L INTRODUCTION
un savant illustre vous a fait connaître les modifications que les tons colorés exerçaient les uns sur les autres ; en un mot, on a fait une science de l’harmonie des couleurs. Et le sang circule encore sous la palette de Rubens, les étoffes brillent sur les toiles de Van Dyck; et les madones de Raphaël sont toujours ce que la beauté a de plus divin et de plus suave. Pourquoi donc, avec tant de moyens d’études, tant de notions scientifiques précieuses, nos peintres restent-ils si loin des maîtres moins savants qui font la gloire de l’art? Pourquoi donc nous, si riches de connaissances préparatoires, si riches de moyens de diagnostic, ne produisons-nous pas des hommes comme Baillou, Sydenham, Torti, Stoll? Ce n’est pas à coup sûr que la nature ait élé envers nous plus avare de ses dons : chaque siècle enfante les mêmes intelligences, et les âges de la barbarie la plus abjecte ont eu probablement des hommes aussi vigoureusement organisés que ceux des siècles de Périclès, d’Auguste, de Léon X et de Louis XIV. Combien de fois, dans nos rapports avec les jeunes hommes qui se pressent sur nos bancs, ne distinguons-nous pas des intelligences d'élite, auxquelles il ne manquera, pour produire des fruits, qu’une occasion: utile, qu’une direction favorable ? Mais ceux de vous qui se révèlent par une aptitude exceptionnelle, lorsqu'ils ont acquis, par un travail long peut-être, mais qui n’est nullement difficile, les notions qui constituent les sciences préparatoires et auxquelles on accorde une place malheureusement si large, lorsqu'ils ont, en quelques mois, égalé, surpassé leurs maîtres dans l’art si facile d'appliquer au diagnostic local et leurs sens et les instruments dont on peut les armer, tout fiers d’une conquête qui leur a coûté si peu de peine, encouragés dans cette bonne opinion d’euxmêmes par les personnes qui font consister toute la médecine dans ces notions vulgaires, ils s’habituent à ne rien faire produire à leur intelligence, et tombent dans une sorte d’inertie morale; tandis que nos devanciers, moins riches que nous de ces connaissances que vous devriez tant utiliser, avaient sans cesse l'esprit en travail de production : pauvres, ils mettaient en œuvre la plus mince des connaissances que le hasard, que l'expérience leur avait donnée;. ils exerçaient incessamment les forces de leur esprit, comme les athlètes exercent celles de leurs muscles, et il en résultait une puissance qui se traduisait quelquefois par des écarts singuliers, mais souvent aussi par des vues pleines de grandeur et de fécondité. Les efforts se multipliaient donc en raison de la pauvreté des moyens,
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et les résultats étaient immenses ; et vous, autour de qui les moyens abondent, gâtés, énervés, rassasiés par ce qui vous est si abondamment offert, vous ne savez que recevoir et qu’engloutir, et votre intelligence paresseuse étouffe d’obésité et meurt improductive.
De grâce, un peu moins de science, un peu plus d'art, messieurs!
Mais j'ai dit que l’on naissait artiste, que l’on devenait savant : j'ai dit que le savoir était facile, et j'entends déjà ceux qui comprennent mal, ou qui croient devoir mal comprendre ce que Je viens de dire, m’accuser d'encourager la jeunesse dans la quiétude du fatalisme. S'ils sont nés artistes, ils sont nés médecins; qu'ils attendent tranquilles les inspirations faciles de l’art.
Je ne laisse à personne le droit d'interpréter ainsi mes paroles. On naît artiste en ce sens que, si le ciel vous a refusé l'aptitude artistique, quoi que vous fassiez au monde,vous ne serez que des savants; mais avec l'aptitude la plus heureuse, vous ne serez rien sans travail. Le travail est une source d’inspirations puissantes; la contemplation des chefs-d’œuvre de l’art fait éducation de lartiste, et le peintre qui, avec l'intelligence la plus élevée, n’irait pas vivre pendant quelques années dans cette atmosphère de génie que l’on respire au delà des Alpes, ne serait jamais qu’un homme incomplet, renfermé dans une individualité restreinte : tandis qu'avec l'étude, avec l'exemple, 1l profite tout d’abord de ces laborieux procédés inventés par les artistes des siècles passés, mais désormais acquis à la science, et partant, faciles; il corrige les écarts de son imagination fougueuse, sans cesse ramené vers le beau par la contemplation du beau ; 1l épure son goût instinctivement, involontairement, et toute sa spontanéité, désormais bien dirigée, le jette d'emblée dans ces régions élevées où l’art, dans toute sa puissance, enfante ces merveilleuses pages que l'artiste lègue à l’admiration des races futures.
Dieu a fait Lavoisier; mais notre immortel chimiste n’eût été qu’un traitant heureux si, de bonne heure, il n’eût, dans les vapeurs du fourneau, dans la fréquentation des savants de son époque, fait l'éducation de cette intelligence par qui devait être enfantée la plus féconde des découvertes.
Croyez-vous que Paré, J.-L. Petit, Sabatier, Dupuytren; croyezvous que Baïllou, Fernel, Laennec, Corvisart; croyez-vous que Lavoisier, Foureroy, Berthollet, Damas; croyez-vous que d’autres encore, dont le nom est dans toutes vos bouches, et ne saurait être