INTRODUCTION. XLI
rapports les plus grossiers, il faut mettre du sien, puisque le jugement est œuvre de l’âme et est essentiellement en dehors des ehoses : la question est donc de savoir s’il faut mettre fout ce qu’on peut du sien, ou si, comme semble le vouloir J.-J. Rousseau, il en faut mettre le moins possible. Or, pour moi, la réponse ne saurait être douteuse; car on aura approché de la vérité entière d'autant plus qu’on aura saisi et indiqué un plus grand nombre de rapports entre les choses, la vérité étant d'autant moins vraie qu'elle est moins complète.
Je ne reproche pas à la méthode numérique de compter, car on ne peut systématiser sans compter ; mais Je lui reproche de compter seulement, en un mot, de s’en tenir au résultat rigoureux, comme le mathématicien. Je lui reproche de trop compter, de compter trop longtemps, de compter toujours, de ne vouloir pas mettre de son esprit dans les choses.
Cette méthode est le fléau de l'intelligence; elle fait du médecin un agent comptable, serviteur passif des chiffres qu’il a superposés ; et le plus grand reproche que je lui fasse, c’est d’étouffer l’intellisence médicale.
Vous vous applaudissez de ce que nous déplorons; vous ne voulez pas que l'intelligence intervienne : nous voulons, nous, que lintelligence s'exerce dans toute sa puissance.
Je tiens à bien faire comprendre ma pensée : J’adopte la statistique, j'adopte même, si vous le voulez, la méthode numérique, pourvu qu'elle ne soit qu’un moyen, quelquefois préparatoire, le plus souvent complémentaire, un peu moins imparfait que ce qui existait auparavant ; mais je la repousse de toutes mes forces si elle se donne pour une méthode complète capable de conduire nécessairement à la vérité.
La méthode numérique mène à des résultats qui ne sont et ne peuvent être que des faits bruts, que des notions élémentaires. Ces faits, ces notions, sont une pâture pour l'intelligence qui les élabore.
Au fond la méthode numérique ne diffère que bien peu de la méthode universellement suivie jusqu'ici. Un praticien qui étudiait la rougeole voyait une fièvre d’invasion, un exanthème, une desquammation, des complications dont il tenait compte, ce me semble; il enregistrait ses observations sur le papier, puis il indiquait les faits généraux et communs, les faits accidentels et spéciaux. Ce n’est
pas autrement que procédaient les praticiens des siècles passés; c« TROUSSEAU, 2° édit, — 1. d
XLIL INTRODUCTION.
n’est pas autrement que, de nos jours, procédaient Corvisart, Bayle,. Laennec, MM. Rostan, Lallemand, Andral, Bowllaud, Calmeil et tant d’autres, avant que la méthode numérique fût mventée. Quand. ils avaient examiné, dans le cabinet, les observations recueillies au lit des malades, ils indiquaient les résultats, puis tiraient des conclusions. :
Que fait de plus la méthode numérique? Elle compte rigoureusement. Au lieu de dire une centaine de malades, elle dit 99 ou 104 malades ; au lieu de dire, comme Bretonneau l’a dit le premier : Dans la fièvre putride, les perforations intestinales se font dans les glandes de Peyer et de Brunner ulcérées, et s’observent assez souvent; elle. a dit : Les perforations intestinales s’observent tant de fois sur 100. Au lieu de dire : Le ramollissement accompagne le plus souvent l’hémorrhagie du cerveau; elle dit : Le ramollissement l’accompagne 16 fois sur 26, par exemple. La méthode vulgaire disait et dit encore que la pneumonie lobulaire complique très-fréquemment l’exanthème morbilleux ; la méthode numérique indiquera la proportion relative.
C’est donc un procédé qui enr plus exact; mais, en définitive, c’est, toujours le même procédé.
I suffit d'observer avec attention pour arriver aux mêmes résultats capitaux que ceux où conduit le numérisme. Quand je me mis à étudier la coqueluche, je m'aperçus promplement que les quintes convulsives cessaient presque toujours, ou tout au moins qu'elles devenaient beaucoup moins fréquentes quand le malade éprouvait un accident fébrile, quelle qu’en fût la cause d’ailleurs. Ce fait d’observation, Je l’avais indiqué dans mes leçons cliniques avant d’avoir compté, jai compté ensuite, et, au lieu de dire presque toujours, j'ai dit éant de fois sur tant d'observations recueillies: ce qui revenait exactement au presque toujours.
Et n'imaginez pas, messieurs, que cette exactitude mathématique existe réellement: elle n’est que relative, car elle change sous l’observation du même homme, suivant l’année, suivant la saison, suivant la constitution médicale. De sorte que le même fait qui, lan dernier, s observait une fois sur 5, cette année n'existe plus qu'une fois sur 40; l'an prochain, peut-être, il n’arrivera qu’une fois. sur 20 : de sorte que votre loi, votre vérité vraie n’est pas absolue, et ne peut l'être, eLsi le pathologiste cherche à formuler les faits que vingt partisans de: la méthode numérique ont donnés chacun comme
INTRODUCTION. “Xnt l'expression extrême de l'exactitude, il en est réduit ou à prendre une moyenne qui ne sera plus vraie demain, ou à recourir à ces odieuses et détestables formules que lon voulait bannir du langage médical : quelquefois, souvent, le plus souvent, généralement.
Que m'importe cette apparence d’exactitude ! Quand un de nos collèeues signala au monde médical la coïncidence qui existe entre les maladies du cœur et le rhumatisme articulaire aigu, cette belle découverte fut-elle moins bien accueïllie parce qu'il dit érès-souvent, au lieu de dire 44 fois sur 100? L'influence du sulfate de quinime sur l’hypertrophie miasmatique de la rate est-elle moins bien établie quand M. Bailly a dit presque toujours, que si l’on avait dit 90 fois sur 400 ? | |
Mais, nous dit-on, la méthode numérique nous permet de constater la véracité des assertions d’un médecin. Pensez-vous, par hasard, messieurs, que si l’on veut mentir, on ne le puisse aussi bien avec des chiffres exacts qu'avec des à peu près? Pensez-vous que le médecin impudent et menteur, s’il en existait, ne fera pas un résultat numérique aussi aisément qu'une assertion générale ? H se donnera seulement la peine de mentir plus tôt que l’autre, il mentira dans l’histoire dont il aura fabriqué les détails, et il donnera un résultat exact; l’autre, sans autant de labeur et d’hypocrisie, ne mentira que dans la conclusion.
Ainsi quoique je n’accorde à la méthode numérique, telle qu’on la veut pratiquer aujourd’hui, qu’une importance très-minime comme moyen d'étude, cependant j'en conseillerai l'emploi, parce qu’elle habitue l’élève et le médecm à lattention, et qu’elle leur permet de mieux apprécier certains détails qui n’échappent pas à un observateur instruit et intelligent, mais qui pourraient rester inaperçus pour ceux qui ont moins l’habitude des malades.
Le médecin qui à popularisé la méthode numériqu: a en même temps introduit l’analyse des statisticiens dans l'étude de la pathologie, et la dissection minutieuse des faits observés la conduit quelquefois à des notions nouvelles, qui, pour être accessoires, n’en méritent pas moins d’être connues et enregistrées. L'analyse rigoureuse n’est donc pas sans utilité, et, bien qu’elle présente l’incon- vénient trés-grave d’émietter les faits, pour se servir de la spirituelle expression de M. Bretonneau, de manière à les défigurer complétement, elle nous initie pourtant à quelques notions subalternes, qui, tôt ou tard, pourront acquérir une certaine valeur scientifique.
ALIV INTRODUCTION.
Si la statistique appliquée à la médecine n’élevait pas trop haut ses prétentions, si elle se considérait non comme la clef de voüte de toute science, mais comme un procédé un peu moins imparfait que la plupart de ceux que l’on suivait Jusqu'ici, je ne songerais qu’à la louer, qu’à la présenter à votre choix, parce que réellement je la crois utile; mais elle fait tant de bruit pour de si pauvres résultats, qu’on ne peut, en conscience, l'aider à tromper la Jeunesse par une sorte de charlatanisme d’exactitude et de vérité.
La statistique veut trop de faits, elle sent bien qu'elle ne vaut que par le nombre, et c’est le nombre qu’elle cherche surtout. Il n’en est plus de même de la méthode d’induction dont je veux maintenant vous entretenir.
La forêt de faits de Bacon n’a pas grande valeur prise au pied de la lettre, elle ne vaut rien surtout comme on l’a comprise de nos jours. Sans doute, deux faits permettent mieux de conclure qu'un seul, cent que deux, mille que cent : est-ce à dire qu’un fait tout seul ne puisse porter son enseignement ? On vous dit : assemblez des faits, recueillez des observationsde votre mieux, aussi complètes que possible, recueillez-les passivement, sans faire intervenir votre intelligence; loin de là, réprimez jusqu’à nouvel ordre tout élan de votre esprit, soyez le calculateur qui aligne des chiffres, et qui ne pense au résultat que lorsqu'il a épuisé toutes les colonnes.
Et mor, Je vous dis aussi : assemblez des faits, recueillez des observations de votre mieux, aussi complètes que possible ; mais dès que vous avez un fait, un seul fait, appliquez-y tout ce que vous possédez d'intelligence, cherchez-v les côtés saillants, voyez ce qui est en lumière, laissez-vous aller aux hypothèses, courez au-devant, s’il le faut ; que chacun des mots de cette phrase soit l’objet de votre imdagation, cherchez à comprendre cette langue inconnue, et dussiez-vous la bégayer longtemps, n’attendez pas, pour essayer de la parler, que les cent mille mots du vocabulaire soient inscrits dans votre mémoire. s
Demain, un fait nouveau viendra s’ajouter au premier : il surgira de nouveaux points de comparaison, d’autant plus lumineux pour vous que le fait principe avait été mieux étudié, mieux compris ; déjà vous marchez à la vérification de vos hypothèses, vous assemblez, vous dissociez; car, comment, dans une tête intelligente, deux notions resteraient-elles en présence, que l’âme n’ait su ce qu’elles ont d’étranger ou de commun,