‹ Clinique médicale de lHòtel-Dieu de Paris (volume 2)Chapitre 46 sur 76 · IX. — DE L'ÉRYSIPÈLE, ET PRINCIPALEMENT DE L'ÉRYSIPÉLE DE LA FACE · texte numérisé non relu

IX. — DE L'ÉRYSIPÈLE, ET PRINCIPALEMENT DE L'ÉRYSIPÉLE DE LA FACE

Sa pathogénie. — Indépendamment de la prédisposition individuelle, de la cause générale, il ya presque toujours une cause occasionnelle, — Il peut survenir spontanement dans les épidémies. — Le traumatisme augmente sa gravité. — Les phénomènes généraux sont sous la dépendance de l’inflammation de la plaie et des vaisseaux lymphatiques. — Le délire n’a pas la signification qu’on lui accorde. — L'érysipèle est quelquefois contagieux. — L'orsqu'il n'arrive pas comme complication d’une autre maladie, c’est une affection sans gravité, qui guérit d’elle-même.—Ta médecine doit être expectante.

MESSIEURS

Nous avons en ce moment plusieurs malades atteints d’érysipèle : une jeune fille, au n° 6 de la salle Saint-Bernard ; une autre âgée de vingt ans, au n° 10; un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, au n° 8 de la salle Sainte-Agnès. Ces trois individus ont été pris dans des circonstances à peu près analogues, et l'érysipèle de la face a revêtu chez eux la même forme. Enfin, au n° 4 de la salle des hommes, nous avons vu un quatrième malade affecté de la même maladie; mais qui, en raison de la marche qu'elle a suivie, présente un intérêt particulier. |

Get hornme avait, lors de son entrée à l'hôpital, un mal de gorge très vio= lent, avec retentissement dans les ganglions sous-maxillaires : au premier examen, J'avais prédit que, à notre seconde visite, nous aurions affaire à un érysipèle de la face, et l'événement avait justifié mon pronostic. En me pronon: çant ainsi, messieurs, je me fondais sur l'existence de certains phénomènes sur lesquels j’appelai toute votre attention.

Trois jours auparavant, ce malade avait ressenti une douleur de gorge excessivement violente, et le lendemain l’angine était nettement caractérisée ; la douleur avait augmenté le surlendemain en même temps que s’était produit un engorgement ganglionnaire assez considérable au niveau de l'angle de la. mâchoire, en même temps aussi que le mouvement fébrile intense s'était pro= noncé, En abaissant la langue et en examinant le pharynx, nous avions trouvé une rougeur très vive de la luette, du voile du palais, des pilers et des amygdales. En présence de ces symptômes, je pensai à une angine catarrhale ou à une inflammation érysipélateuse du pharynx. Cependant comme l'angine catarrhale n’est pas habituellement, à beaucoup près, aussi douloureuse que l’est l’érysipèle du pharynx, comme la tuméfaction n’était pas aussi prononcée, que la rongeur était plus vive, que la fièvre était plus considérable qu'elle

n'aurait dû l'être dans le premier cas, et que les ganglions du cou étaient aussi plus tuméfiés, je m'arrêtai à l’idée d’un érysipèle. Ayant ainsi posé mon diagnostic, je devais m'attendre à ce que le mal gagnât les fosses nasales, et apparût bientôt à la face. En effet l’érysipèle, qui avait commencé à paraître pendant la nuit à l'ouverture des narines, s'était propagé au nez ; le lendemain matin, la douleur de gorge et la rougeur du pharynx avaient disparu, et l'affection avait marché absolument comme elle marche lorsque nous suivons son évolution sur la peau. Du nez, s'étendant aux joues, des joues aux paupières, au front, elle arrivait ainsi jusqu’au cuir chevelu, puis faisait le tour de la tête, restant deux à quatre jours à la même place, envahissant ainsi les parties de proche en proche. |

Il importait beaucoup de connaître cette marche de l’inflammation érvsipélateuse que mon ami M. le docteur Gubler a le premier signalée il v a une dizaine d’années, pour bien comprendre que l’érysipèle de la face n’était qu’une propagation de celui du pharynx, et pour ne pas répéter, ce qu’on a souvent dit, qu'il y avait métastase. Et, notez bien ceci, cette propagation, comme l'avait aussi parfaitement établi le médecin que je viens de vous nommer, cette propagalion peut se faire en sens inverse, l’érysipèle primitivement développé sur la peau étant susceptible de gagner les membranes muqueuses. Cette inflammation érysipélateuse des menibranes muqueuses ne doit pas être confondue avec d’autres espèces d’inflammations des mêmes membranes, et cela est essentiel à connaître au point de vue pratique. J'aurai, sans aucun doute, occasion de revenir sur ce point dans le cours de ces leçons.

Mais aujourd'hui, messieurs, je vais m’arrêter un instant sur l’érysipèle de la face. Ne vous attendez pas à ce que je vous en fasse l’histoire complète, cette histoire vous la trouverez dans les livres que vous avez tous entre les mains. Chomel et M. le docteur Blache dans le Dictionnaire de médecine, MM. Hardy et Béhier dans leur 7raité de pathologie interne, vous en ont donné des descriptions auxquelles il ne reste rien à ajouter; je veux donc seulement insister sur quelques particularités relatives à sa pathogénie et à son traitement.

Les chirurgiens sont généralement d'accord pour admettre que l’érysipèle, lorsqu'ils l'observent dans leurs services de blessés, en quelque partie du corps qu'il se manifeste, vient sous l'influence de causes traumatiques. Un malade a subi une petite opération, on lui a ouvert un abcès avec la lancette, on lui a fait, en un mot, une légère plaie à la peau, lorsqu’au bout d’un certain temps il est pris de malaise; les ganglions correspondants à la partie blessée s’engorgent : ceux de l’aine, par exemple, lorsque la plaie siége au membre inférieur; ceux du coude et de l’aisselle, lorsque la blessure occupe ta main. Bientôt apparaît la rougeur érysipélateuse. Ici la cause de l'affection est évidente, chacun saisit à merveille son mode de développement : on admet bien une cause prédisposante existant, soit dans lindividu lui-même, soit en dehors de lui; on admet bien une constitution médicale en vertu de laquelle, à telle

époque, on ne pourra faire à un malade l'opération la plus insignifiante sans qu'il soit sous le coup de cette complication, tandis qu’en d’autres temps les opérations les plus graves ne donnent lieu à aucun accident de cette nature; mais, en définitive, c’est toujours un érysipèle traumatique, comme or l'appelle, et l'on a grand soin de le distinguer de l’érysipèle dit médical.

Il semble, pour un grand nombre de médecins, que l’érysipèle dit médica soit placé en dehors de la loi qui régit l’érysipèle chirurgical : ainsi Chomel @ M. Blache disent que « l’érysipèle n'est jamais le résultat d'une cause externe ou du moins s2 quelquefois une cause externe concourt à sa production, elle n'a qu'une part secondaire à son développement. » Nous croyons être plus près de la vérité en faisant intervenir dans l'immense majorité des cas l’actior des deux ordres de causes.

Ilen est ainsi dans les circonstances auxquelles je viens de faire allusior (je dois le dire tout de suite, c’est en temps d’épidémies), dans lesquelles l'érysipèle semble se développer spontanément sans causes occasionnelle appréciables. Ceux de vous qui suivent les services de chirurgie savent que tandis que pendant un certain temps, un an, dix-huit mois, deux ans, il es rare de voir survenir cette affection à la suite des opérations même les plu graves, à d’autres moments, ainsi que je vous le rappelais il y à un instant, chirurgien ne peut donner le moindre coup de bistouri sans exposer son malade à cette complication. C’est ce qui a lieu dans ce moment : en même temp: que règne la plus grave des épidémies de fièvre puerpérale qui aient jamai sévi depuis longtemps sur l'hospice de la Maternité, où soixante malade viennent de succomber dans l’espace de dix mois, enlevées par cette épouvan: table peste (1); au moment où la prudence a forcé les médecins de cet établis: sement de le fermer pour envoyer les femmes faire leurs couches dans les autre: hôpitaux, on voit dans un grand nombre de services chirurgicaux se déclarer chez les blessés, des érysipèles de formes graves. Ces coïncidences de la fièv puerpérale et de l’érysipèle chez les opérés ont été depuis longtemps signa

lées, et Graves, l’illustre clinicien de Dublin, les avait nettement indiquées mais c'est à l’Adpifal des Cliniques de la Faculté de médecine de Paris qui l’on a été à même, plus que partout ailleurs, de noter le fait, cet hôpital renférmant des services destinés aux accouchements et des services de chirurgie

H y a donc incontestablement certaines conditions, un je ne sais quoi dan: l'air, qui disposent les individus à prendre, sous l'influence de causes occa sionnelles, des érysipèles qui, dans d’autres circonstances, ne se seraient pà développés. Il y a aussi, comme le pensait Graves, une influence contagieuse je reviendrai tout à-l’heure sur ce point ; mais les causes occasionnelles, mêm dans ces cas, jouent le plus ordinairement un rôle dont la valeur a été tro] méconnue, Observez le fait attentivement, et vous verrez que l’érysipèle décri

(1) Voyez la longue discussion sur la fièvre puerpérale, qui a occupé l’Académie d médecine : De la fièvre puerpérale, de sa nature et de son traitement (Paris, 1858).

sous le nom d’érysipèle médical, non traumatique, par opposition à l’érysipèle traumatique, dit chirurgical, a presque toujours; comme celui-ci, pour point de départ, sinon une véritable plaie, du moins une lésion, quelque légère qu’elle soit.

Chez trois de nos malades la chose est hors de doute.

La jeune fille du n° 6 de la salle Saint-Bernard avait à l’angle de l'œil un bouton suppuré, elle la gratté, et a appelé en ce point une inflammation plus vive que celle qui existait auparavant. C’est de cette petite écorchure qu'est parti l’érysipèle, qui a gagné progressivement les joues, le front, et qui n'a guéri qu'après avoir envahi le cuir chevelu.

La malade du n° 10 avait un eczéma du nez depuis longtemps : l’inflammation érysipélateuse a débuté par là; du nez elle s’est étendue aux yeux, à la face et au cuir chevelu, où elle commence maintenant à se montrer, après s'être éteinte sur les autres parties.

L'érvsipèle chez le jeune garçon du n° 8 de la salle Sainte-Agnès a suivi la même marche, après avoir eu pour cause occasionnelle également'un eczéma du nez, et c’est la troisième fois que cet eczéma, dont le malade est depuis longtemps affecté , devient le point de départ du même accident. |

Je le répète, observez attentivement les faits que vous rencontrerez ; et, sinon toujours, du moins dans la presque universalité des cas, vous trouverez en un point quelconque du visage, à l'angle de l'œil, dans le nez, aux lèvres, derrière l'oreille, sur le cuir chevelu, une petite lésion des téguments. Souvent ce sera une ulcération herpétique du visage, de la membrane muqueuse de la gorge, qui aura causé tout le mal ; ou bien encore ce sera une inflammation des gencives occasionnée elle-même par la présence d’une dent cariée. En définitive, s’il faut, bien entendu, tenir compte de la prédisposition individuelle, et plus encore de l'influence d’une cause générale dont la nature nous échappe, — cela est admis par tous les médecins, — il est besoin aussi d’une cause occasion-. nelle, déterminante; cette cause a donc une part essentielle, et non pas secondaire, au développement de la maladie.

Que dans quelques circonstances, sous l'influence des épidémies, l’érysipèle se développe spontanément, indépendamment de tout traumatisme ; ce sont R des faits exceptionnels, et dans d’autres cas où l’on pourrait croire que la cause occasionnelle a fait défaut, on finit souvent par la découvrir.

. Vous vous rappelez sans doute, messieurs, une femme entrée dans le service de la Clinique pour un érysipèle de la face et du cuir chevelu, et chez laquelle il semblait que cette affection n’eût pas eu son point de départ dans une lésion des téguments. En effet, lorsqu’à son arrivée, je l'avais interrogée avec soin, elle nia avoir rien eu antérieurement qui pût rendre compte de son accident : elle affirmait n'avoir eu aucun mal, soit aux oreilles, soit aux yeux, soit au nez, Soit à la gorge, aucune écorchure en quelque point que ce fût du visage ou de la tête. On était donc autorisé à admettre un érysipèle survenu d'emblée ; mais plus tard, lorsque je revins sur mes précédentes interrogations,

la malade nous raconta qu’elle avait eu une douleur violente, une inflammation de l'oreille qui, pendant quelque temps, lui avait troublé l’ouïe, et, suivant son expression, l'avait fait entendre dur. Elle se souvenait aussi qu'alors elle avait eu des glandes au cou; que, deux jours après, une plaque rouge et cuisante s'était montrée derrière l'oreille, gagnant successivement la face et le cuir chevelu, où nous constalions sa présence. Remontant ainsi au point de départ, nous suivions la marche qu'avait suivie l'affection de la peau, et une fois de plus nous avions la preuve que cet érysipèle qui, pour beaucoup de médecins, aurait été réputé médical, avait la plus grande analogie, quant à son point de départ, avec lérysipèle chirurgical ou traumatique.

Toutefois là se borne l’analogie, car ce qu’on entend par traumatisme, quand il s’agit de l'affection dont nous parlons, donne à l’érysipèle une gravité toute particulière. La vérité de cette proposition est démontrée par ce qui arrive consécutivement aux plaies de la face, et plus encore du cuir chevelu, alors que se manifestent les symptômes cérébraux que l’on a regardés comme fréquents et d’un funeste augure dans l’érysipèle de la tête, tandis qu'ils ne le sont ordinairement que dans l’érysipèle de cause traumatique proprement dite, Cela dépend probablement de ce que, dans cette dernière circonstance, les vaisseaux mis récemment à nu deviennent le siége d’une inflammation violente, amenant des désordres beaucoup plus sérieux pour le reste de l’économie ques cela n’a lieu dans l’érysipèle déterminé par une petite écorchure déjà en voie de cicatrisation, par une ulcération herpétique du nez, de l'oreille, des yeux: À ce point de vue, mais seulement à ce point de vue, il est nécessaire d’établin une distinction entre l’érysipèle chirurgical, si souvent mortel, et l'érysipèle dit médical, qui l’est si rarement. C’est de celui-ci que nous devons nous occuper.

Cet érysipèle à été dit de cause interne. Une des raisons qui ont déterminé les médecins à lui appliquer cette dénomination a été que, dans un certain nombre de cas, le mouvement fébrile, le malaise général, des troubles de la digestion, indiquant une modalité pathologique imprimée à l’économie, précédaient l'apparition de l’inflammation de la peau. Considérant alors l’érysipèle comme une fièvre éruptive, on l’a rangé, à l'exemple de Borsieri, dans le même cadre nosologique que la scarlatine, la rougeole, la variole et tous les exan-= thèmes.

Messieurs, c’est à mon sens une erreur. Que dans quelques circonstances, la fièvre précède la phlegmasie cutanée, je ne le nie pas, mais le fait est rare, et généralement c’est au contraire la phlegmasie qui précède la réaction fébrile. On ne voit pas assez qu’il se passe dans l’érysipèle de la face absolument la même chose que dans les érysipèles des autres parties du corps, qu'ils soient ou non de cause externe. Un individu a, par exemple, une plaie au pied ou à la jambe, cette plaie s’enflamme et devient très douloureuse ; les vaisseaux lymphatiques, les ganglions correspondants se gonflent, la fièvre s'allume, et l'érysipèle ne survient autour de la plaie qu’un, deux, trois jours plus tard:

Le mouvement fébrile, dans ce cas, ne saurait être assimilé à la fièvre prodromique des pyrexies exanthémateuses; l’inflammation de la plaie, l'inflammation des lymphatiques en rendent parfaitement compte. Or, cette lymphangite, l’adénite du moins, précédant l'apparition de l’érysipèle, personne ne pourrait contester son existence. Borsieri lui-même, tout en faisant de cette maladie une fièvre éruptive, avait noté l’engorgement ganglionnaire comme marquant le début de l'affection. « Illud etiam memoria probe tenenduim est, » dit-il dans le paragraphe qu’il consacre à l’érysipèle de la tête, « quod crebris ex observa- » tionibus constitit, si erysipelas artubus inferioribus incubiturum sit, inguinis » et femoris glandulas conglobatas, vasis cruralibus additas, antequam se exse- » rat, leviter dolere atque intumescere consuevisse, axillares vero ac cervicales, » si brachiis aut superioribus locis immineat. » Chomel lui-même, dont vous connaissez les idées sur l’érysipèle, signale cependant l’engorgement douloureux des ganglions lympbhatiques voisins de la région qui sera le siége de la maladie, comme un de ses phénomènes les plus remarquables et les plus constants.

Il ne faudrait pas cependant, messieurs, exagérer la portée de ce fait, et dire avec Blandin, que l’érysipèle n’est rien autre chose qu’une lymphite. Ainsi que vous l’a parfaitement démontré M. Velpeau, la lymphite et lérysipèle sont très distincts l’un de l’autre ; mais à son tour l’illustre chirurgien de la Charité me semble tomber dans un excès opposé, lorsqu'il prétend que l’adénite est consécutive à l’inflammation érvsipélateuse des téguments. Cet engorgement, ainsi que je vous le dis en m’appuyant sur mon expérience personnelle et sur l'autorité d’observateurs tels que Chomel. Cet engorgement vous le trouverez presque toujours précédant l'explosion de la phlegmasie érysipélateuse, mais vous coustaterez aussi qu'il répond à une lésion locale dans la région d’où partent les vaisseaux lymphatiques correspondants aux ganglions tuméfiés. Les malades vous diront, comme nous l’a dit cette femme dont je vous parlais tout à l'heure, ils vous diront, s’ils avaient, par exemple, une excoriation de l'oreille, que l'oreille leur fait mal; ils accuseront de la douleur, de la gêne dans les mouvements du cou. Il y a donc un travail inflam- Matoire antérieur à toute manifestation caractéristique de l’érysipèle, et ce travail suffit pour amener des accidents généraux.

En définitive, la fièvre prodromique de l’érysipèle, si l'on veut l'appeler ainsi, est une fièvre avec matière; c’est une fièvre symptomatique de l'inflammation qui s’est propagée aux vaisseaux lymphatiques correspondants à la lésion locale. Cette fièvre dure un, deux, trois jours; l’érysipèle se manifeste alors, et va se propager vers les différentes parties de la face et du cuir chevelu, restant à peu près trois à quatre jours fixé sur un point, s’eflaçant là à mesure qu’il s'écoule vers un autre point; sa marche est d’ailleurs assez lente, et il met huit à neuf jours, quelquefois davantage, à parcourir son trajet autour de la tête, de telle sorte que, parti du côté droit, par exemple, il n'arrivera du côté gauche que dans cette période de temps. Puis, dans quel-

ques cas rares, une fois ce premier tour accompli, il en recommencera un second, partant ordinairement du point le premier affecté. Cela, du reste, se voit plus rarement pour l’érysipèle de la face que pour celui des autres régions du corps.

L'extrême vivacité des accidents généraux est un fait remarquable. Il est peu de maladies où le mouvement fébrile soit plus prononcé, où les troubles gastriques soient plus considérables. On a accusé ceux-ci d’être la cause de lérysipèle : pour mon compte, c’est là proposition inverse que je soutiens, c'està-dire que les troubles gastriques dépendent de l'inflammation de la peau. Je vous ai rappelé souvent les expériences par lesquelles M. CL. Bernard a démontré qu’en provoquant chez un animal un mouvement fébrile violent, les sucs gastriques et intestinaux cessaient d’être sécrétés dans leur état normal. Dans bien des cas, ces faits trouvent leur application au lit du malade; dans l’érysipèle, notamment, suivant moi, la fièvre est la cause des perturbations des fonctions digestives que l’on observe le plus ordmairement.

Indépendamment de ces troubles gastriques, survient encore, dans lérysi-: pèle de la face, un autre accident sérieux, du moins en apparence : je veux parler du délire.

Lorsque l'affection gagne le cuir chevelu, il est bien peu d'individus qui ne. présentent quelques phénomènes cérébraux. La malade du n° 8 de la salle Saint-Bernard en est prise depuis deux jours, et son délire ne cessera proba= blement pas avant deux ou trois fois vingt-quatre heures ; il ne cessera que lorsque l’érysipèle aura envahi et successivement abandonné les différentes parties de la peau du crâne. :

Malgré leur gravité apparente, ces symptômes nerveux ne m’effravent pas: c'est que mon expérience m’a appris que l’érysipèle dit médical, lorsqu'il n’é= tait pas la complication d’une autre maladie, était généralement exempt de. dangers. Je dis lorsqu'il n’est pas la complication d’une autre maladie, car lorsqu'il survient à la fin d’une maladie aiguë, à la fin d’une variole, d’une scarlatine, d’une dothiénentérie, de la diphthérie, etc., où bien dans le cours d’une maladie chronique, comme la phthisie , lorsqu'il se jette à la traverse d'un état cachectique profond, le pronostic doit être tout différent. |

En dehors de ces cas, il en est encore où l'érysipèle est grave, c’est lorsque; sautant d’un point à un autre, il envahit progressivement le tronc, toutes les parties du corps : l’érysipèle ambulant est en effet bien autrement sérieux. que celui qui reste limité à la tête. |

GC n'est pas, messieurs, que l’érysipèle ambulant soit accompagné d'ac: cidents plus sérieux que celui qui reste limité au visage, tout au contraire la fièvre est généralement moins vive, le délire moins fréquent ; mais, la maladie se prolongeant quelquefois un et deux mois, la constitution finit par s’épuiser, à moins que le médecin, nonobstant la vivacité du mouvement fébrile, ne prescrive impérieusement une alimentation substantielle, seule capable de lutter contre la destruction des forces. Mais, dans quelques cas, il survient des

accidents dont les auteurs classiques ne font point assez mention, je veux parler de l'extension de l’érysipèle sur les membranes muqueuses de la bouche, des bronches, du canal alimentaire. Dans la suite de nos conférences, je reviendrai, ainsi que je vous l'ai dit au commencement de cette leçon, sur cette importante question. Je n’ai pas besoin d'ajouter que, dans ce cas, l’érysipèle ambulant prend une gravité dont il est bien difficile de triompher.

On à prétendu que lorsqu'il débutait par le nez, et qu'il s’étalait ensuite de chaque côté, l’érysipèle se bornait à la face et n’atteignait pas le cuir chevelu. J'ai observé des faits qui donneraient raison à cette manière de voir; mais dans d'autres, dont je fus également témoin, l’érysipèle, ayant débuté par le nez et s'étant étendu de chaque côté, gagna le cuir chevelu et fit Le tour de la tête.

Il est des circonstances où la gravité de l’érysipèle est dans la nature même de l'affection ; il en est ainsi des érysipèles contagieux, qui ont souvent une marche fatale et sont accompagnés dès leur début de symptômes généraux qui éveillent les craintes du médecin. Il faut croire que dans ces cas l’érysipèle n'est que la manifestation extérieure d'une affection générale grave primitive, ou bien encore qu’il se comporte à la façon de la diphthérie primitivement locale, qui bientôt infecte l’économie tout entière. Au commencement de l'année 1861, un de nos confrères nous racontait que plusieurs personnes d'une même maison avaient été affectées d’érysipèle, qui avait débuté chez les unes par le pharynx, chez les autres par l'angle interne des veux ou par l'ouverture extérieure des narines. Un premier individu était mort; la garde qui lui avait donné des soins succombait bientôt après lui à la même affection dont furent sérieusement pris à leur tour plusieurs membres de sa famille et le concierge de la maison, qui avaient eu occasion de se trouver en contact avec le malade.

Dans le mois de juillet de la même année 1861, la Gazette des hôpitaux publiait une note qui montre une fois de plus la gravité de ces érysipèles contagieux, à l’occasion de la mort de deux jeunes élèves de nos hôpitaux, MM. Gaston Reynier et Ernest Gruteau, enlevés par cette maladie qu'ils avaient contractée dans les services de M. Nélaton et de M. Voillemier. La mère de l’un de ces malheureux jeunes gens, M. Gaston Reynier, succombait elle-même, quelques jours plus tard, à un érysipèle qu’elle avait pris au lit de son fils.

Quelques mois plus tard j'étais appelé en consultation par mon honorable ami M. le docteur Paris, auprès d’un M. E... chez lequel un de nos chirurgiens les plus habiles, M. le professeur Nélaton, avait été obligé de pratiquer le débridement du méat urinaire afin de faciliter l'introduction d'instruments lithotripteurs. M. E... succombait à un érysipèle gangréneux du prépuce, qui avait eu pour point de départ cette petite incision. La veille de sa mort, sa femme, qui l'avait soigné avec une grande sollicitude, fat prise de frissons ; le lendemain elle avait une angine violente, et vingt-quatre heures après un érysipèle de la face d’une extrême gravité, qui l'emporta alors qu'elle semblait

entrer en convalescence. La femme de chambre tomba malade en même temps que sa maîtresse, elle n’avait cessé de donner des soins à M. E... La maladie chez elle fut caractérisée surtout par une violente angine, et par un érysipèle qui se limita aux paupières.

Enfin, messieurs, vous vous rappelez avoir vu, en juin 1662, dans notre service, au n° 4 de la salle Saint-Bernard, une jeune fille de vingt-trois ans atteinte d’un érysipèle de la face, assez peu grave d’ailleurs, qui lui était survenu pendant qu’elle donnait des soins à son maître atteint d’un érysipèle phlegmoneux de la jambe. — Si l’érysipèle spontané est ordinairement une maladie bénigne, il peut donc être aussi une affection maligne et fatale transmissible par contagion, comme Graves l'avait indiqué. Cette malignité à sa cause, soit dans le germe qui est infectieux à un moment déterminé, soit dans des conditions spéciales de réceptivité morbide.

Je vous disais tout à l'heure que l’érysipèle était une maladie grave lorsqu’il venait compliquer une autre maladie qui, par sa durée et sa nature, avait déjà compromis l'existence des malades, comme la fiévre typhoïde chez les jeunes gens ; mais il en est surtout et plus encore ainsi, lorsqu'il survient dans la pneumonie adynamique chez les vieillards ; chez les femmes récemment accouchées et chez les enfants nouveau-nés.

Relativement à ce que je vous indiquais aussi des influences épidémiques au commencement de 1861, alors que sévissait sur presque tous les asiles destinés aux femmes en couches une épidémie terrible de fièvre puerpérale, les érysipèles du visage, ordinairement si peu graves, prenaient assez souvent une tournure fâcheuse, et l'événement donnait un démenti cruel à notre pronostic. On remarquait encore alors que la maladie avait quelque chose de conlagieux; un de mes collègues de la Faculté en signalait quelques cas, et moimême, dans ma pratique de la ville, j'en voyais des exemples. J'étais mandé avec mon honorable confrère M. Higgins, auprès d’une jeune dame américaine qui, au sixième mois de l'allaitement, prenait un phlegmon de la mamelle. L'abcès fut ouvert par M. Nélaton:; quelques jours plus tard, il survenait un érysipèle qui, du sein malade, s’étendait au reste de la poitrine. Le mari de cette dame, au service de la marine militaire américaine dans la Méditerranée, vint pour passer quelques jours avec sa femme. En chemin de fer, il s'était fait une écorchure insignifiante à la jambe. Deux jours ne s'étaient pas écoulés depuis son arrivée à Paris, qu’autour de la petite plaie se manifestait un érysipèle qui bientôt devint un phlegmon diffus et mit ses Jours en danger pendant près de trois semaines.

Abstraction faite de ces cas particuliers, l'érysipèle de la tête n’est pas une maladie grave. Dans une période de quatre années, de 1831 à 1835, époque où je fus chargé de suppléer le professeur Récamier dans cet hôpital, sur cmquante-sept malades dont je pris avec le plus grand soin les observations, de seul mourut. C'était une femme entrée dans mon service avec un érysipêle du cuir chevelu, compliqué du délire le plus violent; elle succomba deux

jours après sou arrivée dans nos salles. Assurément, une maladie aiguë dans. laquelle il ne meurt qu’un malade sur cinquante est une maladie bien bénigne de sa nature, et vous n’en connaissez peut-être pas une qui le soit autant. Comparez, par exemple, [a bronchite à l’érysipèle, et toutes choses égales d’ailleurs, toute proportion gardée, la première tue plus de monde que la seconde. Les faits que j'ai recueillis dans ma pratique particulière, dans celle de mes confrères, comme dans les différents services d'hôpital que j'ai eu à diriger depuis vingt-huit ans, me confirment chaque jour de plus en plus dans ma conviction ; et si j'ai vu quelquefois mourir des individus atteints d'érysipèle, je dois le dire, la faute en était beaucoup plus au traitement qu'ils avaient subi qu’à leur maladie. Généralement ils avaient été soumis à des médications que je regarde comme déplorables, et sur lesquelles je ne saurais trop appeler votre attention pour que vous vous gardiez bien de les appliquer.

Quant à moi, lorsqu'un malade affecté d’érysipèle se met entre més mains, je m'abstiens de toute espèce de traitement : je prescrirai un lavement à celui qui ne va pas à la garderobe, je donnerai 40 à 15 grammes d'huile de ricin, si la constipation ne cède pas; mais, en vérité, ce n’est pas là une médication bien énergique, c’est, si vous le voulez, de l'homæopathie, rien de plus. Telle est cependant ma manière d'agir depuis vingt-huit ans, et, grâce à elle, je n'ai pas souvenance d’avoir perdu plus de trois érysipélateux. L’expectation, voilà donc ma médecine dans l'érysipèle de la face. Je tiens mes malades au lit; car, avant toute chose, il faut éviter qu'ils ne prennent froid, et cela nonseulement pendant la période aiguë des accidents, mais encore dans la convalescence, le froid amenant des rechutes. Je donne des tisanes légèrement acidulées ; si le ventre n’est pas libre, j’aide les évacuations au moyen des laxatifs ; si les vomissements sont violents, je les combats par des purgatifs. Mais, messieurs, j'alimente, j'alimente alors même qu'il y a de la fièvre, alors même qu'il y a du délire. Ainsi, loin d’abattre mes malades par des pertes de sang, saignées du bras, application de sangsues derrière les oreilles ; au lieu de me faire une loi de leur administrer des émétiques, des purgatifs répétés; au lieu de les tenir à une diète rigoureuse, je reste spectateur de la lutte de laquelle, je le sais, la nature sortira victorieuse, si je ne la trouble pas dans ses Opérations ; je me tiens les bras croisés : et, je le répète, parmi le grand nombre d’érysipèles que j'ai vus, trois tout au plus ont eu une terminaison fatale ; dans tous les autres cas la maladie s’est éteinte d'elle-même. Ce sont des choses qu'il faut dire et ne pas craindre de proclamer bien haut : il en est de lérysipèle comme d’un certain nombre de maladies qui ont un emarche naturelle, que nous, médecins, devons bien nous garder de vouloir diriger, quand nous voyons les phénomènes pathologiques marcher régulièrement, car notre intervention intempestive troublerait le cours naturel du mal, et tournerait au détriment de celai qui réclamait notre secours.

Je tenais à insister sur ces considérations, parce que je vous devais des expli-

cations sur la manière dont vous me voyez agir, ou plutôt ne pas agir, chez nos malades atteints d’érysipèle. Lorsque dans d’autres services des hôpitaux vous avez vue mployer de grands moyens contre cette maladie ; lorsqu'’ici vous avez vu saigner, là purger ou faire vomir, ailleurs appliquer des vésicatoires ; lorsque vous avez vu cautériser avec le nitrate d'argent les parties affectées, et, malgré cela, la maladie guérir, vous avez dû penser que la médication avait été puissante, qu'elle avait été l’acte nécessaire et souverain pour arriver au résullat produit. Mais, avant de juger les effets d’un traitement médical, il importe de connaître la marche naturelle des maladies : c’est là la première notion que le praticien doive acquérir. Dans certaines circonstances, vous me voyez intervenir énergiquement ; dans d’autres, je laisse aller les choses, observant attentivement les phénomènes, prêt à appeler à mon secours, lorsque les indis cations se présentent, les moyens que la médecine tient à sa disposition. Savoir attendre, est une grande science dans notre art; et une prudente expectation explique bien des succès, elle explique surtout ceux obtenus quelquefois par les sectateurs d’Hahnemann.

L'érysipèle est donc une de ces affections qui guérissent d’elles-mêmes, je parle de l’érysipèle qui surprend l'individu en bonne santé, et non plus de celui qui survient, ainsi que je vous l'ai dit tout à l'heure, dans le cours d’autres maladies. J'ajoute enfin, il n’en est plus de même de celui qui se déclare dans ces conditions spéciales que je vous ai indiquées, car celui-là va revêtir des caractères tout différents, et sa gravité dépendra non de lui-même, mais de l'état général dont il n’est qu'une expression. Ainsi, dans les épidémies de fièvre dite puerpérale, les femmes succombent souvent à l’érysipèle ; mais elles succombent à l’érvsipèle comme d’autres succombent à la péritonite, d’autres à la pleurésie, et pour mieux dire, les unes et les autres succombent avec un érysipèle, avec une péritonite, ou avec une pleurésie, ce qui n’est pas la même chose : j'entends par là que ces différentes affections ne sont que l’expression d’un état pathologique plus général, qui est la vraie cause de la mort. Ce sont là, messieurs, d'importantes questions, et je les aborderai un jour lorsque, dans le cours de nos cliniques, l’occasion se présentera de vous parler de la fièvre dite puerpérale ; je vais déjà vous en dire un mot à propos de l’érysipèle de l'enfant nouveau-né.

Affection souvent puerpérale, il diffère essentiellement de l’érysipèle ordinaire, — Presque fatalement mortel.

MESSIEURS

Au n° 21 de notre salle des nourrices, se trouve un enfant âgé de trois mots, atteint de syphilis congénitale, et qui, tout dernièrement, a été pris d’érysipèle. Cet érysipèle, après avoir d’abord recouvert les membres supérieurs, à gagné la base de la poitrine, C’étaient là deux maladies graves, habituellement

mortelles dans les premiers temps de la vie, et cependant l’une, l’érysipèle, est aujourd’hui guérie, l’autre, la syphilis, guérira vraisemblablement, Je veux vous signaler la condition particulière qui a été probablement la cause de ce résultat doublement heureux, et cette condition est la condition d’âge. L'érysipèle des enfants nouveau-nés est une maladie considérée, à juste titre, comme à peu près aussi certainement fatale que l’est la fièvre cérébrale dans un âge plus avancé. C’est un fait d'expérience que tout médecin placé à la tête d’un service d'enfants à pu vérifier, ainsi que je l'ai vérifié moi-même après être resté pendant douze ans attaché à l'hôpital Necker. A peu près sans exception, les enfants atteints d’érysipèle, dans les quinze ou vingt premiers jours de leur existence, succombent sans qu'aucune médication puisse prévenir cette terminaison funeste. Passé ces premiers jours, passé surtout les premiers mois de là vie extra-utérine, plus, par conséquent, les individus s’6oignent de l'état fœtal, plus ils s’individualisent, plus aussi l’érysipèle perd le sa gravité. Lorsque surtout l'enfant à atteint dix-huit mois, deux ans, tte affection rentre alors dans la loi commune qui la régit lorsqu'on l'observe chez les adultes.

: De quoi donc dépend sa gravité chez les nouveau-nés? Est-ce exclusivenent de l'extrême jeunesse, du peu de résistance vitale des sujets ? Non; cette ravité tient à un autre ordre de causes que j'avais indiquées déjà depuis Ongtemps et qu'a parfaitement mises en lumière M. le docteur P. Lorain, lans sa thèse inaugurale Sur la fièvre puerpérale chez la femme, le fœtus ble nouveau-né (Paris, 1855), l’un des plus remarquables travaux qui aient té publiés sur la matière. Il y a douze ou quinze ans, un fait m'avait frappé : ilors que régnaient à la Maternité des épidémies de la maladie dite fièvre puerérale, je voyais arriver dans mes salles de nourrices, à l'hôpital Necker, un rand nombre d'enfants atteints d’ophthalmies purulentes, de péritonites et l'érysipèles ; j'avais donné à toutes ces affections la même épithète de puerérales, et, dans mes lecons publiées alors, je disais que ces enfants avaient ous la même maladie, caractérisée chez les uns et chez les autres par des maiifestations différentes. Je considérais donc que la maladie dite fièvre puerpéale dominait la pathologie du nouveau-né, au même titre que dans ces épilémies, elle dominait la pathologie de la femme récemment accouchée. Cette nanière de voir, ne dépassant guère l'enceinte de l'amphithéâtre de lhôpital \ecker, ou bien se glissant silencieusement dans les colonnes de quelques Ournaux de médecine, ne se vulgarisa pas. C’est au médecin que je nommais Out à l'heure, que nous devons d’avoir proclamé en plein jour, et d’avoir atégoriquement démontré cette vérité que j'avais entrevue; c’est à lui que ous devons d’avoir donné droit de cité dans la science à une opinion qui est expression de faits bien observés. Aussi, messieurs, alin de vous mettre à nême de comprendre la question dont je veux toucher quelques points, est-il écessaire de vous présenter une analyse succincte du travail de M. Lorain. Pendant l'épidémie qui régna à l’hospice de la Maternité, où il était alors

élève interne, ce laborieux et intelligent observateur avait fait les remarques suivantes : Sur 406 enfants mort-nés, 10 avaient succombé à une péritonite, et dans ces dix cas, trois fois la mère, après l'accouchement, avait été enlevée par la fièvre puerpérale. Sur 193 enfants nés viables, 50 moururent après leur naissance, emportés par des affections identiques avec celles qui’tuent les femmes en couches. C'étaient le plus souvent des péritonites, c'étaient des abcès multiples ou l'infection purulente, des phlegmons, des érysipèles, des gangrènes des membres, l'infection putride, ou tout au moins un état septique remarquable. Souvent la maladie était commune à la mère et à l'enfant, que la forme et le siége de l'affection fussent ou non les mêmes chez l’une et chez l’autre : par exemple, un enfant succombait parfois à la péritonite, tandis que la mère était atteinte d'infection purulente, et réciproquement, Sur 30 enfants nouveau-nés, morts de péritonite simple ou compliquée d’éry: sipèle, de méningite ou d’abcès multiples etc., dix fois la mère et l'enfant ont succombé avec la même lésion ; 50 femmes dont les enfants étaient morts de péritonite avaient eu elles-mêmes des accidents puerpéraux, mais s'étaient rétablies. |

D’après ces faits que je vous engage à lire dans l’excellente thèse où ils sont consignés, l’auteur établit que l'influence qui atteint les uns atteint aussi les au tres ; et cette influence épidémique ne saurait être contestée, quand on con: sidère qu’en dehors de ces épidémies, les nouveau-nés succombent très rarement aux lésions que nous venons de signaler.

Il est impossible de ne pas accepter en pathologie la solidarité qui uni entre eux les mères et les enfants, le tronc etla branche qui en émane. Ce fait, nous l’acceptons pour d’autres maladies, pour la syphilis, pour la variole. Qui ne connaît les exemples d'individus présentant à leur naissance des stigmate: de pustules varioliques ? Il n’est pas d'années, je dirais presque de mois, où je ne vous montre dans nos salles des exemples de syphilis chez des nouveau: nés engendrés par un père ou conçus par une mère affectés de cette maladié. Personne ne met en doute, dans ces cas, la solidarité dont nous parlons, et l'on refuserait d'admettre qu’elle existât pour la maladiedite fièvre puerpérale ! Dans les pays où les fièvres intermittentes sont endémiques, dans la Sologne, dans Ja Bresse, dans certaines contrées du Bourbonnais, on voit des enfants naître avec tous les symptômes de la cachexie palustre; rien n’y manque, pas même l’hypertrophie de la rate : sans hésiter, on reconnaît que les nouveau-nés ont subi, étant encore enfermés dans l'utérus, l'influence du miasme du marais. Les faits de cette nature ont beau se multiplier, on veut que la fièvre puerpérale fasse exception à la règle, l'opinion défendue avec tant de talent par M. Lorain trouve des contradicteurs obstinés ; il arrivera cependant un jour où la vérité qu'il a si nettement démontrée sera une notion vulgaire.

Mère et enfant subissent donc l’un et l’autre l'influence du-même milieu. Cherchons maintenant si les conditions anatomiques et physiologiques de ces deux organismes qui pendant la vie intra-utérine n’en font qu'un, qui, pour

ainsi dire, n’en font qu’un encore dans les premiers jours de la naissance, voyons si ces conditions anatomiques et physiologiques ne présentent pas une grande analogie. Cette analogie physiologique nous expliquera dès lors l’analogie pathologique.

Mais avant d'aller plus loin, il est indispensable de définir ce qu'il faut entendre par enfant nouveau-né; c’est à M. Lorain que j’emprunterai cette définition.

« L'enfant, dit-il, vient au monde pourvu d'appareils qui ne fonctionnent plus et d'appareils qui n'ont pas encore fonctionné. Il passe sans transition d’une vie à l’autre, et n’a point, comme d’autres animaux, un temps de repos et de recueillement physique pendant lequel s'opère le changement, la préparation pour la vie nouvelle. Il est jeté violemment dans un milieu nouveau. Les premiers essais de ses organes, tenus jusque-là en réserve, sont efficaces : du premier coup il respire, et toutes les autres inspirations dès lors ressembleront à la première; sa première gorgée de liquide met aussitôt en jeu tous ses organes digestifs ; chaque organe répond à l’appel de la vie nouvelle et se montre fidèle au principe qui l’a créé. Mais il ne suffit pas au nouveau-né d'entrer en possession de ces organes, de les essayer, d’en faire jouer tous les ressorts et de vivre pleinement de la vie nouvelle; il Jui faut se débarrasser de ces organes naguère les seuls qui le fissent vivre, aujourd’hui inutiles. Le temps où les nouvelles fonctions s’accomplissent et où disparaissent les organes du passé, c’est la période de transition ou de métamorphose : le cordon ombilical tombe et la cicatrice ombilicale tend à se faire ; l’épiderme se fend et tombe, les cheveux se renouvellent ; le méconium est expulsé ; les artères et la veine ombilicale s’oblitèrent, le trou de Botal se ferme. L'enfant nouveauné est celui chez lequel s’accomplit ce travail de séparation, qui ne dure pas moins d’un mois... » 5

Revenons maintenant aux conditions anatomiques et physiologiques dans lesquelles la mère et l'enfant se trouvent placés. Chez la première, aussitôt après la parturition, quand l'utérus a chassé au dehors le produit de la conception, le placenta se détache et est expulsé à son tour. A sa place, il laisse une surface dépourvue de membrane muqueuse, membrane protectrice qui la recouvrail auparavant. Cette surface se trouve en contact non-seulement avec l'air extérieur qui peut pénétrer par l'orifice vaginal, mais encore avec les liquides accumulés dans la cavité utérine, avec le sang d’abord, et plus tard avec du pus, dont la production est le fait obligé de la réparation artificielle dela plaie placentaire. Cette plaie placentaire, comme toutes les plaies récentes, est une porte ouverte aux contagions; elle subit des modifications analogues à celles que subissent si souvent dans les hôpitaux des grandes villes les solutions de continuité qu'a faites le couteau du chirurgien, et peut devenir le point de départ d’une infection générale au même titre que la plaie faite par une lancette imprégnée d’un virus.

Eh bien, chez l'enfant, nous retrouvons ces mêmes conditions anatomiques.

? 3° L TROUSSEAU, 2° édit, — 1. 12

Alors que le nouveau-né vient d’être brusquement séparé de sa mère, alors que cessent les fonctions de la vie fœtale qui vont faire place aux fonctions nouvelles, on observe des modifications absolument comparables à celles éprouvées par l'organisme de la femme. Le cordon ombilical tombe ; désormais inutile dès que le placenta qui unissait l’enfant à la mère est décolilé, il se dessèche jusqu’au point où il est soudé avec cette sorte de manchon formé par le peau de l'abdomen, manchon cutané qui sera plus tard le nombril, C’est sur ce point que va se faire la séparation, et cette séparation n’a lieu qu’en vertu d’un travail inflammatoire nécessaire. Le cordon tombé, Pom bilic devient le siége d’un travail réparateur tout à fait analogue à celui qui s’opérait dans la plaie de l’utérus ; les débris du cordon se détachant, cette élimination entraîne nécessairement une pette suppuration que M. Loram appelle avec infiniment d’esprit les lochies ombilicales. I] était impossible de mieux exprimer un fait plus vrai. Du côté de l'enfant, il y a une plaie, absolument comme il y en à une du côté de la femme, et nous pouvons répéter avec M. Lorain : l’ombilic est au nouveau-né ce que l'utérus est à sa mère.

Le premier présente donc, comme la seconde, une voie ouverte à l'infection; de telle sorte que, les trouvant placés sous une même influence épidémique, nous ne nous étonnons plus de les voir l’un et l’autre contracter une même maladie, absolument comme la contractent les blessés d’un hôpital sur lequel sévit cette influence. Or, que voyons-nous survenir chez ces blessés ? Des phlébites, des abcès métastatiques, des pleurésies suppurées, des érysipèles. Chez les femmes en couches, ce sont des accidents analogues, avec cette différence que chez elles la péritonite est la lésion la plus fréquente, et cela se conçoit, puisque par le fait de l'accouchement, la membrane séreuse abdominale a été mise directement en cause; à plus forte raison l'utérus et ses annexes, plus directement encore intéressés, sont-ils aussi le plus ordinairement les premiers malades. De même que chez la femme, la plaie placentaire sera l’occasion des accidents, de même la plaie ombilicale deviendra, chez le nouveau-né, le poin de départ des mêmes accidents. L'’analogie pathologique sera d’autant plus grande, que, ainsi que je vous le disais, l’enfant à sa naissance représente un rameau détaché d’un tronc, qui pendant un certain temps semble vivre dela vie de l'arbre qui l'a fourni; on peut le comparer à ces marcottes qui ne se dé. velopperont par elles-mêmes qu’à partir du moment où elles auront pris racine. Dans ces conditions, le nouveau-né, comme ces boutures, ne s’alimente pa: encore entièrement de sa propre séve, du sang qu'il ne fera que plus tard: il se nourrit de celui de sa mère; il garde toutes les aptitudes de l'organisme maternel dont il'est à peine séparé, et les maladies qu'il contractera sous les mêmes influences prendront l’expression qu’elles présentent aussi chez la femme.

L’érysipèle du nouveau-né ne sera donc pas un érysipèle ordinaire; ce seré l'érysipèle puerpéral, ayant par conséquent l’excessive gravité des affections puerpérales. Gette gravité dépend moins, en définitive, du peu de résistance

vitale des sujets que de la nature même de la maladie. Vous vous expliquerez maintenant, messieurs, la guérison du petit enfant du n° 21 de notre salle Saint-Bernard. Si cet enfant a guéri, c’est qu’il avait passé les premiers jours de la naissance, c’est qu'il avait trois mois, c’est que depuis un certain temps il n’était plus un nouveau-né.

Quand il survient dans les quinze ou vingt premiers jours de la vie, l'érysipèle est fatalement mortel.

Il débute ordinairement, non par l'ombilic, mais par le pénil ; il est caractérisé par la rougeur vive de la peau, par la dureté et la rénitence du tissu cellulaire sous-jacent. En même temps, l'enfant tombe dans un état d’abattement prononcé ; il souffre et exprime sa douleur par ses cris ; il a du reste à peine : de la fièvre. S'il est vigoureux et dans de bonnes conditions apparentes de santé, l'affection dont il sera atteint vous paraîtra peu de chose. Qu'est-ce en effet qu'un érysipèle ayant 3 où 4 centimètres d'étendue, accompagné seulement d’un léger mouvement fébrile, ne troublant en rien les fonctions, le petit malade tetant comme à son ordinaire ? En dépit de cette trompeuse apparence, vous devrez redouter une terminaison funeste : car demain l’érysipèle aura gagné le scrotum ou la vulve ; bientôt il s’étendra aux cuisses, envahira les jambes, s’étalera du côté opposé, remontera sur le ventre, sur le tronc, marchant ainsi, avant de s’éteindre, sur les parties primitivement affectées. Au bout de deux ou trois jours une fièvre violente s’allumera ; l’enfant sera dans un état d’agitation excessive, il restera sans sommeil, sera pris d'accidents gastriques, vomissements, diarrhée ; des douleurs lui arracheront des cris Incessants, À cette agitation succédera un collapsus qui terminera la scène au cinquième, sixième ou septième jour. A l’autopsie, vous trouverez du pus dans le tissu cellulaire, quelquefois une pleurésie suppurée, le plus souvent une phlébite de la veine ombilicale, où de la veine porte, ou bien une péritonite. Suivant M. Lorain, et depuis longtemps je professe cette opinion, on aurait tort de regarder ces lésions comme la conséquence et la propagation de Finflammation érysipélateuse de la peau aux vaisseaux et aux parties profondes. Érysipèle, phlébite, péritonite, etc., sont les manifestations d’une même maladie, Dans certains cas, en effet, on voit des péritonites chez des enfants dont l'érysipèle avait occupé, non le ventre, mais la face. Dans d’autres circonstances, on ne trouve à l'ouverture du corps que les traces de lmflammation cutanée, sans aucune des lésions que je vous ai signalées.

Cet érysipèle des nouveau-nés a donc une marche insidieuse ; sa gravité, je ne saurais trop vous le répéter, dépend de la nature de la cause sous l’influence de laquelle il s’est produit, non de l'importance de la lésion locale.

Je ne saurais assez vous dire combien il est facile de commettre de graves erreurs de pronostic, Quelques-uns de vous peuvent se rappeler un jeune enfant de vingt-trois jours qui avait un érysipèle, survenu sous l'influence de la vaccine, mais au milieu d’une épidémie de fièvre puerpérale, Get enfant était né à la Maternité, alors décimée par le fléau ; il était amené à

l'Hôtel-Dieu, dans les derniers jours de mars 1861, avec sa mère attéinte d’un phlegmon de la mamelle. Vous vous rappelez ce que je dis aux personnes qui suivaient ma visite ; malgré l'apparence de vitalité du petit malade; quoiqu'il tetât à merveille, que le cri fût vigoureux, que la fièvre fût modérée, j’annonçai que la mort aurait pourtant lieu avant trois ou quatre jours. Je me trompai, dans la nuit même l'enfant succombait. Il arrive, én effet, le plus souvent que la maladie ait une marche infiniment plus rapide que l’état des forces, que les symptômes ne Pauraient fait supposer.

Il est un fait d'observation qui m’a toujours paru étrange : c'est que, ainsi que j'en ai vu des exemples, des érysipèles de ce genre guérissent quelquefois, alors qu'il s’est formé des phlegmons dans les parties qu’ils ont envahies. J'ai été témoin, dans l’espace de deux ans, de trois faits de cette nature. La seule manière de les interpréter est, suivant moi, que la violence de la maladie s’'épuisant dans un même lieu, sa propagation ultérieure est arrêtée. Dans ce cas, la partie affectée est tuméfiée considérablement, la coloration rouge des téguments devient plus foncée. Il en est de même chez la femmé en couches qui, atteinte d'accidents puerpéraux, a de bien plus grandes chances de salut quand il se forme un phlegmon du ligament large ou de la fosse iliaque.

Au commencement de l’année 4861, vous avez vu un enfant de vingt jours guérir d'un érysipèle généralisé, en même temps qu’un abcès profond se formait sur le dos de la main.

En avril de la même année, pendant qu’une épidémie de fièvres puerpérales, d’érysipèles et de furoncles sévissait dans nos hôpitaux, nous avons reçu dans notre salle de nourrices un jeune enfant de vingt-sept jours atteint d’érysipèle. L'érysipèle parcourait tout le corps de la tête aux pieds; même il envahit de nouveau des parties qu’il avait déjà occupées et quittées, et pourtant Penfant résista pendant plus de vingt jours; mais il eut plus de dix abcès aux pieds, aux malléoles, aux coudes, sur le dos, etc., etc. Il succomba à une péritonite aiguë. J'avoue que je suis fort en peine d'expliquer pourquoi ces phlegmons, qui, à priori, sSembleraient être une complication fâcheuse, sont au contraire une sorte de crise salutaire; mais les faits parlent si haut, que, dût-on ne jamais les pouvoir interpréter, faut-il du moins les faire connaître.

La gangrène est encore une terminaison assez fréquente de l’érysipèle des nouveau-nés ; elle se produit assez rapidement ; mais, à l'inverse de ce quia lieu dans le cas précédent, elle a la plus fâcheuse influence sur l’ensemble de l’économie, et la mort arrive beaucoup plus rapidement que dans aucune autre forme de la maladie. Cette gangrène est sous la dépendance de l’état puerpéral: il survient ici ce qui suriient chez les femmes dans les mêmes conditions où nous voyons le sphacèle envahir la vulve, le vagin, l'utérus, toutes les parties, en un mot, qui, par le fait de l’accouchement, ont subi du traumatisme.

Enfin, messieurs, au lieu de suivre la marche rapide qui lui est la plus habituelle, l'érysipèle peut avoir une durée assez longue, dé même que non

ÉRYSIPELE DES NOUVEAU-NÉS. 181 voyons chez les femmes les accidents puerpéraux marcher avec une lenteur qui permet de se laisser aller à des espérances trop souvent décues. Ainsi, chez les nouveau-nés, l’érysipèle peut durer dix, quinze, et même plus de vingt Jours, comme vous en avez été témoins chez un petit malade de notre crèche qui a succombé au vingt-troisième jour.

Contre cet érysipèle des nouveau-nés, je ne connais aucun moyen thérapeutique dont on puisse à bon droit vanter l'efficacité ; le médecin est désarmé devant cette maladie terrible qui résiste à tous nos efforts.

Il n’en est plus de même de l’érysipèle des enfants qui ont passé le premier mois de la vie. Cet érysipèle ressemble de tous points à celui des adultes, et il pv a plus qu'à tenir compte de l’organisation du sujet, de son degré de résistance vitale auquel est subordonnée la gravité du mal. Dans cet érysipèle des enfants, j'ai souvent employé une médication qui m'a paru, dans certains cas, enrayer la marche de l’affection : je veux parler des lofions faites avec un pinceau, sur la peau, avec une solution de camphre et de tannin dans l'éther. Ces lotions doivent comprendre non-seulement les parties malades, mais encore aller au delà sur les parties saines environnantes. Vous vous rappelez le fait suivant :

C'était chez un enfant de deux mois, entré avec sa mère au n° 44 de la salle Saint-Bernard. Dès les premiers jours de sa naissance, cet enfant avait eu derrière l'oreille gauche un petit abcès qui avait laissé une petite plaie. Notre attention avait été appelée sur une rougeur érysipélateuse occupant l'angle de l'œil gauche ; cette rougeur avait envahi la paupière, la joue et le nez. Bien qu’il y eût un peu de fièvre, l'état général paraissait satisfaisant. L'enfant tetait comme à son ordinaire, et ses digestions se faisaient régulièrement. Nous commencämes les lotions d’éther camphré et tannique. Dès le premier jour, l’érysipèle resta limité dans la place qu’il occupait, et le cinquième jour de son arrivée à l’hôpital la mère demandait sa sortie, enmenant son nourisson complétement guéri.

Maladie spécifique, contagieuse. — Métastases. — Accidents généraux qui peuvent les accompagner.

MESSIEURS

Vous avez vu, au dernier lit de notre salle des hommes, un jeune garçon atteint d’oreillons. Je saisis avec empressement l’occasion de vous parler d’une maladie dont, selon toute apparence, nous ne rencontrerons pas d'ici à longtemps un nouvel exemple.

Ce jeune homme s'était senti pris, six jours avant son arrivée à l'hôpital, de douleurs au niveau de l’angle de la mâchoire, d’un côté d’abord, et bientôt de l’autre. En même temps il s'était aperçu que la joue et le col étaient notablement gonflés; il éprouvait une grande difficulté dans la mastication, du mal de tête, de la fièvre. Cependant, depuis la veille du jour où ce malade se présentait à nous, le gonflement avait sensiblement diminué. Il eut dans le cours de sa maladie une métastase sur les testicules, et sortit guéri de l'hôpital sans avoir présenté aucun accident sérieux.

Lorsque nous demandons aux élèves qui viennent subir leurs examens à la Faculté ce que sont les oreillons, beaucoup répondent que c’est une affection des glandes parotides survenant souvent dans le cours où dans le déclin des fièvres graves, scarlatine, rougeole, variole, dothiénentérie ou fièvre puerpérale, confondant ainsi avec la parotidite la maladie dont je veux vous entretenir. C’est là, messieurs, une grossière erreur : parotidite et oreillons, à ne considérer déjà que la lésion anatomique, sont deux affections essentiellement différentes. L’une est une inflammation de la glande, du tissu cellulaire qui entre dans sa composition, et cette inflammation, qui survient en effet dans le cours ou dans le déclin des fièvres graves, est susceptible de passer et passe fréquemment aussi à la suppuration. L'autre n’est, à proprement parler, qu’une simple fluxion de la glande. Cette fluxion, ainsi que l'avaient parfaitement indiqué nos prédécesseurs, occupe bien plus le tissu cellulaire interglandulaire que la glande elle-même, et ne se termine jamais comme l’autre par suppuration. De plus, tandis que la parotidite n’affecte généralement qu’un seul côté, toujours ou presque loujours, dans les oreillons, les deux parotides sont prises, l’une, il est vrai, un peu avant l’autre.

Les oreillons sont une maladie spécifique que l’on peut, à beaucoup d’égards, ranger dans les fièvres éruptives où, à l'exemple de quelques auteurs, je la place en effet. Spécifique comme elles, comme elles activement contagieuse, elle frappe ordinairement la jeunesse, On l'observe quelquefois cependant

chez des adultes et même chez des vieillards; mais c’est qu’alors, ainsi que vous en trouverez une observation consignée dans Borsieri, la maladie a été acquise par contagion, et c'est plus exceptionnellement encore qu’elle se développe autrement.

Affection sans gravité, de courte durée, nec diu, nec gravioribus, aut saltem non periculosis symptomatibus, si rectà curentur, stipantur, brevique et perfecte resolvuntur, les ourles, c'est le nom qu’on leur donne encore, n’amènent jamais d'accidents sérieux, excepté toutefois dans des circonstances analogues à celles que je vous indiquerai; mais alors même ces accidents se terminent ordinairement sans mettre en péril la vie des malades. Un fait sur lequel j'appelle tout de suite votre attention, c’est que la maladie est d’autant plus douloureuse qu’elle attaque des individus plus avancés en âge.

Bes oreillons sont donc caractérisés par un engorgement fluxionnaire des glandes parotides ; j'ajouterai des glandes salivaires en général, car les sousmaxillaires, les linguales sont souvent prises. Ils se manifestent par une douleur contusive que le malade accuse dans la région parotidienne, par de la difficulté dans l’acte de la mastication , difficulté dépendant, d’une part, de la douleur, d'autre part, du trouble survenu dans la sécrétion salivaire qui, dans quelques cas, est complétement supprimée, de telle sorte que même dans la convalescence, le malade est obligé de boire sans cesse en mangeant, l’insalivation des aliments n'ayant pas lieu. La tuméfaction des parties affectées est plus ou moins considérable ; quelquefois elle s'étend au cou et envahit la face de facon à défigurer complétement le malade ; d’autres fois encore, ce gonflement s'étend aux amygdales, au tissu cellulaire intra-guttural, et amène alors de la gêne de la déglutition. La coloration des téguments change peu ; on observe assez souvent une légère rougeur.

Gette maladie si douloureuse, souvent accompagnée d’un mouvement f6brile intense au début, cède d'elle-même et cède rapidement en sept ou huit jours, sans laisser aucune trace de son passage ; mais il est des cas où elle se termine par métastate , le gonflement parotidien disparaissant brusquement, se portant alors, chez l'homme, sur le testicule, l’épididyme et la tunique vaginale ; chez la femme, sur les mamelles, et quelquefois sur les grandes lèvres. |

Quand cette métastase est accomplie, il n'existe rien autre chose que les troubles généraux, assez légers d’ailleurs, que cause la phlegmasie des tissus que le principe morbide vient de frapper; mais il arrive quelquefois que lorsque la délitescence de la fluxion parotidienne est accomplie et que le principe n’est pas encore complétement fixé, des désordres généraux de la nature la plus insolite viennent épouvanter les familles, déconcerter les médecins, et jeter dans des voies thérapeutiques qui peuvent être singulièrement périlleuses.

Jé veux, messieurs, vous en donner deux exemples dont j'ai été témoin. En 1832, je donnais des soins à un homme de trente-cinq ans environ qui était atteint d’oreillons. Les choses se passèrent fort régulièrement ; la douleur

avait diminué, et la tuméfaction de la région parotidienne commençait à décroître. J'avais vu le malade le matin; il était aussi bien que j'avais droit de l’espérer, lorsque vers la fin de la journée, je fus mandé précipitamment. Je le trouvai dans une anxiété inexprimable; le visage pâle, grippé; le pouls petit, fréquent, inégal; les extrémités froides. Il n’v avait ni vomissements, ni diarrhée, ni lésions appréciables du côté du poumon ou du cœur.

J'allai à l'indication : je donnai de l’éther, des boissons chaudes aromatiques; je promenai des sinapismes, et j'attendis avec anxiété l'issue d’une maladie qui s’annonçait sous d’aussi tristes auspices.

Le lendemain matin, je fus agréablement surpris en trouvant le malade avec une fièvre véhémente, le pouls large, la peau ouverte; le visage était coloré et la contenance vivace.

Mais le scrotum était tuméfié ; l’un des testicules, et surtout l’épididyme, était gonflé, douloureux : c’étaient tous les accidents de l’orchite blennorrhagique la plus aiguë.

Je me rappelai les faits rapportés par Bosieri, le febris testicularis de Morton; j'étais rassuré. Je respectai la manifestation locale qui avait débarrassé l’économie menacé : peu de jours suffirent pour la guérison de cette complication métastatique et pour le rétablissement complet.

Ce fait m'avait profondément frappé; J'étais jeune alors, à l’âge où l'on n'oublie guère, et je me promettais, un cas semblable se présentant, de le rapprocher du premier qui m'avait été donné d’observer.

Vingt ans s'écoulèrent avant qu'une occasion nouvelle vint s'offrir. En 1853, je fus mandé, par mon honorable ami M. le docteur Moynier, auprès d’un jeune écolier de dix-sept ans qui lui donnait les plus vives inquiétudes: Ce jeune homme avait été pris tout à coup, au milieu d’une santé qui semblait être assez bonne (du moins c'était ce que disaient les parents et le chef d'institution), avait été, dis-je, pris d’une fièvre ardente, avec fréquence extrême du pouls, tendances à la lipothymie, délire, carphologie, vomissements, selles séreuses et involontaires ; cela ressemblait aux mauvais jours du troisième septénaire de la fièvre putride, ou au début de ces scarlatines malignes qui tuent les malades en quelques heures.

Vous comprenez, messieurs, toute l’'épouvante de la famille et du médecin en présence d'aussi formidables symptômes. M. Andral avait vu le jeune malade dès les premiers jours des accidents, et, comme M. Moynier, il avait com: pris le danger sans en pouvoir reconnaître la cause. Ces déux messieurs avaient pensé qu'avant tout il fallait aller au secours de la vie menacée : l’opium à faible dose, le sulfate de quinine à dose assez élevée, les boissons légèrement cardiaques, furent très judicieusement conseillés.

Le lendemain matin, quand je me trouvai réuni à mes deux confrères, l'état du malade n'avait pas notablement changé, mais peut-être était-il un peu moins mauvais. On nous parla alors d’un petit accident dont on s'était aperçu pendant la nuit : le scrotum était gonflé, l'un des testicules tuméfié et

douloureux. C'était la ou lésion organique un peu notable, et certes elle n'était guère de nature à nous rendre compte de l'appareil symptomatique si terrible dont nous étions témoins.

L'histoire de mon premier malade me revint soudainement en mémoire ; je dis le fait à mes collègues. Je me hasardai à porter un pronostic un peu moins grave, supposant qu’il s'agissait d’une métastase des oreillons.

Les parents, le chef d'institution, interrogés, répondirent que le jeunc malade n’avait rien eu les jours précédents qui ressemblât aux oreillons. Il me fallut céder devant des assertions aussi nettement formulées, et la médication de la veille fut continuée.

Le lendemain, le gonflement du testicule et de l’épididyme était beaucoup plus manifeste; le délire avait cessé, aussi bien que les vomissements et la diarrhée; la fièvre était encore vive, mais le pouls avait de l’ampleur, et la peau était halitueuse. À

Quelques jours à peine s'étaient écoulés, que le jeune malade était rendu à sa famille et à la santé.

Alors nous l’interrogeâmes avec soin. Il nous raconta que, deux ou trois jours avant le début des accidents, il avait eu du malaise avec douleur de gorge et gonflement vers l'oreille à l’angle de la mâchoire; qu'il avait été se promener dans la forêt de Saint-Germain où il avait été saisi par le froid; que le gonflement avait diminué le lendemain, et que le jour suivant les accidents terribles signalés plus haut s'étaient manifestés.

À peu près à la même époque, les oreillons régnaient dans un pensionnat considérable dont j'étais le médecin. Je prévins le chef de l'institution du peu de gravité de cette maladie, mais je l’avertis aussi de la possibilité des métastases sur les testicules, pour que, prévenu, il ne soupconnât pas des affections blennorrhagiques chez ceux de ses grands élèves qui en seraient atteints. À quelques jours de là, faisant une visite à l’infirmerie, j’eus en effet à constater uu de ces accidents.

Dans le même temps aussi, les oreillons sévissaient sur des pensionnats de demoiselles, et nous observions les métastases, qui, chez les femmes, comme Je vous l’ai dit, se font principalement sur les mawelles. Chose remarquable, personne ne les a notées du côté des ovaires, et cependant ces organes étant considérés comme les analogues des testicules, on pouvait penser qu’iis seraient plus spécialement aussi le siége des fluxions métastatiques dont nous parlons.

Il existe dans certaines familles une singulière tendance à cette métastase. M. le docteur Poinsot me racontait que ses deux frèr es et lui, après les oreillons, avaient eu une violente orchite.

Les deux premiers faits que je vous ai rapportés sont certes fort curieux, non pas au point de vue de la métastase en elle-même que tous les auteurs ont signalée, mais au point de vue des accidents qui peuvent se manifester pendant que la métastase s’effectue, avant qu’elle se fixe.

Beaucoup de médecins, surtout depuis que l’organicisme a pris dans notre

enseignement une place tristement importante, que, grâce au ciel, il tend de jour en jour à perdre, beaucoup de médecins ont nié les accidents de la métastase, en ce sens que les phénomènes symptomatiques ne se manifestent, suivant eux, que lorsque la lésion nouvelle a pris du développement. Pour les médecins hippocratistes, on suppose que le principe morbifique, mobile dans l’économie, se met en contact avec tous les éléments organiques, et provoque des troubles généraux dont la gravité peut varier au même titre que, pendant la période d’invasion des fièvres éruptives, des accidents terribles peuvent se manifester quand les lésions des solides n'existent pas encore, pour cesser où diminuer quand les lésions locales se montrent.

Ce sont là des faits cliniques importants, et qui à eux seuls fournissent un enseignement utile; je devais, messieurs, vous les signaler.

Xi. — DE L'URTICAIRE (FIÈVRE ORTIÉE, febris uréicata de Vogel).

Espèce nosologique bien distincte. — L’éruption ortiée sudorale n'est pas plus l’urticaire que les éruptions sudorales, morbilliformes ou scarlatiniformes ne sont la rougeole ou la scarlatine. — Symptômes généraux précurseurs. — Gauses occasionnelles.

MESSIEURS

Un officier d’une trentaine d’années, d’une belle constitution, fut pris, au milieu de la plus parfaite santé, d'accidents présentant, au premier abord, un caractère alarmant : c'était de l’anxiété précordiale, de la céphalalgie intense, une fièvre vive, des nausées. Ces phénomènes, qui avaient débuté le soir, durèrent toute la nuit, et étaient à peine calmés lorsque le médecin arriva auprès du malade. On constata alors une tuméfaction notable du visage, et cette tuméfaction, qui occasionnait une sensation de tension très gênante, s’observait à un moindre degré, il est vrai, mais s’étendait à toute la surface du corps. On voyait alors la peau couverte d’une éruption caractérisée par des élevures blanchâtres, entourées d’une légère aréole rouge. Les symptômes généraux se dissipèrent rapidement, et le malade, qui n’accusa plus que des démangeaisons insupportables qui le sollicitaient à se gratter, fut complétement guéri trente-six heures après le début des accidents.

À quelque temps de là, cet officier eut une seconde atteinte, et la même maladie, qui revêtit le même appareil de symptômes, fut caractérisée par la même éruption à la peau, et céda avec la même rapidité, peut-être sous l’influence d’un léger laxatif qui fut administré l’une et l’autre fois.

Il affirmait ne pouvoir attribuer ce qu'il avait éprouvé à l’ingestion d’aliments ; il se rappelait seulement, la première fois, avoir mangé, la veille, de la sole; mais il se rappelait aussi que ce poisson était parfaitement frais, et jusque-là il en avait toujours fait impunément usage comme il pouvait aussi manger impunément, des moules et de toute autre espèce de coquillages, des écrevisses, de tous les aliments, en un mot, qui, chez d’autres personnes, sont si souvent la cause occasionnelle de l’urticaire.

C'est, en effet, à cette dernière maladie qu’on avait eu affaire dans cette circonstance, et, à la description très succincte que je vous en ai donnée, vous avez reconnu, messieurs, l’exanthème de forme spéciale dont le type absolu est l'éruption produite par la piqûre de l’ortie brûlante.

Je vous signalerai, un jour, l’éruption ortiée dans les exanthèmes sudoraux ; mais cette éruption ne constituait pas plus alors la maladie dont je veux à présent vous entretenir, que les exanthèmes sudoraux morbilliformes et sçarlatiniformes constituent la rougeole ou la scarlatine,

L'urticaire, la febris urticata, est une espèce nosologique bien définie quoiqu'elle survienne sous l'influence de causes excessivement variées, ains que je le dirai tout à l'heure. Ces causes ne jouent qu’un rôle secondaire : € sont des causes occasionnelles, éveillant, suivant les conditions idiosyncrasique: des individus, une prédisposition particulière en vertu de laquelle se forme l: matière morbifique, vraie cause de la maladie, ce que les anciens auraien appelé sa cause prochaine.

La fièvre ortiée s'annonce, comme les fièvres éruptives, par des symptôme. précurseurs qui durent, avec une intensité variable, pendant quelques heures et peuvent se prolonger un ou deux jours. Ces symptômes consistent en ur malaise général, en de la céphalalgie, des horripilations, des frissons, en un anxiété précordiale, des lipothymics et de la gêne plus ou moins considérabl de la respiration, portée quelquefois jusqu’au point de faire craindre au malad la suffocation. Des nausées, des vomissements surviennent en quelques cas en quelques cas aussi, il y a des coliques, de la diarrhée, tous les symptôme: de l’indigestion, mais c’est lorsque la cause occasionnelle de la maladie à ét l’ingestion de certaines substances. Toujours ces phénomènes sont accompä: gnés d’un mouvement fébrile très marqué. Il semble que la matière morbifiqu se soit formée en telle quantité, que les différents émonctoires soient à peint suffisants pour l’éliminer, ou bien qu'avant de trouver sa voie naturelle, qu est le tégument externe, elle aille, permettez-moi cette figure, frapper à toutes les portes, affectant le système nerveux, les appareils respiratoires € digestifs. |

Bientôt le malade éprouve une sensation de chaleur insolite, de démangea son en certains points de la peau, puis ces différents points se tuméfient. Gt gonflement, très appréciable à la vue, se généralisant dans une étendue plus ou moins grande, donne lieu à une sensation de tension accusée par le malade, et l'éruption caractéristique apparaît enfin. 1

Celle-ci, qui occupe tantôt la face, tantôt d’autres parties du corps, et plis Spécialement les épaules, les iombes, la face interne des avant-bras, des cuisses, le pourtour des genoux, est constituée par des élevures rosées ou d’un rouge vif, quelquefois d’un blanc mat, entourées toujours d’une aréole rouge, et ressemblant tout à fait par leur forme, par leur étendue, par leur aspect, à l'éruption produite par la piqûre des orties, et quelquefois par la piqûre des abeilles ou des guêpes : « Forma, magnitudine et specie valde similes illis quas urlicarum punctura, aut vesparum apumve ictus excitat. »

Plus ou moins nombreuses, tantôt en très pétit nombre et très distinctes les unes des autres, tantôt elles couvrent presque toute la surface du corps €t peuvent être confluentes, Leur forme n’a rien de déterminé ; elles sont arrondies, ovales, par plaques irrégulières. Lorsqu’elles sont nombreuses et confluentes, l'éruption peut en imposer pour une éruption scarlatineuse, et la rapidité avec laquelle elle s’est faite, le peu de durée des symptômes précurseurs, augmenteraient la chance d’erreur, si la tuméfaction parfois très con-

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sidérable des téguments, la sensation de prurit et de fourmillement, si enfin un examen attentif, en faisant découvrir les élevures caractéristiques, ne fournissaient des éléments suffisants au diagnostic. Ce prurit, cette sensation de fourmillement dont le malade est incommodé au plus haut point, s’exagèrent par la chaleur du lit.

Notons encore ce qui avait déjà été indiqué par Koch, que l’éruption peut se développer jusque dans l’intérieur de la bouche, et nous pourrons nous demander si, dans les cas où surviennent les symptômes thoraciques dont nous avons parlé, ces symplômes ne sont pas occasionnés par une éruption, ou tout au moins par un mouvement fluxionnaire analogue à l’éruption et à la fluxion qui, au lieu de se faire à la peau, se fait alors du côté des bronches. A mon avis, il se passe là quelque chose d’identique avec ce qui a lieu dans la rouweole.

Tandis que, dans les pyrexies exanthématiques, les manifestations cutanées s'opèrent dans un ordre régulier et suivant une marche déterminée, il n’en est point ainsi dans la fièvre ortiée. La durée totale de la maladie, v compris là période prodromique, est très variable, depuis deux, trois et jusqu’à sept ou huit jours ; mais les plaques, considérées individuellement, s’effacent très rapidement, ne durant que quatre, cinq, six minutes, jusqu’à une, deux ou trois heures. L’éruption ne se fait donc pas d’une seule poussée, mais par poussées successives, les phénomènes précurseurs qui ont annoncé leur première apparition pouvant se manifester de nouveau pour cesser encore, et ainsi à plusieurs reprises. Quelquefois il suffit que le malade se gratte pour faire revenir des plaques sur les points où la friction a été exercée.

Cette maladie n’épargne aucun âge et aucun sexe; on l’observe chez les vieillards comme chez les adultes et chez les enfants, chez les femmes comme chez les hommes. Loin de mettre à l'abri d’une seconde attaque, une première doit faire craindre le retour d’autres, alors surtout que l’urticaire survient sous l'influence de causes occasionnelles.

I! est, en effet, des individus qui ne peuvent manger certains aliments sans être pris d'accidents d’indigestion, ou plutôt d’un véritable empoisonnement, qu'accompagne bientôt une éruption ortiée plus où moins considérable. Ainsi que nous l'avons fait observer en une précédente occasion, il serait impossible d'indiquer d’une manière générale quels sont les aliments dont l'ingestion provoque le développement de la maladie, car les idiosyncrasies jouent ici un rôle incontestable. Si les coquillages, et plus particulièrement les moules, si les écrevisses, le homard, certains œufs de poisson, et même certains poissons frais où fumés, paraissent avoir au plus haut degré le privilége de déterminer la fièvre ortiée chez certaines personnes, chez d’autres ce sont des aliments tout différents, la viande de porc, les champignons non vénéneux, les amandes, les concombres : chez d’autres encore, ce sont les fraises, les framboises, le riz (Lorry en a cité des faits), le miel, étc. Ea disposition à contracter l’urticaire

est quelquefois transmise par lPhérédité,

Au mois d'octobre 1861, je voyais en consultation dans mon cabinet un dame de cinquante ans, très sujette à des accidents nerveux assez étranges, e qui, presque toute sa vie, avait été victime de l’urticaire. Elle avait un fils e une fille qui avaient hérité de cette triste infirmité, aussi rebelle chez eu qu’elle l'avait été chez leur mère.

Cette affection, si simple en apparence, prend, chez certaines personnes, un: opiniâtreté singulière et fait vraiment le tourment de la vie. J'ai vu l’urticair durer plusieurs années, se renouvelant chaque jour, défiant tous les traite ments.

Quelquefois aussi elle a sur le système nerveux une influence terrible. J'a connu une jeune femme de vingt ans qui, pendant la période d’invasio: d’une fièvre urticaire, avait été prise d'accidents nerveux de la plus grand gravité. Elle était frappée d’une profonde stupeur, paralysée des extrémité inférieures, frappée d’anesthésie. ;

Enfin, dans quelques circonstances heureusement plus rares, après qu l’éruption est entièrement dissipée, des phénomènes nerveux, de l’anesthésie de l’amyosthénie, particulièrement dans les extrémités inférieures persisten pendant un temps plus ou moins long.

Les chaleurs de l’été en sont souvent la cause occasionnelle ; mais ainsi qu J. Franck l'avait fait remarquer, l’urticaire se manifeste quelquefois sous l'in fluence du froid, et disparaît sous celle de la chaleur.

Enfin, très souvent aussi, il nous est complétement impossible de saisir un cause à laquelle nous puissions rattacher le développement de la maladie.

Je ne vous parlerai point, messieurs, de l’urticaire chronique, ni de l’uré caria tuberosa : ce sont des formes que nous n’avons jamais observées dan les salles de la clinique, mais que seront à même de vous montrer et d vous faire connaître mes collègues de l'hôpital Saint-Louis.

Il me reste un mot à vous dire du traitement de la fièvre ortiée. Rarement alors qu’elle s'est manifestée sans cause occasionnelle appréciable, l’art a besoit d'intervenir, et le mal cède promptement de lui-même. Toutefois, lorsqu'ot est appelé pour combattre les accidents du début, de /égers purgatifs son quelquefois indiqués pour détourner le mouvement fluxionnaire qui sembh se faire vers l'appareil respiratoire, en le sollicitant vers l'intestin. Le plu souvent, des boissons rafraichissantes, acidules, telles que les orangeades € les limonades, des bains tièdes, suffisent pour calmer les symptômes.

Mais lorsque l’urticaire est provoquée par l’ingestion des substances alimen taires, il faut se hâter, avant toute chose, de faire vomir le malade ; puis O1 lui donnera une potion éthérée, soit, par exemple, un quart de verre d’eat sucrée, dans lequel on ajoutera vingt à quarante gouttes d’éther sulfurique et qu’on lui fera prendre toutes les demi-heures.

L'éther est encore indiqué , dans le premier cas, pour faire cesser les acci dents spasmodiques contre lesquels on vient demander votre secours.

Mais quand l'urticaire prend les allures chroniques, elle résiste quelqueloï

aux traitements les mieux entendus. Toutefois les vomitifs fréquemment répétés, les préparations de quinquina à hautes doses, les solutions arsenicales, rendent quelques services.

Il est des cas, messieurs, où il faut respecter l’urticaire, c’est lorsque cet exanthème est la crise naturelle d’une affection chronique frappant les membranes muqueuses. Pendant une partie de l’année 1860, je voyais en consultation avec mon honorable collègue M. le docteur Becquerel , une dame de soixante ans, qui, au commencement du printemps, avait été prise d’une bronchite violente. Peu après le début de la maladie étaient survenus les symptômes d’un emphysème vésiculaire considérable, avec accès d’orthopnée nocturnes, difficulté habituelle de respirer, etc. Il serait trop long de vous dire tous les moyens thérapeutiques que nous avions mis en œuvre; tous avaient échoué, lorsque, à la fin de janvier 1861, un coryza violent nous faisant craindre une aggravation des accidents, il survint sur toute la surface du corps une urticaire des plus violentes ; à l’instant même tous les accidents cessèrent, et nous crûmes devoir respecter une éruption sans doute fort incommode et fort opiniâtre, mais d’ailleurs exempte de danger.

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