DÉLIRE PROVOQUÉ
On lui présente un verre bleu. Le malade, avec ironie, sur un ton emphatique : « Tiens, je suis dans Théoph. Gautier !...
« Je regarde ma princesse derrière un vitrail Nous irons
a chanter tous les deux la chanson de nos 20 ans 1 »
On frappe trois coups sur la table. Le malade, changeant de ton, et comme s'il se parlait à lui-même, écoutant: c Voici
t l'ouverture ; trémolo à l'orchestre » Interrogeant :
c Qu'est-ce ? un vaudeville?... i Puis comme sMl critiquait la
pièce : c Voilà la scène à faire, comme dit Sarcey ; le dia«
c logue est mou.... 9
En frappant sur un aimant, on produit comme le son d'une cloche. Le malade imitant le ton des employés : c Ohillon !... c Vevey î... Embarquez! » Puis changeant de ton, comme s'il s'adressait à un des employés qui le presse : « On y va... « on embarque...; nouq n'allons pas faire de plongeon, au « moins?.... »
Eu frappant sur une table avec les doigts, on imite le bruit du tambour. Le malade, se parlant à lui-même avec tristesse : « C'est une parade d'exécution..., on va le dégrader^ le pauvre « malheureux..., il ira aux compagnies de discipline..., tandis < que l'espion de Nancy s'en tirera avec cinq ans de prison... a Cet homme, qui représente le commissaire du gouvernement, c manque de majesté... »
On fait passer sous les narines du malade un flacon d*eau do Cologne. Vivement, et sur un ton aimable : c Bonjour, Vio- € lettel... Quel parfum dans ton boudoir !... Tu as au moins c fait connaissance d'un prince péruvien?... > Puis changeant de ton, et avec ironie: c Tiens, un perroquet?... C'est un « prince Balkan qui te Ta donné ?... Il y ena beaucoup comme « ça... ils sont nés à Alby ou à Agen, ont eu des condamna- « tiens..., etc. » Avec tendresse : c Je t'aime toujours « bien... »
On frappe sur le gong. Le malade, étonné, et avec ironie : c Qu'est-ce que cette grosse caisse?... # On fait entendre plusieurs coups do sifflet. Le malade, toujours sur le même ton : c Qu'est-ce que ce sifflet maintenant ?... nous faire venir pour c entendre un solo de grosse caisse, puis un solo de sifflet !... « Ces tziganes, ce sont les bohèmes de la musique !... »
On comprime la région pseudo-ovarienne droite. Le malade a quelques mouvements de régurgitation, puis il s*éveille.
Le lendemain, l'anesthésie a persisté du côté gauche de la face. La sensibilité est restée du côté droit. Le point hystérogène qui occupait hier la région pseudo-ovarienne du côté droit n'est plus sensible ; aujourd'hui, c'est du côté gauche qu'existe un point hystérogène. Le malade dit qu'il est mieux à son aise
142 DÉUBE PROVOQUÉ.
quand raBesthésie est du côté gauche. II ne se rappelle paa qu'hier il a'est endormi.
On plonge de nouveau le malade en attaque à Paide de la pression sur les globules oculaires. Après quelques secondes de tiraillements des membres et de mouvements de déglutition, il se met à réciter, à voix basse, les yeux toujours fermés, des vers français. Bientôt, s'animant, il déclame à haute voix : il présente dans ces vers, que nous avons su dans la suite être de lui, la condition d'un écrivain malheureux qui, près de mourir, fait sa confession générale. Cette tirade dure environ trois ou quatre minutes.
On rinterrompt en piquant avec une épingle le côté droit de la face. Le malade, portant la main de ce côté et avec mauvaise humeur: « Oh 1 les guêpes I... Aubergiste, vous ne pourriez pas nous donner les Guêpes d'Alphonse Karr, au lieu de celles que vous nous servez 7... » Changeant de ton et avec ironie : c Je vous dois ?... vous avez mis dans la note le sel que vous avez oublié dans l'omelette... » Puis, faisant le geste d'ouvrir une porte et comme se parlant à lui-même, avec amertune : « Dans la campagne, la route est fleurie..., joie dans le ciel, joie dans les champs..., mais vide dans l'estomac ..., cette omelette n'était qu*une omelette soufflée... t
Le malade a quelques secousses convulsives puis de nouveau redevient calme, les yeux fermés. On frappe un coup sur une table, avec la main. Le malade, relevant la tète, et fortement: « Entrez!...» Puis, répondant à quelque camarade: « De l'argent? j'allais t'en demander... Veux-tu déjeuner avec moi? je m'étais promis un petit menu..., mais nous eu serons réduits à la cuisine bourgeoise, ainsi appelée parce que ce n'est ni de la cuisine^ ni bourgeois... s
On frappe sur une boîte en fer-blanc. Le malade avec ironie : a Âh ! des chaudronniers..., des fils de l'Auvergne...; ils frappent sur le cuivre..., ils doivent aussi retaper les souliers, vendre des bouquins... > Changeant de ton, comme s'il s'adressait à l'un d'eux : « Combien ce bouquin ?... 3 fr. 50 ? je vous en donne i sous...; et vous avez acheté ça à la livre ; ça ne vaut même pas... » Sentencieusement: « Eh bien, je n'en veux pas ; apprenez qu'on ne doit pas voler de pauvres acheteurs... »
On frappe de légers coups rhythmés sur un aimant imitant le son d'une cloche. Le malade, sur un ton mélodramatique et et avec des gestes appropriés : a Minuit I... le traître s'avance, cachant sous s.on manteau de papier gris... » Avec ironie, changeant de ton, comme s'il se parlait à lui-même : « Ah ! que c'est vieux... je parie qu'au h^ acte ils vont se marier, ce
CAJIACTÈRES DU DÉLIRB. 143
grand enfariné ià-bas, avec... i A ce moment le malade est pris de quelques frissonnements convulsiiiB.
On lui met sous les narines du camphre. Avec mauvaise humeur : a Oh ! sale blague^ pas de Raspail, ici ; pas besoin d'anaphrodisiaque... »
On place un étui cylindrique, rouge, devant les yeux du malade. Avec surprise : « Oh ! le joli porte-or... ce sont des louis qu*un éditeur m'envoie, sans doute. •
Cherchant si le malade extériorise ses sensations, on place un prisme devant l'œil gauche. Le malade, avec étonnement : « Tiens, j'ai un monocle... > Puis regardant avec attention à gauche (côté anesthésique) : « Un rail... (11 compte) 2, 3, 4 rats, il doit y en avoir 7, c'est un nombre... » Avec terreur et se reculant: « Ils viennent vers moi..., allez-vous-en 1... » Le malade se renverse en arrière : quelques mouvements convulsifs ; puis, résolution musculaire ; le malade est calme.
On met un flacon de sulfure de carbone sous les narines du malade. Avec impatience : a Bon ! les senteurs de Técurie qui parviennent jusqu'ici...; on devrait bien placer les reporters, de fagon... 9
On réveille le malade, en lui soufflant sur les yeux. Il parait ne pas se rappeler qu'on l'ait endormi en lui mettant la main sur les yeux et n'a pas la moindre conâclence de tout ce qui s'est passé pendant tout ce temps.
Nous nous arrêtons là dans la description du délire. Nous n'en finirions pas si nous voulions reproduire tous les documents que nous avons recueillis à ce sujet. La description ci-dessus est déjà bien suHisanie pour en montrer les principaux caractères. Les conceptions délirantes portent au suprême degré le cachet de la personnalité du malade. C'est un journaliste, un a gendelettres j>, sans fortune, vivant tant bien que mal de sa plume. Il ne parle que de reportage, de théâtre, de misère d'écrivain à la tâche. Voilà pour le côté professionnel. Pour ce qui est du caractère, il ne se dément pas non plus : il est sceptique, désillusionné, et toutes ses idées délirantes sont marquées à ce sceau- là. Dans la suite, de nouvelles scènes s'ajoutèrent. Au bout de quelque temps de séjour à la Saipètrière, après avoir observé choses et gens autour de lui, il parlait souvent, dans son délire, de Thôpital, des malades^ des médecins, toujours avec cette note sceptique et desUlusionnée.
144 CAnACTÈRBS DU DÉLfRE.
En ce qui concerne les caractères du délire lui-môme, abstraction faite de l'individu délirant, il est à peine besoin de dire combien il est analogue à ceux que nous avons rapportés plus haut. Rien n'y manque, pas même la zoopsic. Même origine hallucinatoire, même possibilité d'être influencé par les excitations des organes des sens. Le malade, il est vrai, est beaucoup moins actif. Les jeux de physionomie sont fort expressifs, mais il est sobre de gestes. Pendant toute la durée d'une attaque provoquée il ne se lève pas de la chaise où on l'a assis. De plus> le degré de concentration du malade est certainement un peu moindre que dans les cas précédents. Non pas qu*il s'occupe davantage des objets ou des personnes qui l'environnent, mais il est indéniable que les hallucinations provoquées par tel ou tel agent impressionnant les sens, sont moins fixes ou moins identiques d'un moment à l'autre. Ainsi le verre rouge donne tantôt l'hallucination d'incendie, tantôt celle de dessin à la sanguine, tantôt celle d'affiche électorale de candidat anarchiste, et ainsi de beaucoup d'autres. On Ta vu dans le cours de notre description pour le bruit de cloches, celui de gong, l'odeur du sulfure de carbone, etc.
Mais c'est surtout à un autre point de vue que le degré de concentration du malade apparaît moindre que dans les cas précédents. Il nous avait dit, à plusieurs reprises, que, dans les divers services où il était passé, on lui avait, pendant son prétendu hypnotisme, fait des suggestions diverses. Nous avons essayé, à notre tour, et nous avons constaté également que le fait était possible. Le malade, pendant son délire, est susceptible d'accepter des suggestions quelconques, analogues à celles de la période somnambuliquedu grand hypnotisme (1). Nous lui en avons
(i) Voir à ce sujet robservation publiée dans un travail de M. Dunin (de Varsovie): Einige Bemerkungen ueber sogenannte traumatUche Neurosen. (Deut. Arch. f. Min. Med, 47 Bd., 5 et 6 Heft, Mars 1891, p. 549). Dans ce cas, qui nous semble bien devoir entrer dans le cadre du somnambulisme hystérique et ressemble beaucoup, à certains points do vue, au deuxième cas de M. Mesnet, le malade acceptait toutes les suggestions. Il présentait en outre la même façon d'écrire que notre jeune ouvrier
SU6GEST1DILITÉ. 145
donné quelques-unes, parmi lesquelles nous nous contenterons de mentionner la suivante, à cause de sa complexité.
B... avait eu, pendant la matinée, dans le dortoir des malades, une attaque spontanée qui avait été suivie de la période délirante habituelle. Il a les yeux grands ouverts et se promène dans la chambre sans faire d'excentricités bien remarquables, tantôt silencieux, tantôt murmurant des phrases indistinctes. Au bout de quelque temps, nous nous approchons de lui et lui adressons la parole en Ten** traînant du côté d'une table couverte de divers papiers et d'une, clef que nous venions d'y placer en bonne lumière, à dessein. Nous attirons alors vivement son attention sur cette clef, en lui affirmant que nous sommes dans le cabinet de l*économe de l'hospice. Cette clef, lui disons-nous d'un air mystérieux, est la clef de la caisse^ représentée, dans la chambre où nous sommes, par une armoire ordinaire que nous transformons en un gros coffre-fort. Continuant notre invention, nous lui af Armons que ce coffrefort est rempli de rouleaux de louis formant une somme de dix mille francs. Il paraît étonné tout d'abord et accepte avec peine nos affirmations. Mais, en insistant, nous arri* vons cependant à les lui faire admettre.
Nous lui disons alors que nous sommes seuls dans ce cabinet, devant ce coffre-fort plein d'or, dont la clef a été oubliée par l'économe, qu'il y a là une belle occasion de s'approprier facilement une forte somme. Il résiste tout d'abord : « Pour qui le prend-on ? il n'est pas un voleur... cet argent n'est pas à lui. » Nous insistons vivement avec toutes sortes d'arguments perfides : il n'y a aucun danger, personne ne nous a vus entrer, c'est l'absolue certitude de l'impunité ; une fois le coup fait nous partagerons ensemble, il ne. doit donc pas avoir peur que nous le dénoncions, etc., etc. Après bien des révoltes, des mouvements d'indignation, des hésitations, il se laisse enfin convaincre, avance la main vers la clef, la saisit brusquement, puis tombe dans nos bras, en proie à une violente
emballeur de la précédente observation. Quand on lui retirait la feuille sur laquelle il écrivait, il continuait sur la feuille suivante et corrigeait des mots imaginaires sur une page blanche. (G. G.)
Charcot, t. II. 10
146 ÉCRITURE A l'État de veillk.
attaque convulsive. L'expérience avait doublement réussi. Elle avait prouvé la possibilité d'imposer au malade des suggestions multiples et difficiles à admettre et, d'autre part, elle nous avait montré l'inanité de nos efforts pour lui faire commettre parce procédé un acte délictueux, ainsi que cela arrive généralement lorsqu'on tente d'imposer des suggestions de ce genre, soit dans l'hypnotisme, soit dans les états ne relevant pas véritablement de l'hypnose, mais dans lesquels le phénomène de la suggestibilité existe à un plus ou moins haut degré.
Nous avons dit plus haut que notre malade est journaliste. Il est aussi poète et fait des vers soit pour l'amour de Fart, soit dans un but intéressé (réclames, pièces commandées, etc.). Ce côté professionnel se retrouve au plus haut degré dans ses attaques de somnambulisme, pendant lesquelles il écrit beaucoup, soit spontanément, soit sous l'influence d'une suggestion sensorielle consistant à l'asseoir devant une table, où se trouvent du papier et do l'çncre, et à lui mettre une plume à la main. Nous avons pu ainsi constater, dès le début de son séjour à l'hospice, un phénomène fort intéressant.
On a vu (p. 136) qu'il était à cette époque atteint d'une sorte de tremblement qui Tempêchait d'écrire et l'avait forcé à se faire accompagner dans ses voyages par un petit secrétaire, à qui il dictait ses dépêches et ses articles. Pour nous rendre compte du (rouble que ce tremblement, déjà bien atténué cependant à cette époque, apportait à récriture, nous l'avons prié, à l'état de veille, de nous tracer une page d'écriture, une pièce de vers de lui, par exemple. Il nous a écrit alors quelques lignes dont nous donnons plus loin le fac-similé (Voyez planche II, Fig, 1). Etant dans l'état de veille, il a mis sept minutes à écrire avec difficulté ces quatorze vers. Comme on le voit, l'écriture est tremblée, irrégulière. De plus, on y remarque quelques fautes ou erreurs. Au premier vers il est écrit : .... parmi les arbres ; Vm qui est ajoutée sur le fac-similé l'a été pendant la période délirante, lorsque nous lui avons mis son manuscrit sous les yeux. A l'avant-dernier vers on lit : du fond de leurs tombeaux les trépassés me font.
ÉCRITURE DANS LE SOUNAMBULIStlB. 147
Il y a là évidemment soit un défaut de mémoire, soit une véritable faute de style. Les deux mots : fond et font ne devaient pas se rencontrer dans un même vers^ d'autant plus que le premier se trouvait déjà à la fln du dernier vers du tercet précédent. Dans la pièce écrite dans l'état somnambulique, il n'a eu garde de laisser passer une pareille erreur et a remplacé le mot fond par celui de sein, ainsi qu*on le verra sur la Fig, 2 (planche II).
Une fois ce sonnet ainsi écrit, de cette mauvaise écriture tremblée et avec ces fautes évidentes, nous provoquons une attaque et, le malade étant dans la phase délirante, nous l'excitons à nous écrire « La fête des morts », il s'exécute facilement et en trois minutes il trace d'une main ferme les lignes suivantes, que nous avons placées à dessein en regard de celles qu'il avait écrites pendant l'état de veille.
L'écriture est toute différente, comme on le voit. De plus, les fautes n'existent plus. Au premier vers, il y a marbres au lieu de arbres, à Tavant-dernier, sein au lieu de fond. Enûn, tandis qu'à l'état de veille il avait mis sept minutes à écrire ces quatorze vers d'une façon incorrecte à tous égards, trois minutes lui avaient suffi dans son somnambulisme pour accomplir correctement la même besogne.
A ce moment nous lui mettons sous les yeux le manuscrit de l'état de veille et il commence aie relire, corri* géant tout de suite, sans hésitation, la faute qui s'était glissée dans le premier vers et rajoutant un m à arbres. Nous ne nous étions pas aperçu tout d'abord de l'erreur de l'avanl-dernier vers; aussi ne le laissons-nous point continuer ses corrections et Tarrétons-nous avant qu'il en soit arrivé là. Revenu à l'état normal, il ne se rappelle pas avoir rien écrit, ni rien corrigé. Nous lui présentons alors les deux manuscrits ; il reconnaît parfaitement le premier, fait remarquer qu'on a avec raison corrigé la faute du commencement, mais il ignore absolument le second. Il ne le renie pas cependant, disant en souriant que nous avons dû le faire écrire pendant qu'il a dormait». C'est là, ajoutet-il, son écriture normale, celle qu'il avait autrefois, avant l'invasion de ce malheureux tremblement qui le gône tant.