‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 44 sur 177 · LA GRANDE ATTAQUE HYSTÉRIQUE · texte numérisé non relu

LA GRANDE ATTAQUE HYSTÉRIQUE

à regard des autres phénomènes de Tattaque ? Oelle-ci n'en conserve pas moins ses caractères particuliers et son individualité propre.

En effet, la description autrefois donnée de la grande attaque hystéro-épileptique par M. Charcot ne constitue pour ainsi dire qu'une sorte d'étalon, de type modèle auquel on vient rapporter et comparer toutes les autres formes rencontrées. Jamais il ne nous est venu à l'idée que toute crise de nerfs non conforme à cette description n'était pas une attaque hystérique. Bien plus, avec l'auteur même de cette description, nous reconnaissons volontiers, parce que c'est le résultat non douteux de l'observation journalière, que la majorité des attaques d'hystérie ne présente pas les quatre périodes classiques. Mais est-ce là une raison pour nier l'existence des cas complets, aujourd'hui presque universellement admis en France comme à l'étranger (1) et vouloir en faire une sorte d' « hystérie de culture » qu'on ne rencontrerait qu'à la Salpétrière? Cette conception est absolument contraire à la réalité des faits.

Notre description de la grande attaque à quatre périodes, notre étalon, nous sert précisément à interpréter sainement les cas incomplets ou anormaux. L'attaque la plus fréquente est celle ou la deuxième phase domine, où la période épileptoîde est plus ou moins fruste, et où les attitudes passionnelles font défaut. Un clinicien qui ne tra« vaille pas dans un champ d'expériences aussi vaste que le nôtre, peut fort bien n'avoir jamais rencontré que celle-là et n'avoir point observé la grande crise complète, pas plus que des anomalies rares, telles que l'état de mal hystérique épileptiforme ou les attaques de somnambulisme. Encore une fois^ est-ce là une raison pour nier ce que d'autres ont dûment constaté, surtout quand ceux-ci ont puisé les éléments de leurs travaux dans un matériel clinique tout à fait étranger à la Salpétrière? Dans cet ordre d'idée, nous

(i) Voir à ce sujet les traités de MM. Ëichhorst, Hirt^ la description d*un cas d'iiystérie chez un soldat allemand de MM. André et Knoblauch, reproduite avec les figures dans la Nouv, Icon. de la Salpétrière, 1889. car Gilles de la Tourette. Voir aussi Riimmo. Allas photographique , etc., etc.

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pourrivus citer Berautz qui, n'ayant pas étudié dans cet hospice, a reconnu cependant^ ainsi que nous le disions au début de ce travail, la période délirante comme on élément caractéristique du type derTattaque hystérique (1).

Mais revenons à nos cas de somnambulisme. Nous disions donc que nos malades Schey... et Poign... représentalen t des types compleis, excellents pour la démonstration, dans lesquels les manifestations délirantes étaient encadrées par lea phénomènes typiques de la grande attaque. Au contraire» le cas de M. Mesnet représente Tautre extrémité de réchelle, où ceux-ci font à peu près complètement défaut. Nous allons maintenant donner la description d'un de ces cas de transition où Ton verra l'élément con vulsif parla i tement reoonnaiasable, mais réduit à sa plus simple expression, au point d'avoir pu passer complètement inaperçu .

11 s'agit d'un nommé de B..., âgé de 29 ans, journaliste. C'est un hQmme qui ne fait pas partie de la clientèle hospitalière habituelle. Il a été bien élevé, a reçu une bonne instruction et est bachelier es lettres. Ses parents étaient rentiers et lui ont laissé une certaine fortune qu'il a dissipée de 18 à 20 ans. Son père est mort d'une hypertrofdiie car* diaque d'origine rhumatismale. Très irritable, très emporté, il n'avait cependant aucune affection nerveuse. Rien de nerveux non plus du côté des grands-parents paternels. Un cousin germain, fils d'un oncle paternel, était un original qui plusieurs fois se fit arrêter par la police pour des excentricités, telles que se promener dans les rues habillé en femme, etc. Les oncles paternels étaient tous emportés ooBUDae son père, mais rien de plus. Pas de maladies nw^ veuses non plus chez la mère, qui est morte d'une affection hépatique, ni chez les parents maternels.

Il a une sœur mariée, bien portante, et un frère. Celui-ci, peu intelligent, n'a jamais voulu embrasser la carrière des

{i) Bernutz. -^Art. Hystérie àaDiciionnaire de médecine et de chirurgie pratiques.

lettres. Il n'a reçu qu'une instruction professionnelle et est actuellement employé dans une maison de banque. A huit ou neuf ans, ce frère, aujourd'hui âgé de 19 atis, avait eu la danse de St-Guy et déjà auparavant il était noctambule, se levait pendant son sommeil, et, les yeux fermés, faisait son lity s'habillait, se promenait la canne à la main» allumait un cigare^ etc. Ce noctambulisme a duré jusqu'à 17 ans. Les antécédents héréditaires névropathiques sont donc fort nettement accentués.

Notre malade, né à Lyon, est entré au collège chez les jésuites à l'âge de 10 ans, près de Viliefranohe. Pendant son séjour dans cette maison, il n a eu ni aventures ni maladies graves. Devenu orphelin à 18 ans, il s*est trouvé possesseur d*une petite fortune qu'il a dissipée en deux ans à voyager de divers côtés, en Suède, en Suisse, et à faire bonne chère. Pendant cette période de fêtes continuelles, il a cependant peu fait d*exoè3 vénériens. A vingt ans il part au service militaire comme volontaire d'un an, dans les hussards. Là il fit une Aèvre typhoïde grave pour laquelle il fut soigné à l'hôpital militaire. Pendant sa convalescence, il était un peu sourd, avait les jambes enflées et des troubles assez accentués de la mémoire. Au boutde deux mois de convalescence il fut enfin guéri, mais deux mois plus tard éclatèrent les premiers accidents nerveux.

Le début de ces troubles eut lieu sans cause connue. Un soir, chez lui, après dîner^ il sentit une boule qui lui remontait à la gorge et Tétouffait, puis perdit connaissance. Pendant deux ou trois heures, il se débattit, se roulant sur le plancher et ces convulsions étaient entrecoupées de périodes d*assoupissement. Dans la suite il n'eut pas d'autres]crises pendant huit ans.

A rage de 24 ans, complètement ruiné, n'ayant appris aucun métier et obligé de travailler pour vivre, il se mit à faire du journalisme. 11 était reporter (faits divers, compte rendu des tribunaux, théâtres, etc.) Il courait par la ville (c'est à Lyon qu'il a commencé ce métier; il n'est à Paris que depuis quelques mois) toute la journée et vers six heures du soir commençaità rédiger sa copie, puis allait au théâtre et, revenant au journal^ faisait encore de la copie ou de la correction jusqu*à trois heures du matin. Il n'a jamais collaboré qu'à de tout petits journaux, ce qui explique la multiplicité de ses fonctions et le surmenage auquel il était assujetti.

En mai 1890, il est envoyé à Marseille par un journal parisien pour faire du reportage à l'occasion du voyage du président de la

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République en Corse. 11 avait déjà depuis quelque temps une sorte de tremblement de la main droite qui le gênait beaucoup pour écrire et il se faisait accompagner, en guise de secrétaire, par un jeune garçon, à qui il dictait ses dépêches^ ses articles. Pendant le voyage, la trépidation du chemin de fer le fatigua beaucoup et il fut obligé de descendre en route ; sans quoi il aurait peut-être eu une crise nerveuse. Auparavant il pouvait voyager en chemin de fer sans souffrir de ces accidents.

Pendant son séjour à Marseille, il se surmena beaucoup et faillit avoir une attaque de nerfs, dont il ressentit tous les prodromes. Â ce moment le tremblement de la main était & son maximum. C'est dans cette ville qu'il 8*aperçut qu*il était porteur d'une hémianesthésie droite.

Parti un jour de Marseille à Cette en bateau, par un gros temps, il ressentit en arrivant quelques malaises gastriques : inappétence, vomissements et une sorte de trouble de la mémoire, qui durèrent quatre ou cinq jours. Ces prodromes annonçaient la deuxième crise nerveuse, qui se produisit alors et fut suivie de plusieurs autres pendant l'espace de quinze jours. Il fut soigné par un médecin qui V hypnotisa et le montra aux officiers de la garnison comme sujet hypnot:ique, puis envoyé par lui à Montpellier où il entra à l'hôpital. Là on l'hypnotisa encore et on lui fît diverses suggestions pendant ce sommeil hypnotique.

Rentré à Paris, 11 eut une nouvelle crise pour laquelle il séjourna quelques jours à THôtel-Dieu, où on V hypnotisa de nouveau. Enfin, après avoir repris son travail pendant un mois, il se présenta à la consultation du mardi, à la Salpêtrière, le 21 octobre 1890, parce qu'il ressentait de nouveau les pro* dromes d'une crise nerveuse.

Ces prodromes sont toujours les mêmes. Ils consistent en maux de tète, inappétence^ nausées sui\des quelquefois de vomissements par régurgitation, frissons, Bensations de chaud et de froid. Â cela s'ajoute une sorte de trouble de la mémoire, il ne se rappelle plus rien, oublie ce qu'il a fait la veille et ce qu'il doit faire le lendemain. Cette espèce de malaise général a précédé presque toutes les crises ou les séries de cxises qui se sont produites depuis quelque temps.

Lorsqu'il se présente à nous, c'est un homme de force moyenne, d'aspect pas très robuste, un peu pâle, Tair abattu et triste. Tous ses organes fonctionnent normalement. Il n'a rien au cœur ni dans les poumons. Habituellement les digestions et les selles sont régulières.

La. moitié droite du corps est le siège d'une anesthésie absolue au contact^ à la douleur et à la température. La perte du

POINT HYSTÉROGÈNE OCULAIRE. 137

sens musculaire de ce côté n'est point absolue ; il sent qu'on remue un doigt, mais sans indiquer toujours sûrement lequel. La sensibilité profonde, musculaire et articulaire est abolie complètement.

Il existe dans la fosse iliaque droite un point douloureux. La pression sur ce point, seulement la pression profonde^ donne lieu aux phénomènes de Taura (boule, battements dans les tempes, sifflements dans les oreilles). De plus, ainsi qu'on le verra plus loin, elle arrête aussi Tattaque. Il en existe un autre au niveau du condyle interne du fémur du côté droit également* Pas de points testiculaires, ni vertébraux.

Le goût est aboli sur la moitié droite de la langue, Todorat complètement perdu pour le côté droit. L'ouïe est diminuée du même côté. En ce qui concerne la vue, on constate du côté droit un rétrécissement du champ visuel à 30*. Â gauche le champ visuel est normaL De plus : achromatopsie et polyopie monoculaire.

Le malade nous dit qu'il est hypnotisable et que dans les services hospitaliers où il a passé il a servi de sujet à diverses expériences. On Vhypnotisait à laide de la pression sur les globes oculaires. On verra plus loin quel est Tétat dans lequel on met en réalité le malade à Taide de ce procédé.

La main droite est le siège d*un léger tremblement qui gène le malade pour écrire (Voir planche II le spécimen de son écriture), mais ce tremblement ne se manifeste guère que pendant cet^acte. Au repos il n'est pas appréciable.

Le malade décrit ainsi une de ses crises nerveuses, d'après le récit qui lui en a été fait à Montpellier. Il tombe par terre, raide, après avoir ressenti les phénomènes de Taura; puis il se renverse en arc de cercle et reste ainsi pendant un temps plus ou moins long. Il se débat peu et on a qualifié d'attaques de sommeil les crises qu'il a eues. Nous n'avons pas vu de crises semblables chez cet homme, au moins au début de son séjour à la Salpètrière.

Deux jours après son entrée, le malade nous prie de vouloir bien Vhypnotiser, comme on avait déjà fait à Montpellier et ailleurs, parce qu'il ressent une certaine amélioration à la suite de ces sommeils provoqués. Nous déférons volontiers à son désir et, après l'avoir fait asseoir sur une chaise, nous répétons la manœuvre qu'il dit avoir été déjà employée dans ce l)ut : l'occlusion des yeux avec une légère pression sur les globes oculaires.

Au bout de quelques secondes, le malade présente des mouvements de déglutition et de régurgitation assez prononcés : on dirait qu'il va vomir, mais les vomissements ne se produi-

138 OBSERTATIOrC.

sent pas. Bientôt les membres se raidissent léi^èrement ; ils sont étendns suivant Taxe du corps qui s'încurre un peu en arrière ; les membres inférieurs rapprochés l'un contre l'autre, le pied en extension forcée. Les membres supérieurs sont rapprochés du corps; les avant-bras en pronation forcée; la paume de la main en arrière et en dehors, les doigts fléchis.

Le bras soulevé reste» raidi, dans la position qu'on lui donne. Puis le malade est agité de quelques frissonnements et bientôt les membres redeviennent souples et le malade reste assis. calme, la tète un peu inclinée sur la poitrine, les yeux fermés, dans l'attitude de quelqu'un qui sommeille.

Tout cela n'avait peut>étre pas duré une minute, mais Tapparition de ces phénomènes convulsifs, en conséquence du procédé employé, commençait déjà à nous donner fort à réfléchir au sujet de ce prétendu sommeil hypnotique qu'on avait ailleurs développé chez lui. La suite de la scène vint confirmer nos soupçons.

Quelques instants après, le malade, les yeux toujours fermés, commence à réciter à voix basse des vers d'Horace; à ce mo* ment, nous lui crions dans Toreille droite : « Des soldats I t Le malade cesse sa citation d*Horace, et au bout de quelques secondes, après avoir prononcé entre les dents des paroles inintelligibles, il crie à haute voix^ avec l'intonation du commandement: c En avant! marche I... Par le flanc droit I... droite!... 1 Fuis, il ouvre les yeux, et le regard fixe, comme porté au loin, les paupières largement ouvertes, le corps incliné en avant, le cou tendu, il paraît suivre avec une attention très vive qpielque chose qui se passe à quelque distance.

On frappe alors quelques coups de gong, légers et rhythmés : Le malade prend une attitude plus calme, qui semble exprimer le recueillement, puis il dit : « Marguerite entre dans la chapelle... Méphistophélès... »

 ce moment, on pique avec une épingle le côté droit de la face, qui était anesthésique à l'état de veille; aussitôt le malade manifeste que la sensation est perçue, en ftiisant une grimace, et en portant la main de ce côté. Du côté g^auche, au contraire, il y a une anesthésie, qui n*existait pas à l'état de veille. En même temps, il s'écrie : c Ohl les mouches 1... »

On frappe de nouveau quelques coups de gong; le malade se frotte les yeux, comme quelqu'un qui s'éveille; il a de nouveaux mouvements de déglutition et de régurgitation, puis il ouvre les yeux : il est revenu à lui. On lui demande s'il sait ce qui vient de se passer : c J'ai dormi, je crois, » répondit-il. On explore la sensibilité : le côté droit de la face n'est plus anes-

INFLUENCE DBS EXCITATIONS DES SENS V3i

thésiqae, comme avant le sommeil ; ranesChéeie est passée à gauche.

Cette première expériPDoef pour n'avoir été ni bien longue ni bien variée, était décisive. Nous n*avions nullement hypnotisé de B..., nous avions tout simplement provoqué ohex lui une attaque somnambulo-délirante^ dans laquelle les phénomènes convulsifs se bornaient à quelques tiraillements des membres et quelques mouvements de déglutition. Mais il fallait les interpréter judicieusement, ces phénomènes convulsifs, et leur assigner leur réelle valeur, c'est-à-dire celle de véritables représentants de la phase convulsive de r#(taque. Mais les eût-on même négligés, il était encore facile, à Taide des caractères propres du délire que présentait ensuite le malade, de distinguer cet état de somnambulisme hystérique de la véritable hypnose. Nous en avions la preuve quelques instants après (!).

En clierohant à explorer la sensibilité, on ferme avec la main les yeux du malade, qui retombe aussitôt dans son attaque. On observe les mêmes mouvements de régurgitation et de déglutition; puis les membres se raidissent légèrement, étendus et rapprochés du corps, qui sUncurve en arrière. Au bout de quelques secondes, les membres redeviennent souples et le malade reprend l'attitude calme d'une personne qui sommeille.

Nous imitons alors avec les doigts, en frappant sur une table, une marche militaire : le malade, les yeux fermés, tourne la tête à droite et à gauche, puis fronçant le sourcil, et sur un ton de commandement, il dit : c Allons!... dans le rangf... »

On lui présente sous les narines un flaeon de sulfure de car* bone. Le malade, avec dégoût : a Ça ne sent pas les roses d*Al- « phonse Kanr; on n'est pas à Nice, ici... On est à la salle de fl police...;ttnasdonodit: Gambroone là ton caporal?... Allouai • ne nie prends pas mon pain, toi... »

On produit un bruit métallique, en frappant sur un aimant avec un moroeau de fer. Le malade, paraissant s'adresser à

|1) Eoce qui concerne le mode de provocation de Tattaque, Tanalogie avec ce qui se passe pour Thypnoee ne se bornait pas à remploi du procédé de rocdosion des yeux avec pression des globes oculaires. Nous avons constaté plus tard, au cours de nos observations» que Ton pouvait nrovoquer Tattaque chez de B... par simple suggestion verbale, il suffit de lui dire plusieurs Ibis : • Dormez I • en insistant avec assurance, pour l&ire naître la crise, sans remploi d'aucune autre manœuvre.

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