‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 58 sur 177 · ÉTAT NORMAL · texte numérisé non relu

ÉTAT NORMAL

EnCn, particularité bien intéressante, elle sait lire, écrire et calculer dans cet état B ; c'est qu*une malade du service (la nommée L...) a entrepris de Tiustruire il y a quatre à cinq ans, et est parvenue à lui inculquer ces notions élémentaires.

Je vous fais remarquer, en dernier lieu, que, daiis ce même état B, Hab.«. présente tous les caractères du grand hypnotisme. Je frappe, pas bien fort, la table du poing, et vous la voyez aussitôt s'immobiliser en catalepsie ; les membres conservent la situation qu'on leur imprime, et, lorsque leurs attitudes sont expressives, elles entraînent dans la physionomie des jeux appropriés. On provoque aussi aisément chez elle la contracture léthargique par la pression des muscles ou bien des nerfs, et la contracture somnambulique par le simple frôlement de la peau. La malade est éminemment suggestible*; il est facile de lui faire accepter pour vraies les assertions les moins vraisemblables. La seule différence qui existe ici avec les phénomènes du grand hypnotisme est que les divers éléments de cet état y sont mélangés, au lieu d'y être groupés de façon à constituer des états distincts.

Nous allons, à présent, examiner comparativement Hab... dans son étatÂ. L'injonction simple suffit, pour peu qu'elle soit énergique et répétée, à provoquer le retour de la personnalité primitive. On lui dit impérieusement, à plusieurs reprises : « Allons, réveille-toi ! » elle répond à chaque fois : « Que me voulez- vous ? je ne dors pas, je ne dors pas. » Cependant, elle se tord les mains, semble faire un grand effort, et bientôt on voit le cou se gonfler, un bruit laryngé se produire, la tête et le tronc se renverser en arrière (esquisse.d'arc de cercle), en même temps que les membres s'étendent violemment..., etc. C'est une esquisse d'attaque, et tout parait rentrer dans l'ordre, mais désormais nous allons reconnaître les caractères de l'état prime, état A.

LA IfÉMOlRB DANS LE VIGlLAlfBULISUB. 175

Dans cet état, où vous la voyez maintenant, la malade est très notablement modifiée en ce qui concerne les stigmates hystériques. Hab..« n'est plus anesthésique totale, mais seulement hémianesthésique gauche. Son champ visuel est de 60* au lieu de 30 ; elle n'a plus d'achromatopsie que de l'œil gauche.

Elle pe rappelle, maintenant, très précisément les divers incidents de son existence jusqu'à 1885. Elle répond exactement i mes demandes sur son lieu de naissance, son éducation, la perte de ses parents. Elle sait qu elle a été autrefois à Necker, puis à Lariboisière ; elle reconnaît parfaitement M. le professeur Proust, qui nous fait précisément Thonneur d'assister à notre cours, et qu'elle nous disait tout à l'heure ne pas connaître, bien qu elle l'eût regardé attentivement. D'autre part, elle croit que nous sommes en l'année 1885 ; elle se dit âgée de 32 ans et non plus de 38 comme tout à l'heure, — c'est en effet Tàge qu'elle avait en 1884-1885. Elle ne connaît plus les personnes du service actuel, mais elle décline les noms des internes et chefs de clinique qui se sont succédé de 1880 à 1885.

Elle ne sait plus ni lire, ni écrire, ni calculer et affirme que la malade L..., qui, vous vous le rappelez, lui a ser^i de professeur en ces matières, n'est ici que depuis quinze jours. Elle est, en effet, entrée dans le service une quinzaine de jours avant l'état de mal qui a changé la personnalité d'Hab... : « C'est une nouvelle », dit-elle en la voyant. Elle ne sait pas ce que nous voulons dire avec l'Exposition, la Tour Eiffel, les Annamites; mais par contre elle se rappelle la guerre, le siège, les bombes qui tombaient dans le quartier Ornano où elle habitait alors. Enfin, nous ne retrouvons plus chez elle aucun des caractères somatiques ou psychiques de l'hypnotisme (catalepsie , contracture , suggestibilité) qui se montraient à un si haut degré dans l'état B.

Ces périodes d'état A sont, en général, assez courtes. Elles ne durent guère que cinq à quinze minutes. Ce

176 ATTAQUE d'hTSTÉRIE A FCRME VIGILAMBULIQUE.

sont les mêmes phénomènes de commencement d'attaque, moins accentués cependant, qui président à la transition de Tétat A dans l'état B. Cette transition se fait soit spontanément, soit par intimation.

Je ne veux pas entreprendre de vous expliquer ces phénomènes, car je pense que dans leur étude nous n'en sommes encore qu'à la phase d'observation clinique. Au point de vue nosographique, mon opinion est qu'il s'agit là d'une attaque d'hystérie transformée. Ces états de vigilambulisme me paraissent tout à fait analogues à ces phases délirantes (somnambulisme hystérique) dont je vous ai montré des exemples, et qui sont, elles, incontestablement des modiBcations de la troisième période de la grande attaque d'hystérie (Voir plus haut, n- XXVII et XXVIII). Il y a, en tout cas, à faire valoir, dès à présent, que ces deux manifestations, si différentes en apparence, délire et vigilambulisme, ont cependant pour trait commun de se développer entre deux attaques hystériques. La scène dans les deux cas est inaugurée par une attaque et terminée par une attaque.

J'aurai, du reste, un jour Toocasion de vous^^présenter des arguments et des faits nouveaux qui me paraissent plaider éloquemment en faveur de cette manière de voir.

Documents pour servir à l'histoire des somnambulismes.

Du dédoublement de la personnalité d'origine hystérique [vigilambulisme hystérique) (1).

Dans un travail publié récemment, dans le Progrès médical (2), j'ai étudié, sous ses divers aspects, le somnambulisme hystérique considéré en tant que représentant, conformément aux vues de M. le P' Charcot, la troisième période de la grande attaque d'hystérie. Dans la description classique de l'attaque, donnée par lui, cette période, dite phase des attitudes passionnelles, présente un développement proportionné à celui des deux autres périodes. La première, phase épileptoîde, est généralement la plus courte; la deuxième, celle des grands mouvements convulsifs, est de toutes les trois la plus longue et la plus développée ; la troisième tient le milieu entre les deux précédentes.

Mais, de môme que les deux premières peuvent ou bien s'isoler complètement, comme il arrive dans la petite attaque d^hystérie consistant principalement en grands mouvements, ou bien prendre un développement prépondérant, ainsi que cela se voit par exemple dans Tétat de mal hystérique épileptiforme, où la phase épileptoîde prédomine à un haut degré, de même la période des attitudes

(1) Par Georges Guinon. — Ce travail, publié dans le Progrès médical (i8'J2), est lo développement, avec apport d'observations nouvelles, des idées exposées par M. le P' Charcot dans la leçon précédente (n» XXIX). (G. G.).

(2) Georges Guinon. — Documents pour servir à Vhistoire des somnambulismes ; du somnambulisme hystérique, etc. (Progr. M éd., 1891, n'« 20, 21, 23, 26, 29 et 34 et plus haut no XXVIII, p. 70).

ChargoTi t. Il 12

Page 1