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comme si les faits n’avaient pas besoin d’être également comptés et pesés „ comme si l’expérience, précieux privilège dont se prévalent tant de rivaux de la statistique, n’impliquait pas elle-même , et nécessairement, l’idée de répétition , de dénombrement, vague ou formulé, des faits analogues!
10° Oui , l’une des grandes plaies de notre époque c’est cette funeste tendance à conclure d’un petit nombre de faits ^ souvent mal observés et plus souvent mal interprétés ; c’est cette répulsion pour la méthode sévère de l’analyse, répulsion qui naît parfois d’une impuissance radicale, et toujours de cette impatience du doute qui tourmente l’esprit humain et le pousse à la conviction par la voie la plus courte et la plus commode. De là cette myriade d’inventions et de découvertes mort-nées, d’espérances détruites, d’illusions dissipées qui font place à d’autres illusions, ce fantastique aliment de la folle du logis. En attendant, la science s’encombre et s’appauvrit de ce qui paraîtrait devoir l’enrichir, des produits de l’observation, mais de l’observation indigeste, superficielle, décevante et crédule, trop souvent ignorante et menteuse.
Nous venons de retracer sous des couleurs bien sombres, mais que notre véridique pinceau ne pouvait adoucir, les travers et les vices de l’esprit scientifique, pour compléter le tableau nous devons maintenant esquisser les imperfections de la science elle -même.
11 0 Car, il faut en convenir, une des causes pre-
Diières de la diversité des opinions est ' cette imperfection , celte mobilité de la science médicale ellemême. Sous l’influence des causes précédentes et de l’impénétrabilité de ses éléments fondamentaux, la médecine, colosse aux pieds d’argile, chancèle constamment sur son mouvant piédestal, sans cesse miné par le flot des contradictions. Le praticien balotté par les courants contraires, s’efforce pourtant de nager vers un but, et, comme au temps des révolutions politiques, veut se choisir une bannière; mais lorsqu’il croit avoir adopté la meilleure, arrivent les mécomptes qui l'obligent à changer , jusqu’à nouvelle péripétie... Aussi le scepticisme forme-t-il le système dominant , si l’on peut appeler système la négation de tout système. C’est pourquoi les partisans du scepticisme, honteux de leur nullité, ont tenté delà dissimuler sous le nom d ’ecclectisme j mot
heureux qui parait signifier quelque chose et ne signifie rien; car l’ecclectiste est celui qui choisit ; or, pour choisir il faut nécessairement être déterminé par le raisonnement ou l’expérience, par le dogmatisme ou V empirisme. Philosophiquement parlant , il n’existe en effet que ces deux systèmes, et encore est-
il douteux qu’il existe d’autre base scientifique que
l’expérience; car les systèmes les plus abstraits prétendent, eux aussi, s’appuyer sur elle, sur des faits plus ou moins bien interprétés. Quoi qu’il en soit, dans la mobilité des idées médicales, dans les révolutions perpétuelles dont la science est travaillée, mobilité, révolutions qui tiennent à notre profonde
ignorance d’un fait principe, Y essence de la vie 3 git la cause scientifique véritable de nos dissentions.
12° Il en est encore une autre, cause honteuse dont nous rougissons de parler, cause qui n’a plus rien de commun avec la science , Véritable lèpre originelle qui s’attaque au cœur de l’homme dans toutes les conditions de la vie : vous l’avez devinée, c’est Y égoïsme. Non cet égoïsme moral qui, sous le nom d'émulation > est le germe des vertus et des grandes actions, mais cet égoïsme matériel, sordide, qui se résume dans ces deux mots : de l’or> des honneurs. L’égoïsme c’est l’envie, c’est cet instinct par lequel la nature voulut assurer la conservation de l’individu et que l’homme fait servir à sacrifier ses semblables. Tel est le vice qui saute à tous les yeux et qui nous livre en butte à la malignité populaire. Cette passion abjecte a régné de tout temps, sous les apparences de la rivalité scientifique; nous la retrouvons dans tous les lieux et dans tous les siècles , depuis Ascîépiade qui, jadis, à Rome, qualifiait insolemment les œuvres d’Hippocrate de froides méditations sur la mort j, jusqu’aux diatribes de l’obscur Gourmelen contre le vertueux et célèbre A. Paré ; de l’anatomiste Riolan contre le crédule Habicot ; du malicieux Guy-Patin contre les partisans de l’antimoine; depuis les inimitiés de Sydenham et de Morton, au dix-septième siècle, jusqu’aux disputes scandaleuses de Rouvart et de Bordeu , au dix-huitième ; depuis les grotesques dissentions des chirurgiens et des barbiers, des médecins et des chirurgiens, pen-
dant les siècles passés , dissentious dans lesquelles durent intervenir les arrêts des tribunaux, des parlements et même de l’autorité royale, jusqu’aux discussions passionnées qui divisent les médecins les plus renommés de notre époque.
Cette lèpre homicide s’imprime dans le livre du savant, trône dans la chaire du professeur, respire sur les lèvres du praticien dans le monde; mais surtout elle s’assied au chevet du malade, et transpire dans les perfides précautions oratoires, dans le sourire dédaigneux et jusque dans le silence improbateur du médecin consultant; car, abonder franchement dans les vues d’un confrère, c’est reconnaître un égal en habileté ; et dût-on se borner à changer la violette en guimauve, la vanité, l’intérêt surtout , vous invitent à ne pas dire ou faire exactement comme lui....
Il est une autre tactique non moins usitée : celleci consiste à sè conformer, dans l’application, aux systèmes professés par des rivaux plus heureux ou plus habiles , et cependant à médire de ces mêmes rivaux.
Pas n’est besoin de dire que dans ces cas la diversité d’opinions n’est qu’apparente.
Mais j’entends gronder l’anathème; le vice, qui s’est reconnu, crie au scandale et médite vengeance... Oser ainsi mettre à nu les turpitudes de la profession!... Eh pourquoi ne dirions-nous pas ce que chacun pense ?,Ce que vous venez d’entendre ou vous le dira, on vous le répétera tous les jours; seu-
lement ou ne l’imprimera pas. Mais à quoi sert de couvrir une plaie dont la malice, à chaque instant, arrache l’appareil? mieux vaut la produire dans tout ce qu’elle a de révoltant, afin d’augmenter, s’il se peut, l’horreur quelle inspire, et d’engager ainsi , sinon les malades à s’en guérir, au moins les individus sains à s’en préserver.