DU RYTHME MITRAL
Messieurs,
Nous soignons actuellement dans nos salles plusieurs malades atteints de rétrécissement mitral. Les signes d’auscultation qu'ils présentent offrent de grandes variétés, cependant ils sont tels, malgré leur diversité, qu’ils ne permettent aucun doute sur la nature de la lésion dont ces malades sont atteints. Je voudrais à ce propos, laissant de côté l’histoire des causes du rétrécissement mitral et des troubles fonctionnels qu’il détermine, vous retenir quelques instants sur une question de pure sémiologie qui cependant est d’un haut intérêt : c’est celle qui a trait à ce qu'on a nommé le rythme mitral. Comme je vous l’ai souvent répété, il est important de faire de bonne heure le diagnostic d’une affection cardiaque, afin de prévenir autant que cela se peut, les accidents qui en doivent résulter. Mais pour établir ce diagnostic précoce et positif, les symptômes généraux et les troubles*fonctionncls ne servent souvent de rien, c’est à l’examen du cœur lui-même qu’il faut vous adresser. Aussi rien de ce qui concerne la sémiologie cardiaque ne peut vous être indifférent.
En ce qui concerne le rythme mitral, l'histoire des controverses auquel il a donné lieu suffirait à intéresser les plus difficiles. Ces controverses ont divisé longtemps les cliniciens et les physiologistes, et vos aînés se souviennent encore des discussions passionnées qui ont eu leur écho à l’Académie de Médecine, lorsque Beau tenta de soutenir une théorie dont la fragilité n’a plus besoin d'être démontrée.
Pourquoi donc est-ce à l’occasion de cette lésion mitrale que de
telles disputes se sont élevées? Les causes en sont multiples. Tout d’abord les signes d’auscultation par lesquels elle se manifeste ont des formes diverses et variées que l’on ne rencontre pas dans les autres alfections cardiaques. D’un autre côté, l'action de l’oreillette joue ici un grand rôle, or le fonctionnement de cette partie du cœur n’est appréciable pour nous que d’une façon indirecte, en sorte que les mouvements de l’oreillette ne se jugent et ne s’apprécient pas aussi aisément que ceux du ventricule. Les divergences d’interprétation peuvent donc être multiples.
Les discussions dont je vous parlais tout à l’heure sont nées avec Beau. Cet auteur avait conçu une théorie qu’il est aujourd’hui inutile de rappeler, car elle a été définitivement ruinée, mais qui ne tendait à rien moins qu’à renverser tout ce qu'on croyait savoir du rétrécissement mitral, et à modifier d’une façon absolue la conception physiologique du fonctionnement cardiaque. Grâce à ses merveilleux appareils enregistreurs, Marey put rétablir les faits, ramener la conviction dans les esprits un peu ébranlés, si bien que de la théorie de Beau, il ne restait plus dans ces derniers temps que le souvenir.
Mais voici que récemment, sous l’influence des publications de plusieurs auteurs anglais, la querelle semble vouloir renaître. MM. Barclay, Dickinson1, Turner5 ont repris certains des arguments de Beau. Pour ces auteurs, le souffle ou roulement diastolique du rétrécissement mitral appartiendrait à la systole ventriculaire. Il en résulterait deux choses : 1° Notre conception physiologique de la révolution cardiaque devrait être considérée comme erronée, car, si l’on en croyait ces auteurs, la période systolique commencerait bien avant le temps que nous croyons fixé pour son début. 2° Notre conception pathologique du rétrécissement mitral serait fausse également, il n’y aurait pas de rétrécissement sans insuffisance. Comme vous le voyez, c’est la théorie de Beau qui refîaît de ses cendres.
Pour ma part je crois cette interprétation des faits absolument erronée. Je vous en donnerai tout à l’heure des preuves que je crois décisives. Mais pour cela il nous faut reprendre, d’une façon rapide, l’étude des mouvements du cœur afin d’en déduire plus facilement la signification exacte de leurs anomalies. Laissons d’abord la
1. Dickïxsox, Remarks on the presystolic Murmur, falsely so callecl. Lancet, 1887.