‹ Clinique médicale de la Faculté de StrasbourgChapitre 5 sur 5 · ARTICLE III · texte numérisé non relu

ARTICLE III

Remèdes à la diversité des opinions médicales.

Chercherons-nous maintenant des remèdes à ces fatales dissidences entre les médecins? Certes, nous ne désespérons pas tellement de l’esprit humain et de l’ordre social que nous n’admettions des améliorations et des progrès possibles, tant dans la manière d’organiser la profession que dans celle d’interpréter et d’appliquer les principes de l’art; mais ce qui précède peut faire apprécier et la nature de ces remèdes, et la possibilité de leur application, et leur efficacité probable. Parmi les causes nombreuses déduites ci-dessus , il en est sans doute qu’on peut conjurer ou du moins modifier de manière à pallier leurs effets; mais celles qui tiennent à notre nature, qui sont inhérentes à la physiologie du cœur humain, si je puis dire, pouvons-nous espérer de jamais les réformer?

Quant aux rivalités entre nations , les bienfaits de la paix, les communications scientifiques facilitées par les mille voix de la presse, les relations in-

dividuelles entre savants, favorisées par les congrès, qui sont de mode aujourd’hui , voilà des circonstances heureuses qui tendent à effacer les délimitations nationales et à fonder l’esprit de cosmopolitisme parmi les savants. Mais la réalisation complète d’une république scientifique universelle, si elle apparaît comme possible dans l’avenir, probablement aucun de nous ne la saluera. La diversité d’intérêts, de mœurs et de langage y mettront longtemps obstacle.

Les inconvénients de l’ignorance des langues étrangères pourraient être jusqu’à un certain point éludés par l’adoption d’un idiome commun aux savants, du latin, par exemple; mais nous avons le regret de voir s’affaiblir chaque jour l’espoir que pourrait donner la culture de cette langue, culture de plus en plus négligée, à ce point qu’au sein même des académies, cette langue est incomprise et reçue avec défaveur. La traduction supplée incomplètement à ce défaut; néanmoins, ses bienfaits sont évidents, et dans une circonstance récente1 nous avons acquis la douce conviction que le progrès national est accueilli et compris à l’étranger. Puisse la nation se montrer reconnaissante et user de réciprocité!

Mais toujours il existera des esprits étroits et faux pour accueillir et féconder l’erreur et le mensonge.

1 Au congrès de Fribourg, en septembre dernier, la majorité des médecins allemands s’est prononcée à l’égard de la nature de la fièvre dite typhoïde , qu’ils considèrent comme caractérisée par la sub-in fl animation des plaques de Peyer; opinion qui a pris germe en France, et que beaucoup de médecins français refusent d’adopter.

L’esprit de secte ou d’école persistera tant que les maîtres manifesteront cette jalousie passionnée que suscitent l’opposition et les mérites rivaux, et tant que les disciples seront dépourvus de lumières suffisantes pour juger les maîtres eux-mêmes. Ce serait donc espérer l’impossible.

Ceci peut s’appliquer au respect obséquieux pour l’autorité; et malgré l’esprit d’émancipation de notre siècle, il se trouvera toujours des gens pour honorer cette formule antique : le maître l’a dit.

Toujours ils seront en petit nombre ces hommes forts qui , bannissant un faux et funeste amour-propre, oseront dire : Je me suis trompé, j’abjure mon erreur.

Le vieux praticien conservera toujours cette morgue vaniteuse qui s’oppose à ce qu’il puisse accueillir les leçons de la jeunesse et du progrès moderne.

Toujours il existera des paresseux pour penser d’après autrui , des idiots pour ne penser jamais et des malheureux pour tomber victimes de leur impéritie.

L’erreur et le charlatanisme s’alimenteront toujours de la crédulité des sots et des dépouilles de l’humanité.

Toujours les pauvres d’esprit appliqueront mal et à faux les principes émanés des esprits justes et supérieurs.

Tant que la seule voie du solide progrès, la statistique bien comprise, trouvera des opposants et des détracteurs , l’exception affectera de la tendance

à supplanter la règle, et l’on se créera des convictions sur des faits insuffisants ou mal observés.

Quant aux imperfections de la science et aux révolutions qui la tourmentent , on peut espérer qu’elles diminueront et deviendront moins fréquentes , à mesure que les lois de l’organisation se révéleront au génie progressif de l’observation. Mais ces lois elles-mêmes seront toujours, nous le craignons, diversement interprétées et appliquées, tant que les éléments fondamentaux de la science, la nature et le mécanisme de la vie resteront impénétrés. Je suppose même cette science de la vie arrivée au plus haut point de perfection que l’humanité puisse atteindre; qui sait si cette diversité dans la manière de percevoir les objets même palpables; qui sait, surtout, si le besoin de primer et d’effacer autrui , si l’instinct de jalousie, en un mot, ne perpétueraient pas la lutte dans l’arène médicale? Ne voyons-nous pas encore aujourd’hui des conflits solennels s’élever entre les savants qui cultivent ce qu’on est convenu d’appeler les sciences exactes ? Ne les voit-on pas discuter, disputer même, et sur la composition réelle des corps supposés simples, et sur l’essence de la lumière, delà chaleur, de l’électricité, et sur les lois d’affinité et de composition et sur la gravitation elle-même, cette loi-principe de l’univers, etc., etc.

Vous le voyez, les dissidences en médecine sont inévitables, nécessaires, immuables comme la nature; et ne croyez pas que notre science fasse exception : les mêmes oppositions existent partout où

l'homme exerce son esprit et son industrie : dans la science du droit, comme dans la nôtre, en politique comme en théologie, dans la littérature, dans les arts comme dans la commerce; partout enfin où le moi trouve à se produire, et il se produit partout où l’homme respire, où la société s’organise; ainsi se trouve justifié ce vieux dicton satirique :

« Deus tradidit mundum disputationibus philosophorum. »

Prenons donc notre parti sur les rivalités et les lutles qui nous attendent; efforçons-nous cependant de concentrer le plus grand nombre possible d’éléments scientifiques et d’approcher, autant qu’il est en nous, de la mystérieuse vérité. Heureusement nous avons en main le prisme qui nous permettra d’isoler et de saisir la lumière, le creuset où nous pourrons séparer l’or pur du vil métal : ce prisme c’est l’observation, ce creuset c’est la nature. Heureux si, dans ces investigations délicates, nous savons éviter les causes nombreuses d’hallucinations inhérentes à la faiblesse des organes humains. Mais si l’esprit peut errer, le cœur au moins ne faillira pas ; nous poursuivrons le progrès réel dans toute la simplicité de notre âme , et par nos efforts de zèle comme par la probité que nous professons, je tâcherai de mériter pour moi et d’acquérir à vousmemes l’application de cette devise imitée de celle où Cicéron définit le véritable orateur :

« Vir bonus , MEDENDI peritus. »

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