CAS DE M. DUFAY
dans Tautre, elle n'a pas plus de souvenance de son double caractère que deux personnes différentes n'en ont de leurs natures respectives; par exemple, dans les périodes d'état ancien^ elle possède toutes les connaissances qu'elle a acquises dans son enfance et sa jeunesse ; dans son état nouveau, elle ne sait que ce qu'elle a appris depuis son premier sommeil. Si une personne lui est présentée dans un de ses états, elle est obligée de l'étudier et de la connaître dans les deux pour en avoir la notion complète...
... Dans son état ancien^ elle a une très belle écriture, celle qu'elle a toujours eue, tandis que dans son état nouveau son écriture est mauvaise, gauche, comme enfantine; c'est qu'elle n'a eu ni le temps ni les moyens de la per* fectionner, »
Ces phénomènes d'amnésie d'un état dans l'autre, d'oubli dans Vétat nouveau, de connaissances acquises dans Vétat ancien, font de ce cas un exemple bien net de dédoublement de la personnalité. Mais, d'autre part, et c'est là-dessus que je veux pour l'instant attirer plus particulièrement Tattention, sans d'ailleurs insister davantage, un autre caractère nous permet d'afCrmer qu'il s'agit là^ en outre, d'un dédoublement de la personnalité d'origine hystérique. Ce sommeil prolongé, qui marque le retour et la fin de . Vétat nouveau et de Vétat ancien, n'est autre chose qu'une attaque de sommeil hystérique.
Bien que le? auteurs n'aient pas spécialement mis en valeur cecaractère, attendu qu'ils s'occupaient plus du côté philosophique que du c6té médical de la question, il n'en a pas moins pour nous une grande importance. Nous le retrouvions d'ailleurs chez la religieuse Jeanne Féry, qui était aussi entrée dans son état second à la faveur d'une attaque hystérique non plus léthargique, mais convulsive.
Dans le cas que nous devons à M. le D' Dufay (1), on trouve un certain nombre de caractères spéciaux qui lui
(1) Dafay. — La notion de la personnalité. (Reu. scient, 1876. IL 69).
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donnent, à un certain point de vue^ une importance capi-» taie. J'y reviendrai après avoir rappelé les faits le plus brièvement possible.
Il s^agit dans oe cas d'un jeune femme de vingt-huit ans environ. Pendant son enfance elle avait été sujette à des accès de somnambulisme nocturne (1). Une nuit, elle s'était levée et avait été se jeter à la nage dans un étang pour secourir un de ses frères qu'elle croyait y être tombé. D'autres fois elle se levait, s'habillait, faisait ses malles et, après avoir, fort émue, dit adieu aux autres personnes de la maison, qu elle s'étonnait de trouver couchées et endormies, elle se dirigeait vers la porte de la rue pour aller prendre la voiture qui l'attendait pour la ramener chez ses parents. On l'obligeait à se recoucher, et elle se remettait au lit, le plus souvent à moitié habillée. Le lendemain matin elle se retrouvait ainsi habillée dans son lit et c'était ce qui lui indiquait qu'elle avait eu une crise de somnambulisme, car elle en avait complètement perdu le souvenir.
Or, un soir^ cette jeune fille travaillait dans un atelier de couture avec d'autres femmes dont elle dirigeait les travaux, lorsque tout à coup un bruit se fait entendre. Son front venait de heurter brusquement le bord d'une table, son buste sëtant ployé en avant. Au bout de quelques secondes, elle se redresse et reprend son travail, qu'elle exécute maintenant sans l'aide des lunettes que nécessitait habituellement une myopie assez prononcée.
Dans cet état nouveau, elle paraît beaucoup plus active et ses sens semblent doués d'une hyperacuité extraordinaire. Elle enfile son aiguille sous la table. Elle va chercher et trouve des objets en pleine obscurité, c Elle cause en travaillant, et une personne qui n'a pas été témoin au commencement de l'accès pourrait ne s'apercevoir de rien, si M"*' R. L. ne chan- •
(1) Voir à ce sujet la note contenue dans mon précédent travail sur le somnambulisme hystérique, note dans laquelle je tente de rattacher le somnambulisme naturel ou noctambuHsme au somnambulisme hystérique dont il serait purement et simplement une manifestation nocturne, déduction faite, bien entendu, des cas se rattachant à l'automatisme comitial ambulatoire nocturne, et peut-ôtre même au vigilambulisme. Dans le cas de M. Dufay, pas plus que dans un grand nombre de cas de ce genre, on ne trouve noté aucun signe permettant de conclure à l'identité des deux phénomènes. Des recherches cliniques nouvelles, dirigées systématiquement dans ce sens, recherches que j'ai commencé à entreprendre avec l'aide de Mlle S. Feinltind, élève du service de clinique de M. Charcot^ seraient nécessaires pour arriver à S6 faire une conviction à ce point de vue.
geait de façon de parler dès qu*elle est en somnambulisme. Alors, en effets elle parle nègre, remplaçant je par moi, comme les enfants, et usant de la troisième personne du verbe à la place de la première : a Quand moi est bêle » signifie : « Quand je ne suis pas en somnambulisme. »
C'est qu^en effet, pendant son état second, la malade a conservé la notion très exacte des faits accomplis non seulement pendant cet état de crise, mais aussi pendant l'état normal, c'est-à-dire pendant toute sa vie antérieure. Dans rétat normal, au contraire, elle a perdu tout souvenir des périodes de somnambulisme. Elle est donc forcément gauche, empruntée, pendant cet état normal, où il lui manque des morceaux tout entiers de sa vie. Elle a notion de cet état de gêne de la condition normale lorsqu'elle se trouve en condition seconde, et voilà pourquoi dans cette dernière elle désigne la première en disant : « Quand moi est bête. » Elle est plus communicative en état second et elle connaît si bien son état prime qu'elle prie les personnes à qui elle vient de faire quelque confidence do ne point révéler à a la fille béte » que « l'autre » les leur a faites, car celle-là en serait très fâchée.
Il existe aussi quelques modifîcatioDS physiques pendant la condition seconde. Les globes oculaires sont légèrement convulsés en bas, les paupières un peu abaissées (sans doute par un certain degré de blépharospasme), ce qui fait que la malade est obligée de relever la tête pour regarder les objets placés devant elle, à la manière des personnes affectées d'un ptosis double.
M. Dufay a constaté pendant Taccès de condition seconde une anesthésie générale du tégument cutané. Mais voici un fait qui acquiert en l'espèce une importance considérable et qui nous permet sans contredit d'assimiler véritablement les périodes d'état second à des attaques vulgaires d'hystérie. M. Dufay s'est aperçu que la sensibilité persistait en deux points : « à la région latérale moyenne du col, de chaque côté, et au même niveau dans la gorge.. • Le contact sur une de ces régions, avec le doigt ou autre chose à l'extérieur (une barbe de plume même suffit), avec une goutte de liquide ou un aliment quelconque à l'intérieur, provoque le réveil subit, ou le retour à l'état normal.