ÉTAT DE MAL HYSTÉRIQUE ÉPILEPTIFORMB
Je passe rapidement sur ces états de mal successifs dont a souffert Marie H... à cette époque et qui ont été décrits plusieurs fois par M. Charcot dans ses leçons cliniques (1) et ont fait l'objet d*un travail de MM. Marie et Souza-Leite (2).
Il s'agissait là d'attaques hystériques subintrantes se reproduisant par séries ininterrompues de huit, quinze, vingt jours et même plus, à raison de trois cent cinquante attaques par jour environ. Dans une période de treize jours, on en a compté quatre mille cinq cent six. Ce sont des attaques presque exclusivement constituées par la phase épileptoîde de Tattaque ordinaire, qui tient toute la place à l'exclusion des autres phases, quelques attitudes passionnelles rares venant seules leur donner un cachet nettement hystérique. De plus, à Tin verse de ce qui arrive dans Tétat de mal comitial vrai, il n'y a point d'élévation de la température, malgré le nombre considérable des attaques et leur caractère subintrant, c'est-à-dire sans retour à la connaissance.
Guérie de ces grands états .do mal, Marie H... reste dans le service. A cette époque (1885), M. Charcot, après ses mémorables leçons sur l'hystérie mâle et le rôle du traumatisme dans 1 etiolo2rie de cette névrose, avait entrepris quelques recherches sur les monoplégies hystéro-traumatiques. On fît,* à ce propos, quelques tentatives d'expérimentation chez Marie H.., et on s'aperçut qu'elle était dans un état anormal que M. Charcot caractérisait en ces termes dans les leçons délivrées sur ce sujet (3):
Il est des gens qui, « passez-moi le mot, dorment^ alors même qu'ils semblent parfaitement éveillés ; ils procèdent, en tous cas, dans la vie commune ainsi que dans un songe, plaçant sur le même plan la réalité objective et le rêve qu'on leur impose, ou tout au moins entre les deux ils ne font guère de différence. J'ai fait placer sous vos yeux, à titré d'exemple, un sujet de ce genre : il s'agit d'une hystéro-épileptique bien connue de vous par nos études antérieures, la nommée H... Elle est atteinte depuis de longues années d'anesthésie généralisée, complète, permanente, et, chez elle, les attaques
(1) Charcot. — État de mal hystérique épilepti forme. Leçon recueillie par B Edwards (Trio, méd., 1885) etLe2ione ctiniche,.^ redatte dal D«- Miliotti, lez. XX, p. 159: Dello stato di malo istero-epilettico.
{t) P. Marie et Souza-Leite. — Progr. méd,, 46 décembre
(3| Charcot. — Leçons sur les maladies du êysième nerveux, t. III, p. 357.
PHÉNOMÈNES SOMATIQDES. 239
répondent de tout point au type classique. Vous voyez qu'ici, bien qu'on n'ait employé aucune manœuvre d'hypnotisation, par conséquent à Tétat de veille, nous pouvons obtenir à la foiîî et la contracture par la pression exercée sur les masses musculaires, les tendons ou les troncs nerveux (contracture des iéthargiquea) et rimmobilité cataleptique des membres placés dans les attitudes les plus diverses, et aussi^à l'aide de légers frôlements ou de mouvements à distance, la contrac- 'ture somnambulique. Tous ces phénomènes somatiques setrouvent donc chez ce sujet en quelque sorte mélangés, coexistant au mémo moment, sans distinction do périodes, contrairement à ce qui a lieu dans le grand hypnotisme. Mais, au point de vue psychique, ce sont évidemment les caractères de l'état somnambulique qui dominent. Eh bien, si, opérant par suggestion verbale, nous affirmons à cette malade, non endormie, je le répète, que son bras droit est paralysé, qu'elle ne peut plus le mouvoir volontairement, nous vr)yons immédiatement se produire la monoplégie flasque... Après quoi, la simple affirmation qu'elle peut mouvoir son bras, tout à l'heure paralysé, suffit pour que les mouvements volontaires se rétablissent. »
A partir de ce moment, on s'habitua donc à considérer Marie II... comme une sorte de somnambule éveillée. Or, un jour, le 7 mars 1890, au cours do mes recherches sur le somnambulisme hystérique, je me trouvais seul avec Marie II... dans le cabinet du médecin, lorsqu'elle est prise d'une attaque présentant le type classique à trois périodes. Quand elle reprend ses sens, elle se trouve « drôle », arrache vivement un tablier rouge qu'elle portait tous les jours et qu'elle dit ne point lui appartenir. Sur ma demande, elle dit ne point connaître telle et telle de ses compagnes récemment arrivées à l'hospice, et en particulier une petite fille atteinte de chorée paralytique, que Ton avait confiée à ses soins. Intrigué par ce changement subit, je l'examine rapidement et je m'aperçois qu'elle n'est plus anesthésique totale mais seulement hémianesthésique du côté gauche, que son double rétrécissement du champ visuel, qui était à celte époque de 5** à droite et de 10^ à gauche, n'est plus que de 20'' à gauche et de 33^ à droite. Mais je ne puis pousser plus loin mes investigatioos : surviennent un cri, quelques convulsions et la ma-
lade redevient telle que nous la connaissions antérieure* ment.
Ce fut pour nous un trait de lumière. Celte femme, que nous appelions une somnambule éveillée, terme qui se rapprochait beaucoup de celui de vigilambule, créé pour la Félida de M. Azam, était en réalité un exemple de dédoublement de la personnalité. Seulement, tandis que nous avions depuis longtemps, depuis six ans, remarqué chez elle lès phénomènes somatiques qui caractérisaient son état et nous Pavaient fait ainsi dénommer, les troubles de la mémoire, si importants ^cependant dans l'espèce, nous avaient complètement échappe.
Après cela, est-il besoin de faire remarquer à nouveau combien ces vigilambulcs peuvent être, en apparence, semblables aux individus normaux, quand des observateurs aussi compétents en la matière que M. Charcot, par exemple, ont pu passer des années à côté d'elles sans remarquer le dédoublement do la personnalité ?
Aussitôt, éclairé par le cas de Marguerite D..., que nous connaissions depuis quelques mois, M. Charcot examina avec soin l'état mental de Marie II... cl acquit bientôt la conviction qu'il s'agissait chez elle tout simplement d'un cas identique de vigilambulisnie hystérique, marqué par le dédoublement en deux personnalités distinctes l'une de Tautre : 1^ la personnalité D (état B, état second, état de vigilambulisme), postérieure à 1884-1885 et interrompue de temps en temps par des retours brefs de la personnaliié A; 2^ la personnalité A (état prime, état de veille, état normal), antérieure à 1884-1885.
Suivant le plan adopté pour notre première malade, commençons par étudier Tétat B.
i** Etat B {état anormal^ condition seconde, état de vioilambulisme).
C'est l'état dans lequel, depuis 188i-1885, la malade vit habituellement jour et nuit. Il n'ôs' guère interrompu que de temps en temps par de très courtes apparitions, soit spontanées, soit provoquées, de l'état A. Il est tenace à ce point que la maladie même ne peut le faire disparaître.
C'est ainsi qu'au mois de mars 1891, Marie H... fut atteinte d'une pneumonie double assez grave, avec élévation considérable de la température, sans que son état fût le moins du monde modifié. Tous les jours à peu prés, pendant cette maladie, qui fut assez longue, nous Tavons éprouvée à ce point de vue, et toujours nous nous sommes trouvés en face de notre somnambule éveillée, cataleptisable, suggestionnable, etc.
Elle présente, nous l'avons assez montré ci-dessus, tout l'aspect d'une personne normale. Elle va, vient, marche, court, danse, parle comme tout le monde. Depuis six ans qu*elle est dans cet état, elle a pu acquérir un grand nombre de notions nouvelles qui, ajoutées à celles qui ont persisté dès le premier jour dans l'état second, lui permettent de passer dans la vie, sans avoir l'air trop empruntée.
Elle sait lire couramment, écrire et compter à peu près bien et exécuter, outre des ouvrages de couture vulgaires, quelques travaux d'aiguille ou de crochet plus délicats et plus compliqués. On verra plus loin que l'interrogatoire dans l'état A nous réserve une singulière surprise à ce sujet.
Dans cet état second, elle est sujette à des attaques d'hystérie vulgaires, classiques, avec phase épileptoîde, période des grands mouvements et arcs de cercle, phase d'attitudes passionnelles. De plus, elle a été de nouveau, et en particulier au milieu de 1890, atteinte d'une nouvelle période d'état de mal hystérique épileptiforme, identique aux périodes précédentes dont nous avons parlé plus haut.
En outre, elle porte à un très haut degré de développe* ment tous les stigmates ordinaires de Thystérie. Elle pré^ sente une anesthésie totale, non seulement superficielle, mais encore profonde, avec perte du sens musculaire, accentuée à un tel point qu'elle tombe comme une masse quand on lui fait fermer les yeux.
En ce qui concerne les sens, le goût, Touîe et l'odorat sont complètement abolis à gaucho. Il existe un double rétrécissement du champ visuel très prononcé (25^ à gauche, 30^ à droite) (Fig. 7) avec dyschromatopsie complète Charcot, t. II. 16