LES ORIGINES DE LA CLINIQUE
Corvisart et son temps.
Messieurs,
L’amphithéâtre de la Charité, où vous êtes réunis et dans lequel sont professés depuis plus de cent ans les cours de clinique médicale, conserve d illustres souvenirs. Vous voyez sur scs murs les noms de quelques-uns des médecins les plus renommés de ce siècle qui s’y sont succédé et au milieu d’eux celui de Corvisart. -le voudrais, puisque nous sommes à l’époque où notre regard, plongeant en arrière, a pris 1 habitude de rechercher ce que faisaient et ce que pensaient nos ancêtres au temps correspondant du siècle dernier, vous rappeler aujourd’hui ce que fut cet homme célèbie et surtout vous montrer quelle influence il exerça sur la médecine française.
Conisart a été en t rance le fondateur de la médecine clinique. Celle-ci pourtant était née bien avant lui. Si l’on remonte, en effet, le. cours des siècles; on la trouve professée au fond de la Perse par les médecins grecs il y a plus de mille ans. Plus tard les Arabes en recueillent les dogmes presque sacrés et la portent à un haut ( cgn, de culture. Ils en font leur bien, s’en attribuent pour ainsi ( ne le monopole et, dans leur lent et persévérant voyage à travers Lin ope, ils (mi emportent avec eux les fondements et la formule, qn ils vont faire connaître aux peuples qu’ils visitent ou qu’ils con-
CU.MQÜE DK i,a CHARITÉ. I
quièrent. C’est de la sorte que renseignement de la médecine passa avec Ithazès, de Bagdad à Cordoue, où il brilla pendant de longues années. Au xvin siècle, c’est dans les Flandres, à Utreclit notamment, que se retrouvent les vulgarisateurs les plus en vogue de l’art médical; ils y étaient venus avec les conquérants espagnols. Au XYii" siècle, enfin, l’école flamande de Lcvde prit avec Bocrhaave une part considérable à l’essor de la médecine clinique et, de Leyde, on vit s’éloigner bientôt d’illustres élèves qui répandirent en Ecosse, en Danemark, en Autriche, en Italie, la parole de ce grand homme, et qui instituèrent dans ces divers pays un enseignement pareil à celui qu’ils avaient eux-mêmes suivi. La France ne prit longtemps aucune part à ce mouvement, et, malgré les réclamations réitérées de la Faculté, jusqu’à la fin du siècle dernier aucune instruction clinique officielle n’y était assurée aux élèves.
Dubois de Rocliefort fut le créateur timide, il est vrai, de cet enseignement. 11 réunissait quelques jeunes médecins dans les salles des malades, ici même, dans cet hôpital de la Charité, et il exposait devant eux ses idées et le fruit de son expérience. Au nombre de ces élèves se trouvait Corvisart.
En 1788, Corvisart succéda à son maître après avoir refusé le litre de médecin de l’hôpital Necker par horreur de la perruque que les règlements de l’hôpital lui auraient imposée. La tourmente révolutionnaire ne permit pas de continuer Fessai que tentaient les professeurs de la Charité, et la chaire qui venait de s’édifier fut bientôt désertée. Elle ne retrouva ses auditeurs qu’en 1795, mais alors renseignement fut officiellement reconnu. Plus de 500 élèves se pressaient déjà autour de Corvisart, lorsqu’en 1799 fut inauguré solennellement, en présence du ministre François (de Neufchàteau), l’amphithéâtre actuel de la Charité. A partir de ce moment, 1 instruction médicale prit un essor inconnu jusqu’alors; le maître qui la dirigeait avait un véritable esprit organisateur. Sous sa direction, les élèves s’exercaient à l’examen des malades, rédigeaient les observations cliniques et se perfectionnaient ainsi, comme on disait alors, dans F éducation de leurs sens; l’enseignement de la sémiologie se trouvait créé. Corvisart avait un sens droit, un esprit net, un tact sûr et rapide; il était servi par une heureuse mémoire et surtout par une élocution des plus faciles. Dupuytren, le louant dans le style dithyrambique qui était alors en usage, disait de lui : « Quand il s’élève à des considérations géné-
raies, on croirait entendre parler par sa Louche le Dieu même de la médecine ». Tous les contemporains s’accordent à reconnaître ienorme influence de son enseignement. Sous ce maître, on prit goût à T observation clinique, à l’exactitude dans les recherches. Ajoutez que, parmi les élèves les plus assidus de cet homme illustre, se trouvaient Laënnec et Bouillaud.
L’influence qu'exerça ce grand esprit fut due presque en entier à l’exemple qu’il donnait, à son infatigable activité et à sa parole féconde. Elle apparaît moins dans les écrits qu’il nous a laissés. Ses ouvrages ne sont pas nombreux. On n’en peut citer que quatre de quelque étendue1.
Si nous voulons apprécier la valeur des écrits de Corvisart, il faut nous reporter à l’époque où il enseignait, nous rendre compte de 1 étendue des connaissances médicales à ce moment et enfin juger des progrès que cet auteur leur fit accomplir. Or, l’œuvre de Corvisart se divise en deux parties : l’une est entièrement consacrée aux procédés d’exploration encore dans l’enfance, l’autre a plus spécialement trait à la pathologie cardiaque.
Les moyens d’exploration usités en ce temps-là étaient encore bien imparfaits. Avenbriigger, qui avait enseigné la médecine à \ienne vers 1760, était peu connu de ses compatriotes eux-mêmes, vingt-cinq ans après la publication de ses recherches. Corvisart le fît connaître et en même temps perfectionna les procédés d’examen qu il utilisait pour la connaissance des maladies. Avenbriigger avait inventé la percussion, mais son procédé était encore grossier. 11 consistait a frapper le thorax avec l’extrémité des doigts réunis et allongés. Corvisart faisait de même et avec plus de méthode. Parfois, il recommandait de percuter avec la main, mise a plat, ce qui lui paraissait infiniment plus avantageux pour juger de l’étendue et de la profondeur des affections de la cavité thoracique.
Cette méthode, comme on le pense bien, était à la fois délicate et souvent infidèle. Elle donna cependant, entre les mains de son