‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 83 sur 177 · MÉMOIRE DANS L*ÉTAT A · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DANS L*ÉTAT A

A propos d^une contrariété quelconque, Marguerite avait eu, dans le jardin deThospice, une petite attaque de nerfs. Celle-ci terminée, son amie s'aperçoit avec stupeur qu*elle ne peut plus marcher (elle était tombée spontanément en état A en plein jour). Elle s*approche d'elle pour lui porter secours» tâche de la rassurer en la tutoyant comme d'habitude. • Mais, mademoiselle, répond Marguerite, laissez-moi tranquille!... je ne vous connais pas... pourquoi me tutoyez- vous ? » On devine la stupeur de son amie qui fond en larmes, au grand étonnement de l'autre. Cette période accidentelle spontanée d'état A fut la plus longue qui ait été constatée ; elle dura environ une heure, heure de quiproquos et d'étonnements pour sa pauvre amie qui n'y comprenait goutte. Au bout de ce temps, Marguerite^ à la faveur d'une nouvelle attaque, rentre dans son état habituel (état B), peut de nouveau marcher et redevient affectueuse comme par devant. Mais, le lendemain matin, Tautre vient me trouver et me raconte cet épisode qui Tavait- tout émotionnée et lui avait fait croire, un instant, à la a folie » de sa compagne.

Je pourrais citer mille exemples analogues de cet oubli total des faits d'un état dans Tautre.

Un dimanche matin (16 février 1890), à Tépoque où Marguerite était liée avec notre autre vigilambule, Marie H..., M. Charcot les fait venir toutes deux dans son cabinet. Aussitôt qu'elles arrivent, on leur demande ce qu^elles viennent de faire et Marguerite raconte qu'elle vient de se promener dans les cours de l'établissement avec « sa petite mère » (c'est ainsi qu'elle appelle Marie H...), qu'elles ont été rendre visite à madame D..., une des surveillantes du service, et donne des détails précis sur ce qui s'est passé pendant cette visite. On provoque alors artiiicieilement (voir plus loin) le retour à rétat A. Voilà Marguerite devenue incapable de faire un pas, fort étonnée de se trouver là. « Elle ne sait pas qui est cette madame D... ; elle ne s'est pas promenée le matin dans les cours; elle ne connaît pas Marie H..., intimement du moins; elle se rappelle l'avoir vue quelquefois, le soir ; c*est, croitelle, la personne qui occupe le lit voisin du sien. »

Autre exemple :

Le lendemain du jour où elle avait assisté (en état B) à une matinée du théâtre de la Porte-Saint-Martin, à la représenta*

ABSENCE DE SUGaESTIBILITÉ. 23 i

tion de Cléopàtre, elle nous raconte ses impressions ^V. plus haut). Nous provoquons alors le retour do Tétat A et elle ignore absolument qu'il existe une pièce de théiitre ainsi intitulée^ elle n'est d'ailleurs pas allée au théâtre la veille. Mais tandis que dans l'état 6, bien que connaissant la pièce, elle ignorait à peu près ce qu'étaient Cléopâtre et Marc-Antoine, dans l'état A, n'ayant aucune notion du drame, elle sait parfaitement bien qujB celui-ci était un général romain et celle-là une reine d'Ésrypte. Au bout de quelques minutes, l'état B étant revenu spontanément, elle a perdu de nouveau toute notion historique concernant ces deux personnages, mais elle sait qu'elle est allée la veille au théâtre voir la pièce...

Ces exemples sont assez caractéristiques.

Si nous poursuivons maintenant la comparaison entre les phénomènes caractérisant chacun des deux états, nous constatons que, dans l'état A, la malade a absolument perdu toutes les manifestations hypnotiques qu'elle- présentait dans le vigilambulisme. Plus d'hyperexcitabillté neuromusculaire, à peine un léger degré de diathèse de contracture. Plus d'état cataleptique : on peut frapper de grands coups sur une table, produire subitement un grand bruit, môme avec un fort gong, la malade manifeste de l'agacement, mais elle reste dans son état normal et il est impossible de produire ainsi la catalepsie.

De même on ne constate plus aucun des phénomènes du somnambulisme hypnotique qui étaient développés à un si haut degré dans l'état vigilambulique. Plus de contracture des muscles par excitation légère de la peau (souffle) ; absence totale de suggestibilité. On a beau insister, ordonner, c'est en vain; elle résiste, elle se révolte contre cette absurde prétention de lui faire voir des choses qui n'existent pas. « La prend-on donc pour une folle? » J'ai parlé plus haut de la suggestion transportée par ordre de l'état B dans l'état A. G'ost là, si l'on peut ainsi parler, une sorte de suggestion post-hypnotique et nullement une suggestion dans l'état A.

Tels sont les phénomènes qui caractérisent l'état A, état de veille, état normal. Il nous reste maintenant à étudier comment se fait le passage d'un état dans l'autre*

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