Id., ibid.y p
n'est que par le récit d'une cantinière qu'on apprit le fait de la morsure. Une des particularités de ce cas, qui se termina par la mort en trente-six heures, fut l'exaltation sensorielle la plus exquise : les lilas en fleur qui se trouvaient à peu près à trente mètres de distance offensaient son odorat; l'ébranlement communiqué à l'air par le fait de l'ouverture d'une porte lui fouettait désagréablement le visage et le faisait sursauter dans son lit.
Chez les femmes, on remarque quelquefois de la nymphomanie, et dans une observation publiée par M. le docteur Bricheteau, en Tannée 1861, ce symptôme fut constaté chez une jeune femme qui mourut hydrophobe. Le fait n'a été relaté que dans la période d'excitation de la rage; toutefois, nous devons faire remarquer que le malade qui fournit l'occasion de cette conférence avait, dans la période de tristesse et de mélancolie, fait preuve d'appétits vénériens qui avaient d'autant plus surpris, que le malade, depuis longtemps, s'était montré d'une grande frigidité.
Je veux maintenant vous rappeler ici quelques-uns des cas que j'ai observés moi-même.
En 1823, alors que j'étais l'élève de Bretonneau, on amenait à l'hôpital de Tours un jeune enfant, fils d'un menuisier de la ville ; cet enfant avait sept ans. A sa vue, Bretonneau n'hésita pas à reconnaître un individu affecté de rage. Le petit malade ne pouvait rester tranquille dans son lit, il avait une agitation extraordinaire; tout objet brillant lui causait de l'épouvante, une serviette dépliée devant lui déterminait un accès, tout l'effrayait; trois ou quatre heures après son entrée k l'hôpital, l'enfant mourait. Trois mois auparavant, l'enfant avait été mordu par un chien enragé.
C'était la première fois que je voyais un enragé, aussi l'impression produite devait-elle rester gravée dans mon esprit.
Quelques années plus tard, j'étais attaché, à titre d'interne, à l'hôpital de Charenton. M. Calmeil et moi nous accompagnions Esquirol dans la visite des malades, lorsque l'on me prie de voir un homme qui venait d'entrer à l'infirmerie, et qui, au dire des gens de service, avait un aspect étrange. C'était un garçon terrassier d'une vingtaine d'années: tout l'effrayait, et sur sa figure se lisait la terreur; je me rappelai notre petit garçon de l'hôpital de Tours, et je revins vers Esquirol lui disant que dans son service venait d'entrer un enragé. Il ne pouvait rien avaler, la vue des objets brillants déienninait chez lui une terreur étrange.
Nous apprenions du malade lui-même, qui avait conservé toute son intelligence, que cinq mois auparavant il avait été mordu à la jambe par un chien, mais cette morsure ne l'avait pas inquiété. Esquirol le fit conduire dans un cabanon ; le pauvre garçon nous demandait pardon des peines qu'il nous causait; il était souffrant, disait-il, depuis deux jours
seulement, il n'avait pu dormir la nuit précédente. Sur la recommandation d'Esquirol, le malade est attaché dans son lit, il se laisse faire, on lui offre à boire, mais il est pris de spasmes affreux et de convulsions aussitôt qu'on approche le verre de ses lèvres. Le pouls était plein, l'excitation grande; c'était à l'époque où la doctrine de Broussais comptait de nombreux prosélytes: une saignée est ordonnée, et pendant que je tenais le bras du malade, il crachotait : j'eus le visage couvert de la salive de cet homme. On lui met une serviette sur la tête, aussitôt le malade s'effraye, un accès convulsif commence, la saignée cesse de couler, et le malade succombe. Doit-on accorder une part à la saignée pour expliquer la rapidité de la mort, ou bien le malade a-t-il succombé dans un spasme des muscles respirateurs, comme cela s'observe le plus souvent chez les malades arrivés au second degré de l'hydrophobie rabique?
En 1831, dans le service de Récamier, à l'Hôtel-Dieu, Bonnet (de Lyon) et moi nous voyions un homme jeune encore qui, par son aspect, l'expression de sa figure, son agitation extrême, nous paraissait affecté de rage. Cet homme avait été mordu par un chat, il y avait sept à huit mois ; le chat avait disparu et n'était pas revenu au logis. Magendie, Gaillard, Petit et Récamier ne conçurent point de doute sur la nature de la maladie : cet homme ne pouvait boire que très difficilement ; il crachait continuellement ; son agitation était très grande. Sur la proposition de Magendie, on prescrit trente- six gouttes d'acide cyanhydrique officinal dans une potion. A peine la potion a-t-elle été prise que le malade parut foudroyé ; les pupilles étaient dilatées, immobiles : je le crus mort ; et, laissant Bonnet près du malade, je courus à la pharmacie m'informer s'il n'y avait point eu quelque erreur commise dans la composition de la potion. J'apprends qu'on nous a donné de l'acide prussique et non de l'acide cyanhydrique officinal, Je quitte l'hôpital pour aller faire mon service au Bureau central, bien persuadé que nous avions empoisonné notre enragé.
J'étais tout attristé de ce malheur, lorsque Bonnet vient m'apprend re que notre malade est vivant et consent à boire; les pupilles étaient toujours dilatées, m ais il n'y avait plus d'agitation : l'acide prussique avait-il été utile ? Lorsque je revis le malade une heure après, il y avait de nouveau grande agitation et impossibilité de boire. Je prescrivis alors six gouttes d'acide prussique otficinal ; cette fois il n'y avait point d'erreur dans l'administration du médicament, et la quantité en était six fois plus faible. Cependant, à peine le malade avait-il essayé de prendre celte dernière potio n, qu'il nous parut foudroyé aussi rapidement que lors de la première épreuve ; peu à peu la respiration se rétablit ; dès lors nous étions peu disposés à accuser l'acide prussique des accidents dont nous avions été tém oins, et ces accidents n'étaient pour nous que la conséquence des efforts de déglutition qui, chez ces malades, amènent des
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spasmes des muscles respirateurs et les jettent dans une asphyxie rapide. Quoi qu'il en soit, bien qu'on ait une troisième fois essayé de l'air prendre au malade deux gouttes d'acide prussique dans une potion, lactation reparut bientôt, et les accès convulsifs ie rapprochèrent de plus en plus. Le malade succombait quarante-huit heures après le début des accidents.
Tous ces malades avaient été mordus, et après une période d'incuoation de durée variable et sans cause déterminante appréciable, morale on physique, ils avaient éprouvé un malaise général, une agitation très grande; bientôt était survenue l'impossibilité d'avaler les liquides : la vue des liquides ou des objets brillants avait suffi pour détermimer des convulsions cloniques, puis toniques; enfin les malades succombaient asphyxiés par un spasme des muscles respirateurs. 11 n'est pas permis d'affirmer que la mort arrive toujours par asphyxie, mais elle est si prononcée lors des accès, et l'examen nécroscopique en révèle si souvent les lésions, que l'on est autoisé à croire que le plus souvent les malades succombent dans la période asphyxique de l'accès.
Dans la relation du fait suivant, dont je dois la communication à M. le docteur Eugène Fournier, ancien interne des hôpitaux, vous verrez la part de l'asphyxie dans la cause de la mort chez les enragés. Le 18 juin 1860, à huit heures du soir, est amené à l'hôpital Beaujon, par les soins du commissaire de police de Batignolles, un homme de vingt-sept ans, menuisier, que l'on regardait comme enragé. Deux mois auparavant, cet homme avait été mordu par un petit chien qu'il agaçait. Le chien avait disparu et jamais il n'était reveuu au logis. La morsure avait fait une petite plaie à l'annulaire de la main droite, plaie qui fut très rapidement guérie ; elle ne fut point cautérisée, et il était impossible de retrouver trace de cette morsure. Pendant deux mois, l'ouvrier continua ses travaux habituels sans éprouver aucun accident. Mais, le 15 juin, il ressentit un peu de malaise et des nausées. Le lendemain, en travaillant dans une chambre, il faillit tomber d'une chaise sur laquelle il était monté, et dans l'effort qu'il fit pour se retenir du bras droit à un meuble, il éprouva dans ce bras une douleur vive. La douleur persistant, cet homme, qui savait très bien qu'il avait été mordu par un chien que l'on croyait enragé, dit que la rage le prenait par le bras où il avait été nordu.
Toute la journée du 17 juin, X..., se sentant indisposé, resta chez lui, -et le lendemain, de grand matin, on alla prévenir sa so",ur qu'il avait du délire. Cependant le malade reconnut très bien sa sœur et se refusa absolument à être transporté à l'hôpital; il fallut avoir recours au commissaire de police pour l'arracher de son domicile. Ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'on réussit cà le transporter à l'hôpital Beaujon.
Une fois mis au lit, le malade est assez calme, il raconte tranquille-
ment qu'il a eu des envies de vomir, puis une indigestion, et qu'il ne conçoit pas pourquoi on l'a violenté pour l'amener à l'hôpital, où il est très satisfait, dit-il, de se trouver. Interrogé sur la cause de sa maladie, il détourne les yeux et se refuse à dire qu'il a été mordu par un chien enragé. La peau est chaude, surtout à la face, le pouls fréquent, non tendu : les pupilles ne sont ni dilatées ni contractées, les yeux sont excavés et entourés d'un cercle bleuâtre. Le malade a mal à la tête et n'a point d'appétit, il ne se plaint point de la soif. Cependant on lui offre à boire, il refuse. On le laisse seul dans une chambre, maintenu dans son lit à l'aide de la camisole de force. Peu de temps après, on entend des cris effrayants, on accourt, le malade avait des convulsions, sa face était bleuâtre, et il paraissait menacé d'asphyxie. Il crachait par moments, mais sans écume à la bouche. Il est probable qu'il y eut d'autres accès, et le malade mourut à onze heures et demie, trois heures environ après son entrée à l'hôpital. Aucune médication n'avait été tentée.
Trois heures après la mort, on constatait une grande rigidité cadavérique, et la partie antérieure du cou était le siège d'un emphysème souscutané.
L'autopsie est faite le 20 juin, trente-six heures après la mort ; les méninges sont congestionnées, ainsi que la pulpe cérébrale. Les poumons sont crépitants, bleuâtres à leur surface, noirs à la coupe et gorgés de sang. Le poumon droit est perforé à la partie supérieure ; au voisinage de la perforation, il existe de l'emphysème sous-pleural , et en comprimant le poumon on fait sortir des bulles d'air par la perforation» La congestion des poumons et l'emphysème sous-pleural, puis cervical par rupture du parenchyme pulmonaire, ne prouvent-ils pas que, dans les derniers moments de la vie, il y a eu gêne extrême de la respiration sous l'influence d un spasme de la glotte, qui, en fermant son issue à l'air, lui a permis de rompre le poumon, et a ainsi produit l'emphysème?
Pour la plupart des auteurs, il ne paraît pas douteux que la mort ne soit le résultat de l'asphyxie ; aussi dans une observation de rage recueillie avec le plus grand soin, et commentée avec une rare sagacité par M. J. Bergeron, on voit que la mort a eu lieu par l'asphyxie qui n'a point été soudaine mais progressive 4. En effet, trois heures avant la mort, le visage commença à se cyanoser; un peu plus tard, la teinte livide du visage devint plus prononcée, et l'écume bronchique accumulée dans l'arrière-gorge gênait l'émission de la parole; enfin dans la dernière demiheure, la face était violacée, couverte de sueur. Et à l'autopsie on trouva tout le système veineux gorgé de sang, une hyperémie très accusée des méninges et de la pulpe cérébrale ; les poumons, crépitants au sommet et dans toute la partie antérieure, plus durs, moins crépitants en arrière