‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 61 sur 177 · ALTERNANCE DB DEUX PERSONNALITÉS · texte numérisé non relu

ALTERNANCE DB DEUX PERSONNALITÉS

velle vie psychique..: Il ne reste de Tancien moi que les processus complètement organises (marche, langage, etc.), activités purement automatiques, presque inconscientes, qui sont comme des esclaves prêts à servir tous les n^itres (1). » Quelquefois, mais par exception, il persiste des vestiges de l'ancien moi, qui donnent au sujet Tidée d'une personnalité étrangère.

Le deuxième groupe de cas, alternance de deux personnalités, diffère du premier en ce que, après lapparition de la deuxième personnalité qui s'est maintenue pendant un temps plus ou moins long, la personne première, normale, reparaît, pour faire place plus tard à la personne seconde, revenir de nouveau et ainsi de suite.

Enfin la troisième catégorie de faits comprend ceux où il existe une substitution de la personnalité. Ge trouble est plus superGciel ; le type le plus caractérisé se rencontre dans le somnambulisme hypnotique où l'hypnotiseur peut modifier à volonté la personnalité de Thypnotlsé, changer un homme en femme, un manouvrier en roi, etc.

Ce sont les cas du second groupe qui nous occuperont ici. A vrai dire, la distinction qui les sépare de ceux du premier est un peu artificielle. A l'époque où la deuxième personnalité apparaît pour la première fois, ils ne diffèrent en rien des autres. La différence commence seulement avec la réapparition de la personnalité première. Or, à un moment donné de l'évolution, avant cette réapparition, il est impossible de dire si elle se produira. De plus, il se rencontre des cas, ainsi que nous le verrons par la suite, dans lesquels la seconde personnalité empiète constamment sur la première, dont les apparitions deviennent de plus en plus courtes et plus rares et qui, en fin de compte, arrivent à disparaître complètement. Nous retombons à ce moment dans les cas du premier type.

Mais, revenons maintenant au somnambulisme hystérique, dont nous parlions plus haut, et à propos duquel nous sommes entrés dans cette digression nécessaire. Dans quelle catégorie pourrons-nous le classer ? Dans le second groupe, sans aucun doute, mais avec ce signe par-

v(l) Ribot. — Loc, cit., p. 145 et suiv.

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Hculier, à SAVoIr que la seconde personne, en proie à des hallucinations continuelles et se succédant les unes aux autres sans interruptions, est véritablement délirante. EUe ne parait pas avoir conscience du lieu où elle se trouve ni des personnes qui Tentourent.

Or, l'élément « pouvoir personnel » entre pour une certaine part dans la constitution de la personnalité. Son activité consiste en ceci, que tout « nouveau fait psychique qui tend à s'établir a été mis successivement en relation avec un grand nombre de tendances et que ces tendances, soit séparément, soit réunies, ont essayé de se Tassimiler, Tont éprouvé pour voir s'il pouvait entrer comme élément dans un système coordonné dont elles feraient partie (1). »

Il est évident que cet élément est réduit à son minimum chez le somnambule hystérique, sans quoi il ne verrait pas des lions, des grenouilles, des araignées dans un cabinet de médecin, et dans le même endroit ne se croirait pas sur le passage d*un enterrement d'homme célèbre (voir à ce sujet, passirriy les observations dans mon travail déjà cité). C'est, à proprement parler, un automate, précisément à cause de la non-intervention du pouvoir personnel. Mais c'est aussi, par suite, une personnalité incomplète, tout à fait particulière en ce sens.

La personne qui se manifeste dans ce somnambulisme hystérique se rapproche beaucoup plus en ce sens de la deuxième personne étudiée dans l'état normal et Tétat pathologique par quelques auteurs et en particulier M. Pierre Janet (2) et M. Binet (3). Cette deuxième personne est mise en évidence par ce fait qu'un sujet distrait peut répondre automatiquement et sans s'en rendre compte, par son intermédiaire, à des questions qui lui sont posées. Elle n'est point Inconsciente d'elle-môme, non plus que de la première personne etde ses manifestations dont ellegarde le souvenir, mais celle-ci n'en a point conscience et l'ignore.

{{) Paulhan. — Loc, cit,, p. 160.

(2) Pierre Janet. — ^automatisme psychologique, etc. Paris, 1889. Alcan.

(3) Binet. — Les altérations de la personnalité, — (Rev, des DeuX'Mojides. 3« période, t. OUI, 15 février 1891).

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Or, il semble démontré que cette seconde personne latente est la même que celle qui se manifeste d'une façon prépondérante dans l'hypnotisme. Les expériences de Gurney, de Pierre Janet, de Binet y paraissent à cet égard assez décisives. D*autre part, j'ai montré l'analogie frappante qui existe au point de vue de l'état psychique et de la nature de la suggestibilité entre la catalepsie hypnotique et le somnambulisme hystérique. De plus, ce fait dont j'ai fourni un exemple (1), à savoir qu'un sujet peut dans l'hypnotisme se rappeler et raconter les hallucinations qui se sont imposées à lui pendant le somnambulisme hystérique, plaide en faveur de la même hypothèse.

M. Binet, M. Azam (2) pensent que cette seconde personne, qui se manifeste passagèrement dans les cas précédents, est la même que celle qui prend une place prépondérante et se substitue à la personne normale dans les cas de dédoublement de la personnalité. C'est possible, mais il est bon de faire remarquer que ses caractères ne sont pas tout à fait identiques dans les deux catégories de faits.

En effet, tandis que dans le somnambulisme hystérique la deuxième personne, dénuée du contrôle du pouvoir personnel et en proie à des hallucinations qui la dirigent en réalité, est un simple automate» vraiment délirant, dans le dédoublement de la personnalité, tel que nous l'entendons ici, elle paraît absolument normale, vivant de la vie ordinaire, sans la moindre apparence d'automatisme véritable ni de délire.

Au reste, cela n'est peut-être qu'une question de mots. J'ai montré que le degré de concentration du somnambule hystérique dans son délire peut varier considérablement d'un sujet à l'autre. Suivant les cas, on sera

(1) Georges Quinon et Sophie Woltke. — De l'influence des impressions sensorielles dans les phases cataleptique et somnambulique du grand hypnotisme. {Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière, 1890, n» 6, et plus haut n» XXV, p. 'i2).

Des mêmes auteurs : De l'influence des excitations des organes des sens sur les hallucinations de la phase passionnelle de rattaque hystérique. (Arch. de Neurol,, 1891, n» 63, et plus haut n? XXVI. p. 36).

(2) Azam. — Le dédoublement de la personnalité et le somnambulisme. {Rev, scientif.y 1890, p. 136). .. . ...j

tenté de rattacher pour Tempôcher de nuire à lui-même et aux autres, ou, au contraire, on le coudoiera sans presque s'apercevoir qu'il est délirant. C'est ainsi que cela se passait chez un de mes malades (Voir plus haut n** XXVIII, p. 134,obs. du nommé de B...) et dans le cas bien connu de M. Mesnet (1). Il n'est point contraire à la raison d'imaginer des cas encore plus simples et servant de transition , plus encore que ces deux-là, entre le somnambulisme hystérique et le dédoublement de la personnalité.

C'est qu'en effet cette ressemblance avec l'état normal estsingulièrementaccentuéechez les malades de ce dernier genre, et il est quelquefois fort difficile de s'apercevoir que l'on a affaire à une deuxième personne. On en trou« vera une preuve bien convaincante dans ce fait que l'une des malades, dont l'observation est plus loin, a pu rester en observation dans le service de M. le P' Charcot pendant des années, sans qu'on se soit aperçu du trouble psychique dont elle était atteinte. On avait remarqué, il est vrai, chez elle, la présence de certains phénomènes, sur lesquels nous reviendrons plus loin, mais on n*avait point vu le dédoublement de la personnalité. Cela tenait à ce qu'on ne s*était adressé chez elle qu*à l'élément somatique, physique, et que l'on n'avait point consulté l'élément mémoire, qui, dans la clinique courante, constitue le meilleur, pour ne pas dire le seul moyen de diagnostic, dans un cas de longue durée.

L'oubli de la personnalité normale et de ses faits et gestes par la deuxième personne est en effet, au point de vue psychique, le phénomène le plus saillant de cet état de dédoublement. Ainsi que le dit M. Gilles de la Tourette, « ces deux phases de l'existence sont rendues distinctes l'une de l'autre par ce seul fait que l'oubli existe toujours au réveil (2). » D'autres signes paraissent exister à peu près constamment, ainsi qu'on le verra par la lec«» ture de nos observations. Mais ils peuvent être interprétés

(i)Me8net. — De Vautomatisme de la mémoire et du souvenir dans le somnambulisme pathologique {Un. méd.^ juillet 1874).

(2) Gilles de la Tourette. — Uhypnotisme et les états analogues au point de vue médico-légaL — i^ édition, Paris, 1887, p. 245.

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fauBsement, si Ton n'a pas constaté cette amnésie particulière, d'autant plus difficile à dépister dans bien des cas que le malade n'attire pas spontanément l'attention sur ce sujet.

Dans le dédoublement de la personnalité, tel que nous l'entendons ici^ le trouble de la mémoire peut varier suivant les cas. Tantôt le dédoublement n'est pas absolument complet. La deuxième personne conserve la notion de la première, de son histoire et de ses faits et gestes, tandis que celle-ci ignore totalement celle-là. Il en résulte ce fait que, dans les cas d'alternance bien nette, lorsque la première personne reparaît elle a une vie insupportable, ne pouvant retrouver l'histoire de sa vie que par morceaux séparés les uns des autres par des périodes ignorées, qui sont les accès de condition seconde.

Dans d'autres cas au contraire, et les deux que j'ai eu l'occasion d'observer et qui ont été l'objet de nombreuses démonstrations de la part de M. le P' Gharcot pendant le cours des deux dernières années font partie de cette catégorie, le dédoublement est encore plus complet en ce sens que si la première personne ignore la seconde, celle-ci n'a pas non plus la moindre notion de celle-là. Cependant lorsque l'une fait place à l'autre, ou plus proprement lorsque pour la première fois l'éiat second (condition seconde, état B) se substitue à l'état primo (état normal, condition première, état A), le sujet garde toujours quelques notions d'une grande importance.

Tout d'abord il conserve la connaissance de son être, sorte de conscience organique, ce base sur laquelle l'individualité repose » (1). Ce fondement organique de la personnalité estdû, ainsi queleditM.Ch.Richet (2),surtout au phénomène de sensibilité et d'innervation motrice. Il consiste dans la preuve qui nous est donnée de notre existence par la sensation de nos organes, nos réactions physiques vis-à-vis des agents extérieurs (cénesthésie).

Il en est tout autrement chez certains aliénés qui perdent

(1) Ribot. — Loc. ci7.,p. 32.

(2) Ch. Richet. — Uhomme et IHntelligence. Paris, 1884. p. 250.

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