‹ Clinique médicale de lHòtel-Dieu de Paris (volume 3)Chapitre 1 sur 55 · L'HOTEL-DIEU DE PARIS · texte numérisé non relu

L'HOTEL-DIEU DE PARIS

EXV.— VERTIGO À STOMACHO LÆSO.

{ Vertigo per consensum ventriculi des anciens auteurs; VERTIGE STOMACAL. )

VERTIGO AB AURE LÆSA; VERTIGE LABYRINTHIQUE,

Le vertige stomacal est souvent méconnu. — Les accidents qui le caractérisent sont souvent considérés comme dépendants d’un état congestif cérébral, et les moyens à l’aide desquels on cherche alors à les combattre, loin de les faire cesser, les augmentent. — Le vertige tenant aux lésions du labyrinthe ressemble au vertige stomacal. — Le traitement des vertiges stomacaux est celui de la dyspepsie.

MESSIEURS

Au n° 29 bis de notre salle Saint-Bernard, est restée pendant environ deux mois une femme âgée de cinquante-sept ans, qui était affectée d'accidents sur lesquels je désire appeler votre attention d’une façon toute particulière.

D'une santé habituellement bonne jusqu’à l'époque de son âge critique, celte femme avait eu alors des métrorrhagies considérables, qui affaiblirent singulièrement ses forces; alors aussi elle avait commencé à éprouver des maux d'estomac, caractérisés par un sentiment de pesanteur, de douleur à la région épigastrique irradiant vers l'abdomen, vers le dos ‘et les lombes, vers la région précordiale qui était le siége des picotements. Cependant l'appétit était conservé, mais il y avait un certain dégoût pour les légumes farineux, pour les aliments pris froids, dont l’ingestion augmentait la pesanteur épigastrique. Alors la digestion était pénible et accompagnée d’un état de malaise général, de bouffées de chaleur qui montaient au visage ; les aliments pris chauds calmaient au contraire les douleurs qui survenaient dans l’intervalle des repas.

Voici maintenant, messieurs, comment la malade nous racontait l’histoire des accidents sur lesquels je tiens à appeler toute votre attention.

Quatre jours avaat son arrivée à l'hôpital, elle quittait son pays, où pendant

TROUSSEAU, 2° édit. — II.” 1

2 VERTIGO À STOMACHO LÆSO. ,

six jours elle venait de supporter de nombreuses fatigues et de grands chagrins. Sans être alors malade à proprement parler, elle avait vu son appétit diminuer et ses digestions étaient devenues encore plus pénibles que d'habitude. Le jour de son départ, après avoir dejeuné comme d'ordinaire avec une tasse de café au lait, elle se mit en marche pour faire à pied les trois lieues qui séparent son village de la ville de Saint-Quentin. Ce trajet, elle l'avait ellectué plus d’une fois sans éprouver la moindre fatigue, et notamment encore lors de son arrivée de Paris, six jours auparavant. Elle allait en compagnie d’un de ses enfants, quand tout à coup, elle avait à peine fait 3 kilomètres, elle se sentit prise d'un étourdissement, de pesanteur de tête sans douleur aiguë, sans éblouissements, sans tendance à la syncope. 11 lui sembla presque en même temps que la ferre s’entr'ouvrait devant elle, ses jambes fléchissaient et elle se sentait entraînée irrésistiblement vers l’abime qu’elle croyait voir ouvert sous ses pas. Cette singulière hallucination était accompagnée de nausées, d'envies de vomir et même de vomissements constitués par les matières alimentaires prises le matin, puis d’une petite quantité de liquide clair. Cependant la malade conservait son entière connaissance, et tout en poussant des cris de terreur, tout en priant son fils de la retenir et de l’empêcher de rouler dans le gouffre qu’elle avait devant les yeux, elle avait parfaitement conscience de cette erreur de ses sens. Cette singulière sensation dura dix minutes, et, en nous en rendant compte, elle disait qu’on pouvait comparer ce qu'elle avait éprouvé à ce qu'on ressent lorsque, monté sur le haut d’un clocher, on regarde le sol au-dessous de soï. Son vertige était si violent, que pour l’empêcher de tomber on fut obligé de l’asseoir, puis de la coucher sur un lit après lavoir transportée dans l'habitation la plus voisine, A la pesanteur de tête succéda bientôt une douleur vive ; pour employer ses expressions, il lui semblait qu’on lui fendait le crâne. Pendant plusieurs heures elle fut incapable de supporter le mouvement de la voiture, et il fallut la laisser jusqu’au soir dans la maison où elle avait reçu l'hospitalité. Dans la soirée tout semblait à peu près dissipé, et la malade se trouva en assez bon état pour revenir à pied chez elle ; la marche lui fit même du bien, et de ce qu’elle avait eu, elle gardait seulement un peu de pesanteur de tête; elle mangea de bon appétit et dormit neuf heures d’un sommeil très-calme.

Le lendemain matin à son réveil elle éprouvait un peu de pesanteur de tête, d’engourdissement, mais elle déjeuna comme de coutume et se mit de nouveau en saute pour Saint-Quentin. Après cette marche de trois lieues à pied, elle se sentait tout à fait rétablie et monta en chemin de fer. Elle avait à peine fait la moitié du voyage en wagon qu’elle fut reprise d'accidents absolument semblables à ceux qu'elle avait éprouvés la veille. Au moment où, à la station de Creil, elle descendait de voiture, elle eut un étourdissement qui l’obligea, pour ne pas tomber, de s'appuyer sur le bras d’un de ses compagnons de route. Hl lui semblait, nous disait-elle, voir les wagons danser, comme emportés très-hant

n a sf ? A ë : . ù ; pour retomber ensuite et s’abîmer dans la terre qui lui paraissait s'ouvrir, et

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elle aussi se sentait attirée vers le gouffre. Cette sensation, dont elle garda longtemps une impression de terreur qu'elle éprouvait encore au moment où elle nous racontait ces faits, cette sensation dura à peu près dix minutes. Cependant, comme la veille, la malade avait la parfaite conscience de son illusion, et répondait avec toute sa lucidité d’esprit aux questions qu’on lui adressait, Elle remonta en voiture, éprouvant toujours un certain malaise; toute la route elle resta silencieuse de peur de l’augmenter. Deux heures après, elle arrivait à Paris, les accidents vertigineux ne s'étaient plus reproduits, mais le malaise persista ; il n'avait pas cessé le lendemain quand elle vint à l’Hôtel-Dieu visiter sa fille qui y était malade. Elle avait en outre une douleur de tête qu’elle caractérisait encore en disant qu'il lui semblait qu’on lui fendiît le front. Suivant le conseil de sa fille, elle se décida à se faire admettre à l'hôpital, où on la placa dans nos salles.

Eo examinant la région abdominale nous ne constations qu’une légère augmentation de volume du foie; mais jamais il n’y avait eu d’icière, ni de traces d’ascite ou d’anasarque. Nous constations, en outre, que la pression au niveau du creux épigastrique exagérait la douleur que là malade disait ressentir sans interruption,

Du repos, une alimentation réparatrice, une médication instituée suivant une méthode et avec des moyeus très-simples, sont venus facilement à bout dé ces accideuts, et aujourd’hui la guérison est assez assurée pour que cettè femme demande à retourner chez elle.

Qu'a eu cette malade ? Vous vous rappelez, messieurs, quel fut mon diagnostic dès le premier jour. Je vous dis que ces phénomènes singuliers dont elle nous rendait compte, dépendaient de troubles de Pestoinac, que nous avions affaire à cette espèce de vertige que j'ai désigné sous le nom de vertigo à stomacho l«æso, de même que les anciens l'avaient appelé veréigo per consensum ventricult, dénominations auxquelles, dans un mémoire publié (1) sur ce sujet, à mon inspiration, mon élète, M. le docteur Blondeau, a proposé de substituer celle, moins régulière, mais beaucoup plus courte, de vertige stomacal.

Cette espèce de vertige est de toutes, peut-être, la plus commune, c’est tout au moins celle à propos de laquelle nous sommes le plus fréquemment consultés dans la pratique de la ville, La ténacité des phénomènes qui le caractérisent, ses retours incessants, Son apparente gravité, tourmentent étrangement les individus qui en sont affectés, en imposent aux personnes qui les entourent et souvent même aux médecins, qui, Mméconnaissant sa nature, peuvent ipstituer pour Île combattre des médications diamétralement opposées à ce qu'elles devraient être. Combien de fois, en effet, ces vertiges stomacaux n’ontils pas été mis sur le compte dé prétendues congestions cérébrales, contre lesquelles on essayait de lutter par un traitement antiphlogistique, par les sai-

(4) Archives générales de médecine, septembre 1858.

LL VERTIGO A SIOMACHO LÆSO.

gnées, les applications de sangsues, les purgatifs, la diète rigoureuses; et ces movens, au lieu de guérir le mal, en augmentaient l'intensité, tandis qu’un régime convenablement réparateur, un traitement tonique, en auraient eu promptement raison.

Cependant, en dehors même des symptômes plus essentiellement caractéristiques des troubles des fonctions digestives auxquels ils se lient, ces phénomènes vertigineux, quelque variables qu’ils soient dans leurs formes, présentent dans leur manière d’être quelque chose d'assez spécial pour qu’un observateur prévenu et attentif puisse en soupconner la nature.

Ce sont des étourdissements, un sentiment de vide, de vague dans la tête, ou bien il semble au malade que ses tempes soient violemment étreintes par un cercle de fer. Tantôt il éprouve'une sensation de froid glacial. Les uns vous racontent qu'ils ont un brouillard devant les veux, que les objets qu'ils regardent sont colorés de diverses nuances bientôt confondues ; d’autres ont comme une grande roue noire qui se meut devant eux avec une excessive rapidité. Mais la forme que vous rencontrerez le plus ordinairement est celle qui à reçu l’épithète de gyrosa : quand l’individu est debout, tout tourne autour de lui; il est obligé de fermer les yeux et de se tenir dans la plus complète immobilité, car il sent ses jambes vaciller, fléchir sous lui, il va tomber et tombe même quelquefois. S'il est couché, il croit voir son lit tourner suivant un axe qui le traverserait de la tête aux pieds, ou c’est lui-même qui se voit entraîné dans ce mouvement de rotation.

Chose remarquable et essentiellement caractéristique, à quelque degré que soient portés les accidents qu’il éprouve, jamais le malade ne perd la conscience de ses actes ; jamais, alors même qu’il tombe, il ne perd connaissance, jamais il ne se méprend sur la nature de ses sensations bizarres, de ces hailucinations dont il peut être effrayé. Rappelez-vous ce que nous a si souvent répété notre femme de la salle Saint-Bernard; bien qu'il lui fût impossible de se défendre d’un sentiment de terreur en voyant un gouffre onvert sous ses pas, bien que cette terreur fût encore réveillée par le souvenir, elle savait très-bien que c'était là une illusion de ses sens. J'ai entendu d’autres individus me dire avoir eu des hallucinations analogues, dont ils avaient tout aussi bien conscience.

Ces phénomènes vertigineux sont habituellement accompagnés de mal de cœur, que les individus comparent au mal de mer. C’est la nausée, dans la véritable acception du mot grec »o5:, vaisseau.

La moindre circonstance peut devenir l’occasion du dév eloppement de ces vertiges. Un mur treillagé, une file de barreaux, une tenture rayée dans un appartement les font naître : treillage, barreaux, raies de la tenture se confondent entre eux, dans une sorte de brouillard, et la vue s’obscurcit. Il suffit même d'un mouvement un peu brusque, il suffit que le malade lève la tête pour qu'ils surviennent, Une particularité intéressante à noter , C'est que rien de semblable È arrive en général quand le malade baisse la tête, contrairement à ce qui à ieu lorsque le vertige dépend d'un état congestif de l’encéphale

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