‹ Clinique des maladies du système nerveux; leçons du professeur, mémoires, notes et observations parus pendant les années 1889-90 et 1890-91Chapitre 88 sur 177 · STIGMATES HYSTÉRIQUES · texte numérisé non relu

STIGMATES HYSTÉRIQUES

des deux côtés pour toutes les couleurs sauf pour le rouge Enfin on note la présence de deux points hystérogènes, Tun au niveau du vertex, Tautre au niveau de la région ovarienne droite.

Ixl. Nas r.xi

Fig. 7. — Champ visuel de Marie Hab... dans l'état vigilambuliqae.

Si Ton s'adresse à la mémoire, en particulier à la mémoire des faits, on s'aperçoit tout de suite qu'elle n'a pas le moindre souvenir de tout ce qui s'est passé antérieurement à une période assez mal délimitée qui paraît comprendre la seconde moitié de 1884 et la première partie de 1885.

Elle sait son nom, qu'elle entend répéter tous les jours, mais a oublié son prénom. Elle ne se rappelle pas où elle demeurait avant d'arriver à la Salpètrière, où elle croit être entrée il y a cinq ans. Elle dit quelquefois six ans, mais cela tient à la présence dos oscillations entre les deux états qui ont probablement rempli la période mal délimitée de 1884 à 1885.

Elle ne sait point où elle est née; « on lui en demande trop long. • Elle dit qu'elle a 38 ans, « c'est sa sœur qui !e lui a d.it bien souvent. » Elle ne connaît point Legrand du Saulle ; elle a seulement entendu parler de lui ; il est mort il y a quelques années.

Elle sait lire aujourd'hui, écrire et compter, mais elle ne savait pas lors de son arrivée à la Salpètrière. C'est la jeune L..., une de ses compagnes, qui lui a appris à lire, à écrire, à compter et à faire du crochet et de la dentelle, Cette malade, interrogée, nous dit en effet que Marie H.... ne

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savait rien quand elle-même est arrivée à l'hospice et que c'est elle qui lui a appris tout ce qu'elle sait.

Elle se rappelle parfaitement bien l'Exposition de 1889. Elle y est allée avec un Américain et la femme de celui-ci qui avait séjourné quelque temps dans le service et y avait fait connaissance avec elle. Ils lui ont même donné un fichu de laine, qu*elle porte encore sur les épaules, et quelques autres objets de toilette. Elle est montée avec eux à la tour Eiffel.

En revanche, elle ne sait pas ce qu^on veut dire quand on lui parle de la guerre de 4870-71, du siège de Paris, delà Commune. Elle ignore absolument tout cela.

En ce qui concerne sa famille, elle ne connaît rien touchant son père, quelle profession il exerçait, s'il est mort et de quelle maladie. Il en est de même pour sa mère. Si elle connaît sa sœur, c'est que celle-ci est venue souvent la voir depuis qu'elle est dans son état second.

Elle ignore de même où elle a été élevée, ne connaît pas le village de Persan, n'a jamais été à Necker, à Lariboisière, n'a jamais habité rue Notre-Dame-des-Champs. La connaissance de sa vie antérieure, acquise par nous autrefois, avant 1884, et reconnue conforme par les révélations obtenues d'elle ultérieurement dans l'état A, nous permettait de lui faire des questions absolument précises qui auraient dû, si cela eût été possible, réveiller chez elle, par leur précision même, tout au moins des lambeaux de souvenirs. Mais jamais cela n'est arrivé et la nuit a toujours été trouvée complète en ce qui concerne sa vie antérieure.

Pour ce qui est des nombreux médecins entre les mains de qui elle a été dans sa vie, elle ignore absolument tous ceux qui sont antérieurs à 1885. Elle ne connaît ni M. Ollivier, ni M. Proust. A propos de ce dernier, on verra plus loin à quel singulier incident a donné lieu sa présence dans la salle des cours, un jour qu'il assistait à une leçon de M. Charcot relative à Marie H...

A la Salpètrière même elle ne connaît pas M. Féré, M. Ballet (interne et chef de clinique à l'hospice avant 1885). Elle a connu un peu M. Marie, en 1885, alors qu'il était chef de clinique, mais point auparavant. Inutile de dire qu'elle connaît M. Charcot. Quant à moi, elle m'a connu, en 1885, alors que j'étais interne dans le service, mais seulement pendant quelque temps. En un mot, depuis 1885, elle connaît et se rappelle bien la succession des divers internes et chefs de clinique de M. Charcot.

Il en est de même pour les malades qui ont séjourné avec elle à l'hospice. Elle ne se souvient pas deB..., de P..., sorties

Hi CARACTÈRES DE l'aMNÉSIE.

antérieureraent à 1885. Elle se rappelle bien G... » Louise H..., qui sont sorties plus tard. En ce qui concerne la jeune L... qui lui a appris à lire, « elle Ta toujours connue, i

Comme on le voit, nous avons pu, grâce à notre connaissance de sa vie antérieure, adresser à la malade des questions précises, dont je donne ici les plus typiques et qui mettent bien en lumière le dédoublement de la personnalité et Tamnésie.

J'en aurai fini avec les détails, quand j'aurai dit qu'elle sait parfaitement Tannée, le mois, la date et le nom du jour où nous sommes.

Il est remarquable que chez elle, comme chez Marguerite D..., bien que « cela l'agace un peu qu'on lui fasse toutes ces questions, » il existe à l'égard de cette amnésie, qui devrait cependant lui donner à penser, une sorte d'indifférence qui la lui fait accepter sans révolte.

Je n'insisterai pas sur la présence chez elle des signes somatiques et psychiques que l'on rencontre habituellement dans le grand hypnotisme : hyperexcitabilité neuromusculaire, contracture somnambulique, suggestibilité. Le passage plus haut cité des leçons de M. Gharcot montre l'existence déjà ancienne de ces phénomènes. Il suffit on outre du moindre bruit pour la plonger dans Tétat cataleptique avec respiration superficielle, ralentie, flexibilité cireuse spéciale des membres, qui gardent la position qu'on leur donne, sans signes manifestes de fatigue (tremblement du membre, efforts et accélération de la respiration). Ges phénomènes, je l'ai dit, avaient persisté sans la moindre modification pendant le cours d'une pneumonie grave survenue en mars 1891.

En ce qui concerne la suggestibilité, elle est tout à fait complète. On lui fait voir, entendre, sentir, toucher, ce qu'on veut. Elle fuit devant des serpents, cueille des fleurs imaginaires dans un jardin, voit des élèves du service avec des cornes de rhinocéros sur le fronts etc., etc.. Elle réalise merveilleusement l'expérience du contraste des couleurs. En appliquant sur un papier blanc Thallucination d'un carré rouge, elle voit immédiatement, sur un autre papier blanc qu'on lui présente, un carré vert de mêmes dimensions.

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On peut même transporter par ordre dans la condition première des suggestions faites dans le vigilambulisme, comme de véritables suggestions post-hypnotiques. À cet égard, l'expérience de la photographie, que j'ai décrite en détails à propos de Marguerite D..., réussit parfaitement chez elle.

J'ai parlé aussi, à propos de Marguerite D..., de répi-* sodé du charlatan qui a tenté, en 1890, de les enlever toutes deux de l'hospice pour les faire servir à des expériences.

2* État A {État normal, état primer état de veille).

Lorsque, à l'aide d'un des procédés de réveil dont je parlerai plus loin, on provoque artificiellement chez Marie H... un retour à cet état, ou lorsqu'il reparaît spontanément à la suite d'une attaque, elle éprouve tout d'abord un trouble assez violent. « Où suis-je ? dit-elle ; qui m'a amenée ici ?... Mais je ne connais personne ici ! » (sauf M. Charcot et moi, comme on le verra plus loin). Elle cherche à se débarrasser du fichu de laine qu'elle a sur les épaules, ce fichu qui lui a été donné par les Américains avec qui elle est allée à l'Exposition, en 1889. « Ce n'est pas à moi, ce fichu, je n'en veux pas... on va me prendre pour une voleuse ! » Elle ne sait ni la date du mois, ni le nom du jour. Elle regarde par la fenêtre et, voyant de la neige dans la cour, dit: « Nous sommes en hiver. »

Mais peu à peu, elle se calme et si on lui demande comment elle se trouve, elle répond : « Je suis bien... je me sens bien... Ah! oui, quelquefois je suis colère, agitée, nerveuse..., mais maintenant je me sens bien, je suis plus calme.» Fait-elle allusion par ces paroles à l'autre état, dont elle aurait une vague idée ? Peut-être; en tous cas, nous constatons ici un phénomène qui ne parait pas habituel chez les vigilambules. En effet, sans parler des autres, de Félida, de la dame de Mac Nish, etc..., on a vu que Marguerite D... préférait, comme toutes ces dernières, l'état second à l'état prime.

Dans cette condition première, elle ne sait pluH ni lire, ni écrire, ni compter. Elle sait coudre grossièrement (depuis

?46 PKÉNOICÈNES PHTgIQDES DE l'ÉTAT A.

longtemps elle gagnait quelque argent en travaillant à ourler des draps ou à coudre dee sacs pour la lingerie de Thospice), mais est incapable de faire aucun travail au crochet et est fort étonnée quand elle trouve dans sa poche un ouvrage semblable en train.

Elle est encore nettement hystérique dans cet état, mais les stigmates de la névrose sont beaucoup moins prononcés que dans la vigilambulisme. En effet, elle n'est qu'hémianesthésique gauche et non plus anesthésique totale. Elle ne tombe plus comme une masse quand on lui fait fermer les yeux. Le rétrécissement du champ visuel, qui était dans Tétat B de 2h^ à gauche et de 30« à droite, n'est plus que de SO® de ce côté et de 40o de Tautre. De plus, l*œil gauche seul reste dyschromatopsique ; le droit perçoit toutes les couleurs. L'ouïe et le goût restent perdus à gauche, l'odorat est simplement plus faible de ce côté ( Voir Ff^. 8!.

Il n'existe, d'autre part, aucun trouble de la motilité qui distingue cet état du précédent.

Fig. 8. — Champ visuel de Marie Hab... dans l'état Dormal (on voit que le rétrécissement est moins prononcé que dans le vigilambulisme).

Pour bien se rendre compte de sa situation à ce moment, il faut partir de ce principe qu'elle se croit en 1885. Elle dit quelquefois : en 1884, nous avons vu pourquoi. Cela posé, nous allons l'entendre nous raconter toute sa vie antérieure à cette date, avec des détails dont la véracité et la précision ont pu être contrôlées nettement par des renseignements puisés dans les registres de l'Assistance Pu**

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blique et conformes, d'autre part, aux antécédents notés dans le travail déjà cité de MM. Marie et Souza-Leite, à propos de son état de mal hystéro-épileptique de 1884.

Elle est née en 1853, le 15 décembre (elle a donc aujourd'hui 32 ans, dit-elle), à Saint-Denis, Grande-Rue de La Chapelle, no 3. Son père, qui était très nerveux, est mort d*un ulcère de Testomac. Sa mère est morte poitrinaire à Lariboisière. Elle a une sœur, mariée, qui a deux enfants très nerveuses.

Elle a été élevée à Persan, chez les sœurs. On n'a jamais pu lui apprendre à lire « bien qu'elle fût intelligente, mais elle était trop nerveuse et avait trop mauvaise tête. » Pendant son enfance, elle eut des convulsions et fut sujette à de violentes crises gastralgiques.

En 1871, pendant la guerre (elle avait à cette époque dix. huit ans), elle habitait boulevard Ornano, passage Mosset. Son père tenait un garni et était en outre mécanicien au chemin de fer du Nord, où il resta quinze ans. II fut blessé d'un éclat d'obus pendant le bombardement de Paris.

De 1871 à 1878, de dix-huit h vingt-six ans, elle fit dans les hôpitaux plusieurs séjours dont nous avons pu contrôler l'exactitude. Elle entra d'abord comme infirmière à l'hôpital des Enfants-Malades. Mais elle eut là des crises de nerfs pour lesquelles on la transporta à l'hôpital Necker, dans le service de M. OUivier. Puis vient un séjour à l'hôpital Lariboisière, où elle entre dans le service de M. Proust pour des attaques de nerfs et la chorée.

Je place ici le récit d'un incident fort singulier et tout à fait inattendu qui se produisit un jour dans la salle des cours, pendant une leçon à laquelle assistait M. le P' Proust.

Marie H..., interrogée en état B sur les personnes qu'elle connaissait autour d'elle, avait désigné M. Charcot, moi et les élèves du service. On la place ensuite en état A et on lui fait la môme question, pensant qu'elle allait montrer, i*^mme d'habitude, M. Charcot et moi. Mais, après nous avoir désignés, elle jette un coup d'œil autour d'elle et, tout à coup, souriant : « Tiens ! voilà M. Proust... Bonjour, Monsieur ! Est-ce que vous me reconnaissez? j'ai été autrefois chez vous à Lariboisière... C'était M. Comby qui était interne. » Ce fait étonna fort l'auditoire et nous-mêmes, bien qu'il fût en somme assez naturel. Mais nous ne pensions pas sur le moment que la malade pût

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reconnaître M. Proust qu'elle n'avait pas vu depuis treize ans.

Après son séjour à Lariboisière, elle retourne chez sa sœur, puis va habiter jusqu'en 1880 au couvent des Dames de la rue Notre-Dame-des-Champs, qu'elle quitte enfin pour entrer dans le service de M. Legrand du SauUe. « Je le connais bien, M. Legrand du Saulle; j'ai été sept mois dans son service autrefois... Vous me demandez s'il est mort? Allons donc ! je Tai rencontré ces jours-ci dans les cours, il se porte comme vous et moi ! »

Elle connaît bien M. Ballet : « C'est l'ancien chef de clinique. Maintenant c'est M. Marie qui est chef de clinique. .., tiens ! où donc est-il?... il est sans doute dans les salles... Ah! voilà M. Guinon^ Tinterne. » C'était ainsi en effet en 1885. De même pour ce qui est des malades^ ses compagnes, elle connaît bien 6... et P..., mais elle n'a jamais entendu parler de C... ni de Louise H..., dont nous lui citons les noms. (Voir plus haut les mêmes questions dans l'état B).

On lui présente la jeune L..., celle qui lui a appris à lire, à écrire, à faire du crochet dans lëtat B. • C'est une petite nouvelle, dit-elle, je ne la connais pas beaucoup. Elle n'est guère à l'hospice que depuis une quinzaine. » Et en effet L... est entrée à la Salpètrière au commencement de 1885. Elle la connaît donc dans ses deux états. Mais quelle différence entre Tun et l'autre !

Bien entendu elle ne connaît rien de ce qui s'est passé depuis 1885, l'Exposition de 1889, par exemple. Elle ne sait pas ce que c'est que la tour Eiffel. Elle n'a jamais été nulle part avec des Américains.

La modiflcation, si nettement caractérisée parce trouble de la mémoire, porte également, dans l'état A, sur les phénomènes hypnotiques que la malade présentait à un si haut degré dans le vigilambulisme . Plus d'hyperexcitabilité neuro-musculaire ; à peine un certain degré de diathèse de contracture. Un bruit, même assez intense, produit auprès d'elle, ne la plonge plus dans Pétat cataleptique. Enfin Pabsencede suggestibilité est complète.

3* Passage d'un Etat a l'autre.

Chez Marie H... comme chez Marguerite D... on peut dire d'une façon générale, considérant et l'établissement primitif de l'état second, le début de la maladie, et les

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passages ultérieurs accidentels spontanés ou provoqués, que la transition se fait toujours à la faveur d'une attaque convulsive hystérique plus ou moins complète ou fruste. Les considérations auxquelles nous nous sommes livrés à propos de la précédente malade, et qui peuvent être appliquées à Marie H..., nous dispenseront d'entrer dans d'aussi longs détails.

II paraît certain que l'établissement de l'état second s'est fait à l'occasion des états de mal successifs auxquels la malade a été en proie pendant la seconde moitié de 1884 et la première moitié de 1885. Il y a eu là une période traversée par des oscillations irréguliores entre l'état  et l'état B, ce qui explique les divergences existant dans les paroles de la malade qui, ramenée en condition première, dit tantôt être en 1884 et tantôt en 1885. Puis, peu à peu, l'état B a de plus en plus empiété sur l'état normal et a fini par le remplacer complètement. Car ici, à l'encontre de ce qui se passait chez Marguerite D..., laquelle avait toujours conservé une période nocturne d'état normal, l'état B existe d'une façon permanente. Le retour de l'état A est toujours accidentel, soit qu'il survienne spontanément, soit qu'on le provoque artificiellement.

Dans ces deux cas, le passage de l'état B à l'état A est toujours marqué par une attaque convulsive hystérique d'une violence assez notable. Au début, nous ne connais* sions que le passage accidentel, à la suite d'une attaque survenue dans l'état B, pour une contrariété ou tout autre motif, présentant une violence assez grande et caractérisée par les trois phases caractéristiques de Tattaque classique. Plus tard, on s'aperçut que l'on pouvait, par une suggestion impérative et énergique : c Réveille-toi, je le veux» il le faut, j> provoquer artificiellement le retour de l'état A. Mais, entre la suggestion et le retour se place régulièrement une attaque convulsive.

Chose remarquable : au début, cette attaque, marquant le passage provoqué, était assez longue et violente et nécessitait que la malade fût maintenue par deux ou trois personnes. Peu à peu, les phénomènes convulsifs s'atténuèrent et aujourd'hui, tout se borne à un cri accompagné de quelques mouvements des bras et d'un arc de cercle

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