‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 84 sur 177 · DÉBUT PRIUITIF DE L*ÉTAT B · texte numérisé non relu

DÉBUT PRIUITIF DE L*ÉTAT B

3** Passage d'un état dans l'autre.

D'une façon générale, d'après co qui ressort de la longue observation de chaque jour, à laquelle nous avons soumis notre malade, on peut dire, et on verra plus loin Timportance de ce phénomène, que le passage d'un état dans l'autre se fait toujours par Tintermédiaire d'une attaque convulsive hystérique d'intensité variable, tantôt d'une violence modérée, tantôt, au contraire^ simplement ébauchée.

Mais nous avons ici plusieurs circonstances à considérer : tout d'abord comment, dès le début, Tétat B a remplacé l'état normal et ensuite comment, depuis rétablissement définitif de cet état second pendant la journée, le passage se fait de l'un dans l'autre tant spontanément (le soir et le matin) qu'artificiellement.

En ce qui concerne le premier point, on est en droit de penser, raisonnant d'après ce qu'on a vu dans la suite et par analogie avec les cas déjà connus, en particulier avec celui de Félida, que ce passage n'a pas été brusq*ie et que l'état B ne s'est pas installé définitivement en une fois. Les attaques, fréquentes à cette époque, ramenaient tantôt l'état B, tantôt l'état A, suivant qu'elles avaient lieu dans l'un ou dans l'autre. Peu à peu, ces attaques diminuant de fréquence, l'état second a empiété de plus en plus pendant le jour sur l'état normal et a fini par se régler ainsi qu'on Ta vu.

Il y a donc eu au début des oscillations irrégulières entre les doux états, marquées par des attaques convuUives successives. Cette façon de comprendre les choses est d'ailleurs encore confirmée par les renseignements émanant des parents qui avaient au début noté l'enchevêtrement des deux états. Grâce à la présence de l'astasie-abasie dans l'état A, ils avaient très bien remarqué que dans le courant d'une journée, coupée par des attaques de nerfs fréquentes, leur nièce était après elles tantôt « paralysée d, tantôt parfaitement capable de marcher.

Pour ce qui est du passage quotidien de l'état B à l'état A| le soir, et de l'état A à 1 état B, le matin au réveil, j'ai

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assisté plusieurs fois au couclier de Marguerite dans Tespoir de constater les phénomènes qui marquaient ce passage. Pour une raison ou pour une autre^ soit que les manifestations convulsives aient été assez peu accentuées pour m*échapper, soit que mon attention ait été en défaut au moment précis de ce passage, je n'ai jamais pu arriver à noter quoi que ce soit. On comprend que c'était encore bien plus difficile à constater pour un observateur non prévenu et peu habitué aux phénomènes de ce genre.

J'attirai cependant là-dessus Tattention de. Marguerite F..., l'amie de notre m^ilade, et cette jeune fîlle m'affirma que le matin au réveil, Marguerite étirait ses bras et se renversait en arrière, ainsi qu'elle avait fait maintes fois devant nous lors des passages accidentels diurnes, spontanés ou provoqués, d'un état dans Tautre.

Il est donc vraisemblable qu'il en était de même le soir et que les passages quotidiens matinaux et vespéraux se faisaient à la faveur d'une petite attaque convulsive hysté* rique avortée, tout comme les transitions accidentelles.

Lorsque le passage accidente! pendant le jour se fait spontanément, le fait est tout à fait caractéristique. A la suite d'une contrariété, d'une émotion par exemple, étant en état B, Marguerite est prise d'une attaque hystérique parfaitement typique avec cris, grands mouvements, arcs de cercle, etc.. Quand les convulsions cessent, elle est en état A, paraplégique, et ne connaissant plus ses compagnes.

Au bout de quelque temps, une nouvelle attaque survient, beaucoup moins violente, les poings se ferment, les bras se tordent, la malade se renverse en arrière, ébauchant un arc de cercle. Puis elle rentre dans l'état B, d*oii elle ne sortira plus que le soir spontanément, suivant la règle établie. J'ai cité plus haut un exemple de ce genre (p. 230). Donc, dans ces cas, pas d'hésitation possible sur le mode de transition.

lien est de môme lorsque l'on provoque artificiellement le passage d'un état dans l'autre. La malade étant habituellement pendant le jour dans l'état second, c'est le plus souvent le retour à l'état normal que l'on provoque. Il suffit pour cela de lui donner vivement, avec insistance, plusieurs fois de suite, l'ordre de « se réveiller. » Elle

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résiste an peu : n Mais je ne dors pas... Qu'est-ce que vous me voulez?... » Puis, tout à coup, ses yeux se convulsent dans Torbite, elle se renverse en arrière, ébauchant un aï*c do cercle, ses poings se ferment, ses bras se tordent, elle est agitée d*un petit frissonnement, émet deux ou trois expirations convulsives. Tout cela dure quelques secondes et, quand c'est fini, la malade, est dans Tétat A, astasique-abasique, non suggestible, en possession de toutes ses connaissances et du souvenir de sa vie antérieure.

Il est rare que Ton ait besoin dô provoquer le retour à l'état B. L'état A provoqué est généralement très court et ne dure guère plus de cinq à dix minutes. Nous n'avons jamais pu, par des suggestions réitérées dans le vigilambulisme, le prolonger au delà de ce délai. Le passage à rétat B se fait de lui-même, à la faveur d'une petite attaque identique. Pour le provoquer, il sufût d'employer oette manœuvre d'hypnotisation connue sous le nom de fixation du regard. Il existe peut-être dans Tœil une zone hystérogène, analogue à celle qui existe fréquemment chez les somnambules hystériques (i), car aussitôt les mêmes phénomènes convulsifs se produisent et l'état B est rétabli.

Au mois d'avril 1891, la malade quitta le service toujours dans le même état, étant ainsi restée soumise à notre observation pendant une période de dix-huit mois, pendant lesquels les phénomènes avaient persisté, toujours identiques à eux-mêmes.

Sept mois plus tard, le 14 octobre 1891, elle écrivait à son amie Marguerite F..., qui était encore dans le service, une lettre bien intéressante que celle-ci nous communiqua. Cette lettre nous montre qu'elle est toujours dans l'état B, du moins pendant le jour, et que l'état A se montre de plus en plus rarement Elle fait tous les jours, en état second, des acquisitions de plus en plus considérables, qui la mettent

(t) Voir plus haut, n*» XXVIII : Georges Guinon. — Documents pour servir à l'histoire des somnambulismes. Du som" nambnlisme hystérique, etc.

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peu à peu dans la situation d'une personne ordinaire. À-t-elle conservé sa suggestibilité? c'est ce que nous ne pouvons savoir. En tous cas, il y a peut-être lieu d'espérer que la guérison se fera ainsi : elle s'instruira d'elle-même peu à peu dans l'état B, qui Qnira par prendre complètement la place de l'état normal.

Quoi qu'il en soit, voici les passages les plus intéressants de cette lettre, où elle montre, en outre, par des souvenirs adresses à diverses personnes, qu'elle a gardé une parfaite mémoire de son passage à l'hospice et des gens qu'elle y a rencontrés.

a... Je sais à peu près compter; je fais des factures assez longues. Quelquefois il y a des erreurs, mais j'en fais aussi dans. Je ne suis donc plus tout à fait si bête. J'ai su, en manière de rien et sans le montrer à qui que ce soit, apprendre à connaître bien des choses qui me semblaient étranges. C'est que je rae cachais, ici, lorsque j'ignorais quelque chose. Ne comprenant rien à ma maladie, les gens ne voulaient pas croire, lorsque Je disais que je ne savais pas. C'est de là que j'ai pris le parti de faire celle qui était au courant de tout. C'est que je ne suis pas bête, val Je me suis réveillée une fois pendant deux heures. Ça, ça m'est égal, j'aime autant rester somnambule. D'abord, si je revenais dans l'autre état, tu ne serais plus ma sœur, et puis bien d'autres choses encore qui changeraient. Ainsi, la dernière fois, à ce qu'il parait que je ne savais pas que Louis (un de ses parents mort pendant qu'elle était en état By était mort et que je ne connaissais pas le petit Louis (le fils de ce dernier, né dans les mêmes conditions). Tu avoueras que ça semble drôle à ceux qui m'entourent. Sais-tu ce qu'ils disent ? Que c'est la mémoire qui me fait défaut à certains moments. J'ai beau leur dire que j'en ai autant qu'eux (1), ils ne veulent pas me croire. Enfin, je me trouve bien comme je suis... etc.. •

On croirait entendre parler Pélida en lisant cette lettre, mais Félida en état prime, puisque sa mémoire était enlière

{{) La malheureuse enfant aborde ici, sans s'en douter, la drfficile question de la participation de la mémoire dans la constitution de la personnalité. Elle n'a pas, dans sa naïveté, mieux trouvé à la résoudre que tant d'autres dans leur haute science Elle a raison certes, dans ce qu'elle dit ; mais ses parents ont raison aussi.

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