à signaler dans ses antécédents de famille. Sa mère, ses oncles et cousins maternels sont bien portants ; mais il a une tante de ce côté, religieuse, qui est atteinte de tics convulsifs. Du côte paternel, on note un père sujet à de violents accès de colère, trois oncles, dont deux bien portants et l'autre mort de maladie aiguë. Les trois enfants d*un de ces oncles sont malades ; ils sont « pris par les jambes. » L'un d'eux marche les jambes très écartées (?). L'autre a «c une espèce de paralysie des jambes », il traîne ses pieds. Le troisième a la jambe gauche en flexion forcée d'une façon permanente depuis sa naissance. Il porte un pilon qui s'adapte au genou.
Pendant son enfance, Poig... a eu des convulsions et on a parlé de méningite. Depuis lors il fut bien portant. A l'âge de quinze ans il commença à travailler comme ouvrier layetier.
lis HYSTÉRIE TRAUMATIQUE.
Le 12 mai 1889 il allait livrer une malle à domicile. Il prit l*ascenseur et monta jusqu'au deuxième étage, mais une fois & cette hauteur, la corde de l'ascenseur se dégagea de sa poulie et la cage^ sans frein, redescendit avec une grande rapidité jusque dans le hous-soL Pendant cette périlleuse descente, Poig... éprouva une vive émotion. En arrivant en bas il ressentit un choc violent et aussitôt perdit connaissance. Il resta ainsi près d'une heure et demie. L'accident était arrivé vers cinq heures du soir et personne n'était venu à son secours. Quand il revint à lui, il remonta à grand' peine par Tescalier jusqu'au rez-de-chaussée ; le concierge de la maison, à qui il raconta son aventure, lui donna quelque argent pour retourner en tramviray chez son patron. Arrivé là il se reposa pendant une demi-heure environ sur un tas de copeaux. Il avait la tète lourde et des envies de dormir. Puis il se remit, rentra chez lui et, après un dîner sommaire, se coucha et dormit d'un sommeil calme toute la nuit. Il n'avait eu ni plaies ni contusions.
Le lendemain il retourna travailler, ne se sentant rien d'extraordinaire. Mais, quelques jours après, survint une sorte d'affaiblissement général. En outre, pendant la nuit, il se levait en proie à des cauchemars terrifiants, rêvant d'assassinats, de feu, de sang.
Enfin le 17 juin, c'est-à-dire trente-cinq jours après Taccident de l'ascenseur, il traînait une petite voiture à bras, quand tout à coup il perdit connaissance et tomba. Quelques minutes après, en revenant à lui, il s'aperçut qu'il avait craché du sang. On le reconduisit chez lui et là un médecin, qui vint le visiter, l'envoya à Thôpital Lariboisière. Admis là, dans le service de M, C. Paul, il aurait eu, paraît-il, de la fièvre (39^, 40*^), un point de côté très douloureux à la hauteur du sein gauche (ce point est aujourd'hui le siège d'une zone hystérogène), de la dyspnée et des crachements de sang. On lui mit un vésicatoire sous l'aisselle.
Il était dans cet état, alité constamment, lorsque, le quatrième jour après son entrée, il reçut, vers deux heures de l'après-midi, la visite d'une personne avec qui il se disputa violemment. Pendant cette altercation, il ressenlit tout à coup une boule qui, partant de l'aine gauche, lui remontait à la gorge et l'étouffait. Puis il perdit connaissance. Il reprit ses sens le soir vers huit heures. On lui dit qu'il s'était débattu^ qu'il avait crié, déliré ; on lui avait mis la camisole de force pour le maintenir. Le nuit suivante, le sommeil fut agité, entrecoupé de visions terrifiantes d'hommes armés qui le poursuivaient.
Le lendemain il était très bien, il ne crachait plus de sang, il n'avait plus de point de côté, mais il respirait toujours mal. Il resta encore cinq jours à Lariboisière. Pendant ces cinq jours il se levait^ jouait au loto avec ses camarades, descendait dans la cour. Mais on lui trouvait une allure étrange : il se mettait à courir sans motif, lançait les chaises en l'air, voulait se jeter en bas des escaliers. En outre, tous les jours, il avait deux attaques de nerfs, l'une le matin à neuf heures, l'autre le soir à la même heure. Gomme il troublait le repos des malades, on l'envoya à Sainte- Anne. Mais, pendant le séjour de onze jours qu'il y fit, il fut parfaitement calme, n'eut pas d'attaques, de sorte qu'on le renvoya.
Rentré chez lui, il resta bien portant pendant trois semaines et recommença à travailler. Mais dans les premiers jours d^août il eut une attaque de nerfs, puis, après huit jours de tranquillité, une série d'autres pendant quatre jours. On renvoya alors à THôtel-Dieu où on Padmit dans le service de M. Proust qui Tadressa plus tard à M. Cuffer, lequel en fin de compte nous Tenvoya à la Salpêtrière. Voici les détails de l'observation recueillie par nous. Il fit à la Salpêtrière un premier séjour (20 août au 30 octobre). Son état était alors exactement ce qu*il est maintenant.
Aujourd'hui il est porteur des stigmates hystériques les plus manifestes. L'hémianesthésie gauche est complète en ce qui concerne le contact, la douleur et le sens musculaire. Quant aux sensations thermiques, il y a une sorte d'inversion. Le chaud est perçu froid et le froid chaud. De plus, il existe à gauche un rétrécissement du champ visuel de 50o avec micromégalopsie et dyschromatopsie spéciale. Le goût et l'odorat sont abolis à gauche ; Touîe est diminuée du même côté. Enfin il existe deux zones hystérogènes situées, l'une dans la région iliaque gauche, l'autre au-dessus du mamelon gauche, sans parler d'une troisième sur laquelle nous reviendrons plus loin.
Les attaques dont souffre le malade sont des attaques d'hystérie le mieux caractérisées du monde. Elle se composent : i® d'une période épileptoîde fort nette avec phase tonique et donique, stertor, écume à la bouche, etc. ; 2^ d'une période de grands mouvements, salutations, arcs de cercle, attitudes illogiques, accompagnés de cris; 3» d'une période d'attitudes passionnelles. Mais cette troisième phase de Tattaque prend un développement hors de proportion avec les deux autres périodes. Elle peut durer à elle seule toute une après-midi, ainsi que nous en avons constaté des exemples à diverses reprises. En outre, les attitudes s'accompagnent d'un délire actif, bruyant. On lira plus loin la description de ce délire. L'attaque
120 DÉLIRE ZOOPSIQUK.
est souvent spontanée et on peut la provoquer à volonté en pressant sur Tune des deux zones hystérogènep, extrêmement sensibles l'une et Tautre.
Au bout d*un certain temps on s'aperçut que Ton pouvait provoquer l'attaque d'une autre manière. Il suffisait pour cela de faire fixer par le malade un objet, le bout du doigt, par exemple, placé à quelque distance de la racine du nez. Au bout de quelques secondes, le malade commençait à renverser la tête en arrière et à exécuter quelques mouvements de déglutition. Si on arrêtait là l'épreuve, le malade disait ressentir tous les phénomènes de l'aura, boule remontant à la gorge, sifflements dans les oreilles, battements dans les tempes. Mais si on prolongeait la fixation de l'objet, tout à coup les yeux se convulsaient en haut, la face grimaçait et immédiatement survenait la phase épileptoîde de Tattaque, suivie à bref délai des autres périodes, grands mouvements et attitudes passionnelles. Il existait donc au niveau de la rétine une de ces plaques hystérogènes dont nous parlions plus haut (v. p. 85).
Le délire de la phase passionnelle, qui se prolongeait dans les attaques provoquées comme dans les autres, mérite d'être signalé avec quelques détails. Etendu par terre, tout à coup, au milieu de ses grands mouvements il s'arrête, redresse le tronc tout en restant assis sur le sol, les yeux effarés regardant fixement le parquet. Puis il avance doucement la main, comme s'il cherchait à prendre une bête qui marche sur le parquet. Il la manque, elle s'échappe, et arrive sur lui ; il se recule, change de place, puis la suit de nouveau de la main, la manque plusieurs fois, finit par l'attraper. Quelquefois il saisit par teire un petit morceau de papier qui se trouvait là, qu'on avait jeté devant lui avec intention, et qui prend à ses yeux la figure do la bête poursuivie. Il la tient alors dans ses doigts et deTautre main fait le geste de la déchiqueter, de lui arracher les ailes, comme un enfant cruel qui joue avec un papillon ou avec une mouche. Puis tout à coup il pose à terre sa bête désemparée et d'un grand coup de talon l'écrase. Cette scène a généralement lieu sans paroles. Nous avons pu cependant savoir qu'elles étaient ces bêtes qu'il écrasait ainsi. Nous lui avons demandé dans son état normal s'il ne rêvait jamais d'animaux quelconques. Il nous a répondu qu'à la suite d'une nuit passée chez un boulanger et pendant laquelle il avait eu très peur des cafards qui hantaient la boutique en grand nombre, il rêvait souvent de cafards, de cloportes qui se promenaient sur le plancher, sur les murs, sur son propre corps et l'effrayaient. Ce sont donc probablement des cafards qu'il poursuit ainsi et écrase pendant son délire.