‹ Clinique médicale de lHòtel-Dieu de Paris (volume 3)Chapitre 23 sur 55 · CAL · texte numérisé non relu

CAL

DU RELACHEMENT DES SYMPHYSES DU BASSIN. 787

celle-ci, agissant alors à la façon d’un coin, ferait éclater les symphyses préalablement ramollies, C’est probablement ce qui est arrivé chez la femme

dont je vous ai parlé en dernier lieu. Son enfant, disait-elle, « était trèsgros. »

J'ai surtout voulu, dans cette conférence, appeler votre attention sur un fait peu fréquent et par suite peu connu; si peu connu, en effet, que quelques-uns de vos livres classiques sur les accouchements et en particulier le Traité de Cazeaux , ne font même pas mention de la possibilité de cet accident consécutif à l'accouchement. Or, on ne songe pas volontiers à un accident peu fréquent, et l’on a plus de tendance à croire, dans ce Cas particulier, à une métrite anomale qu'à un relâchement des symphyses. C’est une erreur que J'ai voulu vous éviter.

Le relâchement des symphyses du bassin a cela de grave qu'il met un obstacle absolu à la marche, et qu'il dure d’autant plus longtemps que la femme s’obstine davantage à vouloir marcher. Vous avez vu que la première malade dont je vous ai parlé pouvait à peine faire quelques pas dans son appartement deux mois après ses couches ; que, chez une seconde, trois mois s'étaient écoulés depuis l'accouchement, et la marche restait impossible. Vous comprenez qu'il n'y a pas de raison physiologique pour qu'un tel état ne persiste pas indéfiniment. L'expérience nous a appris que le repos seul est insuffisant pour guérir la diastase, lorsque celle-ci est considérable. Il semble qu'alors il soit nécessaire au travail de consolidation de rapprocher artificiellement les unes des autres les surfaces articulaires éloignées.

De toutes ces considérations, vous pouvez déduire immédiatement le traitement. Vous savez que pour les besoins de la marche bipéde, le bassin humain devait être doué d’une solidité à toute épreuve. Si le sacrum avait été mobile sur les ischions; si les pubis n'avaient pas été solidement unis, la marche n’eût pas été possible, car le poids du corps eût inévitablement entraîné la disjonction des os du bassin. Or, quand le relâchement des symphyses met obstacle à la locomotion, il faut artificiellement les consolider : mettre un cercle à ce bassin dont les douves sont écartéess suppléer à l’issuffisance momentanée des moyens de contention intrinsèques par une contention extrinsèque, c’est-à-dire par un bandage constricteur qui rapproche les unes des autres les surfaces symphysaires ua moment éloignées. |

Vous avez vu que ce bandage peut être improvisé. Une forte serviette, solidement serrée, suffit en effet. Mais pour avoir un appareil solide et

durable, le mieux est de faire fabriquer un bandage de fort coutil ou de peau de daim qu'on paisse lacer à volonté, et que doit embrasser non-seulement les os du bassin, maïs aussi les trochanters. Siun tel appareil ne suffisait pas, on pourrait y ajouter un ressort d’acier trempé, portant à là fois sur le sacrum, les os iliaques et les pubis. Si le relâchement était considérable et Ja douleur très-vive, il serait bon de recommander le repos ; mais, je le répète, le repos seul est insuffisant ; la consolidation se fait trop attendre, et un appareil

788 DU RELACHEMENT DES SYMPHYSES DU BASSIN.

est absolument nécessaire. Il est bien évident que la femme devra le garder tant que la marche ne pourra s’effectuer qu'avec son aide.

Vous venez de voir comment un bandage des plus simples peut soulager et guérir rapidement le relâchement des symphyses. Je ne veux point terminer cette conférence sans essayer de vous faire comprendre comment ce relàchement pathologique n’est que lexagération d’un fait physiologique, et qui à pour cause finale de faciliter la sortie du fœtus. En effet, pendant la grossesse, les articulations du bassin cessent peu à peu d’être aussi intimement unies; les ligaments se relâchent et permettront, lors de l'accouchement, une: légère augmentation des diamètres du bassin, et cela afin de rendre plus facile la progression de la tête du fœtus à travers la filière pelvienne. Mais ce relächement physiologique peut quelquefois devenir excessif et rendre la marche difficile dans les dernières semaines de la grossesse ; il peut même arriver que la marche devienne complétement impossible, lorsque les symphyses ont été distendues outre mesure par le travail de accouchement.

J'ai assez insisté sur ce fait, je ne veux point m’y arrêter plus longtemps > cependant je dois vous faire remarquer que, en vertu même de l’état puerpéral, l’inflamimation peut compliquer le relâchement des symphyses du bassin après l'accouchement, et être l’occasion d’accidents mortels.

Une femme de quarante ans, occupant le n° 3 de notre salle Saint-Bernard, accouchée depuis quelques semaines, était entrée dans notre service, parce: qu’elle éprouvait de la douleur dans la fosse iliaque du côté droit, el parce que: la fièvre ne l’avait point quittée depuis son accouchement. Cette malade avait beaucoup maigri, ses forces diminuaient de jour en jour ; la perte de l'appétit était presque absolue, et, chaque soir, mon chef de clinique constatait un mouvement fébrile très-accusé et presque toujours précédé de frissons. La marche de la maladie et l’absence de symptômes caractéristiques ne nous permettaient point de nous arrêter à l’idée d’une infection purulente ou d’une fièvre continue. Les poumons ne présentaient point d’altération qui pût nous rendre compte des paroxysmes fébriles. L’utérus n’était point douloureux, ib n'existait point d'écoulement, ïl n’y avait point d’abcès pelvien, et la fosse iliaque droite, dans laquelle la malade accusait de ia douleur, ne présentait point de tumeur. Un jour, la malade nous dit que la douleur s'était étendue: dans la fesse droite. Notre premier examen fut sans résultat; mais, à quelques jours de distance, la douleur persistant, nous explorions la région fessière avec plus de soin, et nous constations de l’œdème à cette région, de plus, la pression était douloureuse, surtont au niveau de la symphyse sacro-iliaque droite. Une ponction exploratrice fut faite avec un trocart capillaire, et nous retirâmes ainsi plusieurs gouttes d’un pus fétide, verdûtre.

La malade avant quitté l'hôpital, cette observation est restée incomplète.

Mais quelques mois plus tard, en octobre 1862, entrait dans notre salle Saint-Bernard, n° 30, une femme qui était accouchée depuis quatre semaines. Cinq jours après son accouchement, elle avait ressenti une douleur telle-

DU RELACHEMENT DES SYMPHYSES DU BASSIN. 789

nent vive dans la hanche droite, qu’elle ne put se lever. Quelques jours plus tard, elle est prise de frissons et de fièvre, et, depuis trois semaines, la fièvre ne l’a point abandonnée. La douleur avait envahi la région fessière du côté droit et la symphyse pubienne. La première de ces régions était douloureuse, et, bien que la malade ne présentât point les symptômes de l'infection purulente, je n'hésitai pas à dire que très-probablement les symphyses sacroiliaque et pubienne étaient le siége d’un travail inflammatoire qui nous expliquait la continuité de la fièvre; et dans la fréquence des frissons, je trouvai l'indication d’une suppuration des articulations affaiblies. Les deux fesses devinrent bientôt œdémateuses, la fluctuation profonde v devint manifeste : je plongeai un bistouri dans la direction des symphyses sacro-iliaques droite et gauche. Il s’écoula une grande quantité de pus ; l’ouverture fut maintenue ouverte par une mèche de charpie. Notre pronostic avait été d’une grande gravité. La fièvre continua, et la malade succombait quelques jours après l'ouverture des abcès.

L'autopsie permit de constater que les symphyses sacro-iliaques étaient dépouillées de leurs cartilages, l’ostéite avait envahi la plus grande partie des surfaces articulaires. La symphyse pubienne contenait aussi du pus, mais en petite quantité, et le cartilage était seulement éraillé par places. — L’atérus et ses annexes ne présentaient aucune altération." FE n°v avait point d'abcès métastatiques dans les poumons, le foie, ni en aucun autre organe, Dans la fosse iliaque droite, seulement au-dessous du muscle, existait un foyer purulent qui communiquait avec l'articulation correspondante.

Notez, messieurs, que cette femme était accouchée chez elle, en dehors de toute influence épidémique. Notez encore que quinze jours avant laccouchement il y avait eu de la douleur dans la hanche du côté droit. Quel enseignement retirer de ces faits? C’est que, chez les femmes récemment accouchées, le relâchement des symphyses pelviennes peut devenir assez douloureux pour être accompagné d’un travail inflammatoire dont les conséquences sont parfois des plus graves. Vous ne sauriez donc apporter trop d’attention à ces douleurs que les malades accusent äu niveau des symphyses, et vous devrez placer les malades dans des conditions qui pourront calmer la douleur et conjurer la marche des accidents inflammatoires, dont l'élément douleur est quelquefois l’origine...

Influence de la philosophie sensualiste sur le mouvement scientifique contemporain et sur les tendances de l’école de Paris. — Pinel et l’histoire naturelle des maladies. — Anatomie pathologique et sémiotique inaugurées par Gorvisart. — Découverte de la percussion par Avenbrugger et de l’auscultation par Laennec. — Succession de travaux en sémiotique. — Percussion immédiate et percussion médiate. — Du plessimètre. — Du plessigraphe; manière de s’en servir. — Valeur comparée des divers procédés de percussion. — Toute la médecine n’est pas dans l'étude des lésions et dans la sémiotique. — Micrographie et nihilisme en thérapeutique. — Nécessité d’associer la précision moderne aux doctrines médicales du‘passé.

MESSIEURS

Avant de quitter cette chaire de clinique, je voudrais vous parler de la percussion, et, à ce propos, je désire jeter avec vous un coup-d’æil rapide sur les doctrines médicales contemporaines. On peut dire que notre époque a pour caractère dominant l’application à la médecine des méthodes d’investigation physique, et qu’elle semble avoir pour ambition d’ atteindre à la précision et à la rigueur des sciences qu’on appelle exactes.

Vous savez, messieurs, que la médecine s’est toujours inspirée de la philosophie régnante ; ce qui revient à dire que toute doctrine philosophique a, dans l’histoire de la médecine, une doctrine médicale correspondante. Or, les tendances médicales actuelles sont bien celles que devaient professer les petitsfils du xviti° siècle. Ce sont d’ailleurs les tendances universelles de la science: contemporaine.

En effet, à quelque religion Honne dEe qu’il appartienne, an en France ne peut nier l'influence considérable qu’a exercée la philosophie sensualiste sur le mouvement scientifique de notre époque.

Qu'on les en blâme ou qu’on les en loue, on doit néanmoins reconnaître: que les philosophes du xvrI° siècle qui, un seul excepté, se réclament du « sage Locke », et s’inspirent du sensualisme de Condillac, n’ont pas inutilement fouillé jusqu’au tuf le sol de la France.

A la voix de ces philosophes, tour à tour savante, ironique ou passionnée, mais toujours accessible par la simplicité du langage, l'ère des révolutions s’est ouverte. Sur un sol aussi profondément remué, seules, des institutions nouvelles étaient possibles : le droit social comme le droit scientifique fut changé.

La médecine a subi les mêmes influences, et fait, elle aussi, sa révolution. Par un de ces faits providentiels dont l’histoire offre des exemples, un homme

nécessaire apparut, Laennec ; une découverte considérable se fit, lauscultation. Dès lors, l'esprit médical, obéissant à la direction qu’on lui imprimait, s’est précipité sans résistance sur la pente de Panalvse.

Cependant la découverte de Laennec n’est pas un fait isolé ; elle à été, pour ainsi dire, engendrée par d’autres découvertes; mais, par le retentissement qu’elle eut, par les admirables résultats qu’elle fournit, elle domina la médecine et lui imprima définitivement le mouvement qu’elle conserve encore.

Je vous ai dit que la médecine aspirait à la précision et à la rigueur et voulait être une science exacte ; or, de toutes les parties de la médecine, l'étude des lésions, c’est-à-dire l'anatomie pathologique, et l'étude des symptômes, c'est-à-dire a sémiologie, étant les plus facilement accessibles même aux esprits les plus médiocres, etse prêtantle plus aisément à la rigueur scientifique, on s’est jeté à corps perdu dans cette voie. Au contraire, la thérapeutique, dont l'étude est infiniment plus complexe et plus difficile, s’est trouvée presque entièrement négligée. On à fait alors, en médecine, de Ja science pour la science, sans se préoccuper, pour ainsi dire, du soulagement ou du bien-être à apporter aux malades. La maladie est devenue un sujet d'étude de l’ordre abstrait ; on l’a étudiée comme on aurait fait d’une plante, d’un animal ou d’un siinple phénomène physique. La pathologie n’a plus été alors que l’histoire naturelle des maladies.

C’est dans cette direction d'idées que Pinel à écrit sa ÂVosographie. Eu systématisant les états morbides, en cherchant à les ramener à des types représentant le genre, l'espèce et les variétés, Pinel a bien fait pour l'étude, parce que l'esprit aime à se reposer sur un {ype nettement accusé ; mais il à malfait pour la pratique et en définitive pour la science, parce qu’il croyait luimême et faisait croire aux autres à la réalité des types abstraits qu’il avait créés.

Je dis que Pinel a mal fait pour la pratique ; en effet, le jeune médecin imbu de ces doctrines cherchait en vain, au lit du malade, l'entité si bien dessinée qu'on lui avait appris à connaître sur les bancs de l’école. Ces doctrines avaient d’ailleurs un inconvénient bien autrement grave, qui était de conduire à une abstention presque complète, à l’expectation en thérapeutique, le médecin devant croire à Ja marche nécessaire et presque méthodique de la maladie.

J'ajoute que Pinel faisait mal pour la science d’abord et directement, parce qu’il n’est pas vrai que les maladies soient des êtres et qu’on puisse les classer comme des animaux ou comme des plantes ; ensuite et. indirectement, parce que sa minutieuse analyse recherchant les moindres différences symptomatiques tendait à. multiplier à l'infini les espèces et les variétés morbides et à produire ainsi la confusion.

Presque à la même époque, un né à l’esprit net, au jugement prompt et sûr, à la parole claire et incisive, Corvisart, se passionnant pour la science qui avait illustré Morgagni, inaugurait lanatomie pathologique en France.

Autour de lui vinrent se grouper des hommes dont lenom devait être illustre plus tard, Dupuytren, Bayle et Laennec.

C'est alors que se produisit une série de découvertes dont je tiens à vous exposer la filiation, Vous verrez une fois de plus que rien dans la science ne se fait tout d’un jet ; que la notion d’un fait révèle souvent celle d’un autre fait, conséquence ou corollaire du premier ; qu’une découverte engendre une autre découverte. C’est ainsi que par un enchaînement de faits et d'idées, Avenbrugger s’est trouvé être ‘le précurseur de Corvisart, comme celui-ci a été le précurseur de Laennec.

En 1761, un laborieux médecin de Vienne, Avenbrugger, publiait un modeste in-12, qu’il avait intitulé /Znventum novum ex percussione thoracis ut signo abstrusos interni pectoris morbos detegendi. Ce titre avait le double tort d’être trop long et assez peu intelligible. La découverte d’Avenbrugger qui devait être, comme on le verra, le point de départ de tous les travaux de précision modernes, n’eut point de retentissement en Allemagne. C’est en vain que l’auteur avait timidement et indirectement mis son œuvre sous le patronage du «très-illustre baron Van Swieten », l'œuvre eut peu de succès; l’inventeur resta obscur et mourut ignoré. En 1773, Rozière de Ja Chassagne en avait donné une traduction en France (1). La traduction ne réussit pas plus que le livre original. Cependant Corvisart, imbu des doctrines positives de son temps, et cherchant les moyens de reconnaître pendant la vie l'existence des lésions pathologiques qu'il trouvait après la mort, ayant vu dans Stoll, son auteur favori, qu’on pouvait tirer parti de la percussion de la poitrine dans le cas de maladie des organes thoraciques, eut l'idée de lire l'œuvre du médecin allemand complétement tombée dans l'oubli. Cette idée fut une bonne fortune, sinon pour le livre, au moins pour la découverte d’Avenbrugger (2). Corvisart expérimenta aussitôt la percussion et pendant vingt ans il la pratiqua devant les élèves qui suivaient la Clinique de la Charité. Ce n’est pas tout; quand la palpation et la percussion ne lui donnaient pas de notions suffisantes, il avait accoutumé d'appliquer son oreille sur la poitrine des malades afin de mieux reconnaître les battements du cœur. Corvisart appelait ainsi le sens de l’ouïe au secours de son toucher insuffisant. Et vous voyez comment une méthode d'investigation physique le conduisait naturellement à la découverte d’une autre méthode. Mais Corvisart, s’il était doué du talent de la vulgarisation, ne possédait pas au même degré celui de linvention. Un léger effort intellectuel lui suffisait pour découvrir l’auscultation et rendre son nom immortel ; cet effort il ne le fit pas. Or, parmi ses élèves se trouvait un jeune médecin à la nature grave et méditative, plein du savoir antique et qu’inspirait néanmoins

(1) A la suite de son Manuel des pulmoniques, Paris, 1773. (2) La Nouvelle méthode pour connaître les maladies internes de la poitrine par la

percussion de cette cavité, d’Avenbrugger, a été traduite en français par J. N. Corvisart en 1808.

l'esprit moderne, Laennec, qui, à l'exemple de son maître, appliqua son oreille sur le thorax, mais qui, plus heureux que son maître, sut écouter et entendit. L'auscultation était trouvée (1).

On sait comment — Laennec lui-même l’a raconté — il eut l’idée de pratiquer lauscultation médiate. C'était en 1816, un demi-siècle après la découverte d’Avenbrugger ; consulté par une jeune personne qui présentait les symptômes généraux des maladies du cœur, et chez laquelle Papplication de la main et la percussion donnaient peu de résultat à cause de l’embonpoint, Laennec s’interdisant, «en raison de l’âge et du sexe de la malade », l'application de l'oreille sur la poitrine, se rappela « un phénomène d’acoustique fort connu : c’est que si l’on applique l'oreille à l’extrémité d’une poutre, on entend trèsdistinctement un coup d’épingle donné à l’autre bout. » 41 prit alors un rouleau de papier fort serré, lappliqua sur la région précordiale et, posant loreille à l’autre bout, fut « aussi surpris que satisfait d'entendre les battements du cœur d’une manière beaucoup plus nette et plus distincte que par l’application immédiate de l'oreille ». Aïnsi ce n’est pas par le fait du hasard que Laennec a découvert l’auscultation, mais par le fait du raisonnement : il l’a réellement enventée dans le sens vrai du mot, car il cherchait, et son instrument de découverte a été l'induction.

L'investigation physique de la poitrine, instaurée avec tant d'éclat par Laennec, donna l'idée d'examiner sinon tous les organes, au moins les produits de sécrétion. On soumit aux réactifs de la chimie l'urine, et le liquide nourricier par excellence, le sang. L’albuminurie fut découverte, laglycosurie mieux connue. A l’anémie des anciens on a ajouté l’urémie, la leucocythémie, la mélanémie. L'examen au spéculum fut perfectionné et généralisé, — trop généralisé peut-être ; — on examine au laryngoscope le larynx, à l’ophthalmoscope l'œil ; et l’état intérieur de l'œil — cette expansion du cerveau —- fait souvent juger de l’état de l’encéphale. Enfin, les organes les plus inaccessibles à la vue nous les voyons maintenant , et ces conquêtes de la sémiotique moderne sont dues à l'esprit d'investigation qu'ont développé dans la génération contemporaine les découvertes successives d’Avenbrugger et de Laennec. |

Revenons maintenant à la percussion. Avenbrugger conseillait de la pratiquer en frappant le thorax lentement et doucement avec l'extrémité des doigts rapprochés les uns des autres et placés dans l'extension : Percuti, verius pulsari thorax debet, adductis ad se mutuo et in rectum protensis digitorum apicibus, lente atque leniter (2). »

À ce procédé de percussion, Corvisart a ajouté la percussion a main ouverte, qui est, dit-il, «une méthode infiniment utile pour mieux s’assurer de l’éten-

(4) Voyez le livre de Laennec : De l’auscultation médiate, ou Traité du diagnostic des maladies des poumons et du cœur.

(2) Avenbrugger, op. cit., $ 4.

due de l'endroit du thorax qui ne résonne pas et apprécier avec plus de justesse la grandeur de l’obstacle. » |

La méthode opératoire d’Avenbrugger aurait dû le conduire à la notion de la différence d’élasticité, c’est-à-dire de consistance des parties percutées ; mais, chose singulière, il n’en fait mention nulle part et, par suite, il est peu probable qu’il s’en soit réellement rendu compte. Il ne parle jamais que de la différence de son. Cependant on se rend bien mieux compte de la différence de consistance en frappant avec la pulpe des doigts étendus qu'avec le plat de la main, comme le conseille Corvisart.

Il est également bien remarquable qu’Avenbrugger pratiquât, en réalité, la percussion médiate ; car il conseille de percuter « sur la chemise bien tendue ou avec la main couverte d’un gant (pourvu qu’il ne fût pas d’une peau lisse). » — « Thoraci supertensum sit indusium vel manus percutientis chirotheca {modo ex polito corio non sit) muniatur (1). » Corvisart regarde ce précepte comme inutile et considère le procédé comme indifférent. Cependant Avenbrugger avait eu bien soin d'ajouter dans une scolie : que dans la percussion de la poitrine nue par une main nue le concours des surfaces unies produit un bruit particulier (sérepifus) qui altère la vraie qualité du son qui doit être obtenu : « Si nudum pectus nuda manu pulsatur, super ficierum politarum concursus strepitum producit, ef sont evocandi constitutionem obscurat (2). » ILest bien évident qu’Avenbrugger voulait faire disparaître le bruit de la peau ou tout au moins l’amortir, afin d’avoir très-pur le son des parties profondes, et qu’il exerçait une espèce de percussion médiate. Ainsi, au lieu de se servir d’une plaque comme on l’a imaginé de nos jours, il interposait une pièce d’étoffe ou de peau entre le thorax et ses doigts ; et, au lieu de frapper à plat, il percutait avec l'extrémité des doigts, absolument comme l'ont conseillé longtemps après lui ceux qui préconisent la percussion médiate, dont l'invention se réduit, on le voit, à très-peu de chose.

Nous venons de voir qu'Avenbrugger percutait sur une pièce d’étofle ou de peau rugueuse, que Corvisart considérait la chose comme indifférente. On ne sait pas au juste qui a eu l'idée de percuter médiatement sur le doigt; mais c'était là un procédé qu’employait habituellement Récamier ; quoi qu’il en soit, on a imaginé de substituer au doigt interposé une plaque qu'on à nommée plessimètre. Vous connaissez tous cet instrument, dont la forme définitive est celle d’une plaque munie à ses parties latérales d’oreilles pour le tenir solidement fixé de la main gauche. On en a fait de métal ; les plus usités sont d'ivoire. Un de mes élèves, M. Horteloup, fils de mon collègue et bon ami de l’Hôtel-Dieu, en a fait faire un de gutta-percha, qui n’a pas l’inconvénient de donner le bruit sec de l’ivoire. Un autre de mes élèves, M. Oldfield, a imaginé un marteau de percussion, formé d’une tige de baleine flexible,

(1) Op: cit. 1815:

(2) Op. cit., scolie du $ 5.

terminée à l’une déses extrémités par une sphère très-dure, formée de plaques de cuir fortement serrées et tournées en sphère. De la sorte, on à un marteau et un plessimètre formé de deux substances à peu près identiques, et à vibrations sourdes, qui donnent avec une assez grande pureté le son des organes percutés. C’est de ces deux instruments que vous me voyez habituellement me servir, J'en tire un très-bon parti, et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, j'ai, par l'intermédiaire de mon marteau, une sensation très-nette de la consistance des corps.

En Allemagne, on se sert beaucoup d’un plessimètre moitié moins large que celui de France, et d’un petit marteau d'acier ou d’un marteau métallique enveloppé d’une feuille de caoutchouc.

En réalité, le plessimètre quand on ne lapplique pas avec ‘une niaise puérilité à des cas où il n’a que faire ; quand on ne s’en sert pas pour percuter un os, une artère, que la vue et la palpation circonscrivent très-bien; quand on ne se livre pas à des exercices de haute voltige plessimétrique dont gémissent également les malades, le bon sens et la vérité, le plessimètre est un bon instrument, qui rend de réels services.

La percussion sur le doigt ou sur le plessimètre a le très-grand inconvénient de donner le plus souvent un son mixte et non pas simple. En effet, au point de jonction des organes, le doigt, et à plus forte raison le plessimètre, sont pour ainsi dire à cheval sur deux ou plusieurs organes, que la percussion fait vibrer simultanément, de sorte qu’il en résulte un son mixte, dû au mélange de deux ou plusieurs ordres de vibrations. Par exemple, au point d’intersection du foie et du poumon droit, il est bien rare que le doigt ou le plessimètre ne porte simultanément sur le foie et le poumon, de manière à donner par la percussion un son mixte, qui n’est ni celui du foie ni celui du poumon. Assurément, le son est alors bien plus mat que celui du poumon, mais il n’a pas la matité de celui que donnerait le foie percuté isolément. Pour avoir le point précis où commence Île foie, il faut alors tâtonner, percuter un peu plus haut et un peu plus bas que le point où commence le son mixte, et à la suite de ces tâtonnements, On a, une grande habitude aidant, le point assez précis où commence le foie. Il en est ainsi du cœur au niveau du médiastin. Bien plus, nous perdons habituellement les traces de cet organe, au niveau de son bord gauche, alors qu'il s'enfonce dans là poitrine et se dérobe pour ainsi dire derrière le poumon.

L'idéal de la percussion eût donc été de percuter sur la plus petite surface possible, afin de n’ébranler que la plus petite partie possible d’an organe, de telle sorte que, à quelques millimètres de distance, les points non .percutés n’entrassent point en vibration et ne mélassent pas leurs sons à celui des points percutés. Il est bien évident qu’alors, aussitôt que le son change, c’est qu'on est, à quelques millimètres près, sur la limite d’un nouvel organe. Pour atteindre à cet idéal, mon ancien chef de clinique, M. le D' Peter s’est proposé de réduire au minimum la surface de percussion, en employant une surface

percutante minima. Mais, comme une surface percutante ainsi réduite n'aurait donné que très-peu de son, il a eu l’idée d’amplifier celui-ci par une tige de renforcement ; en d’autres termes, il a imaginé de percuter avec un instrument formé d’une tige cylindrique, terminée à son extrémité percutante par un cône tronqué, et à son extrémité percutée par un disque plus large que la portion cylindrique, et où le doigt qui percute frappe à plat et facilement. Le plan circulaire qui porte sur la peau n’a que 5 ou 6 millimètres carrés de surface ; il n'ébranle nécessairement et ne fait vibrer qu’une surface de cette étendue. Et comme en percutant avec cet instrument on le promène successivement suivant une ligne dont on parcourt tous les points, il s'ensuit qu'aussitôt que le son change de nature, on sait, à 4 ou 2 millimètres près, et sans aucun tätonnement, qu'un nouvel organe se présente sous l'instrument de percussion.

De plus, l’instrument de M. Peter est muni, à son extrémité percutante, d’un crayon qui se meut à frottement doux; de manière qu’en le poussant, On marque un point noir dès que le son change de nature. Cet instrument est donc tout à la fois un agent de percussion et de délinéation. Et vous comprenez qu’il abrége singulièrement l’investigation tout en la rendant plus commode et plus précise, car on n’a pas besoin de tenir de la main qui percute le crayon destiné à marquer la limite des organes.

Ce n’est pas tout : cet instrument, que M. Peter a nommé plessigraphe, est doué d’une remarquable délicatesse ; il ne faut pas le percuter, il suffit de le toucher seulement. Et le toucher doit être aussi rapide que possible; voici d’ailleurs la manière de s’en servir :

On tient l’instrument de la main gauche très-solidement entre le pouce et l'index ; moins on met de doigts, et moins on amortit les vibrations de l’instrument. Le pouce est appliqué sur le bouton qui fait mouvoir le crayon. Le plessigraphe ainsi tenu de la main gauche, doit être appliqué solidement et perpendiculairement à la surface de la peau.

Le plessigraphe solidement tenu, on le fouche avec la face palmaire de l'index droit placé dans l'extension; on ne le percute pas comme on fait pour le plessimètre, avec la portion unguéale des doigts préalablement fléchis. On a de cette façon l'avantage de ne pas frapper fort, ce qui pourrait être douloureux, eu égard à la petite surface de percussion, et comme on touche le plessigraphe par toute l'étendue de la face palmaire de l'index, et non point par l’extrémité unguéale, on à une incroyable délicatesse de sensation ; on percoit avec la plus grande netteté la consistance des tissus, ce qui se conçoit, puisqu'on les touche par l'intermédiaire du plessigraphe, de la même manière dont on palpe quand on veut connaître la nature des corps.

L'instrument de M. Peter, long de 10 centimètres, est divisé en dix parties égales, chacune d’un centimètre ; un de ces centimètres est divisé en millimètres, de sorte qu'après avoir servi à percuter et à dessiner les organes, cet instrument sert encore à les mesurer.

En résumé, le plessigraphe me semble destiné à donner la mesure de nos organes avec une extrême précision et une grande rapidité. Il est d’un maniement facile, et l’élève le plus inexpérimenté peut aisément s’en servir et obtenir du premier coup des résultats qu’on n’atteint avec le plessimètre qu’à la suite d’une longue habitude et d’un tâtonnement assez prolongé. Il a encore un autre avantage, c’est de laisser une série de points noirs partout où l’on a trouvé une différence de sonorité ; de sorte que, une fois l’organe délimité, il se trouve par cela même dessiné, et que l’opérateur voif après avoir entendu ; l’image restant sous les veux d’une facon permanente, alors que les sons avaient depuis longtemps disparu. Or, vous savez Îe précepte d'Horace :

« Segnius irritant animos demissa per aures.

» Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus. »

En dernière analyse, messieurs, qu’on percute avec les doigts rapprochés et étendus, suivant la méthode d’Avenbrugger ; qu’on percute avec le plat de la main comme l’enseignait Corvisart; qu'on percute sur son doigt, sur le plessimètre avec ou sans marteau et sur le plessigraphe, on fait une bonne chose dans tous les cas où la percussion est indiquée. Cependant il faut ici distinguer. La percussion immédiate d’Aven brugger et de Corvisart doit être préalablement pratiquée pour l'examen de la poitrine , afin de faire connaître d'emblée l’état général de la sonorité de cette cavité. Elle suffit ordinairement pour reconnaître un épanchement pleurétique ou une pneumonie de médiocre étendue. La percussion sur le plessimètre est de mise pour les sommets de la poitrine, en arrière surtout. Vous m'avez vu quelquefois percuter sur la clavicule même avec l’extrémité des doigts, me servant de cet os comme d’un plessimètre, et j’en ai parfois obtenu des résultats très-satisfaisants dans les cas de tuberculisation pulmonaire. Mais pour les recherches de précision, pour limiter très-exactement les organes, le cœur surtout, les tumeurs du médiastin, telles qu’un anévrysme profond de l'aorte ; pour limiter la rate, le foie, etc., le plessigraphe me semble en certains cas préférable.

Maintenant, messieurs, si l’on se recueille, et qu’on fasse froidement le bilan de nos connaissances : si, à l’abri des passions qui agitèrent ceux qui nous ont précédés, on cherche à faire à chacun sa juste part; si l’on se demande ce que valent les instruments d'analyse qui sont entre nos mains, et s’ils constituent toute la médecine, on est bien forcé de répondre énergiquement par la négative. Non, là n’est pas toute la médecine.

Il semble vraiment, nous le répétons à dessein, qu’à la suite de la découverte de Laennec, l'esprit médical ait été pris de vertige. On s’est lancé dans la’ voie de l’investigation matérielle à outrance ; c’est à qui apporterait au monde médical son petit bruit de souffle; c’est à qui indiquerait telle nuance,

négligée par le génie bien autrement compréhensif de Laennec.

On a eu aussi cette étrange idée, que, parce qu’on allait désormais voir en quelque sorte les lésions, ou tout au moins limiter leur étendue, on saurait mieux les guérir. La médecine allait rivaliser de précision avec la chirurgie. L'erreur était cependant bien grossière, car , bien qu’elle voie à ciel ouvert les lésions dont la curation lui est confiée, la chirurgie ne les guérit certainement pas mieux. $

Assurément, messieurs, nous devons beaucoup à nos devanciers et à nos contemporains : ils ont porté le diagnostic à un degré de précision merveilleux : mais ils n'ont guère servi que la sémiotique. La science médicale a fait des progrès, l’art de guérir est resté presque stationnaire ; c’est que la thérapeutique est d’une expérimentation bien plus dificile ; les données du problème sont si nombreuses, les résultats si incertains et si décevants, qu’on ne peut pas conclure rapidement, et que la conclusion est join d’être toujours susceptible d’une démonstration rigoureuse.

On peut se demander encore si la micrographie, dans son expression la plus avancée, la Pathologre cellulaire de Virchow, en faisant revivre sous une forme scientifique mieux appropriée à notre époque, le système des atomes d’Épicure, ne conduit pas directement à l’anéantissement de la thér apeutique. Car, en considérant l'organisme vivant comme un microcosme formé d'éléments hétérogènes et indépendants, elle fait nécessairement rejeter toute médication générale, qui ne saurait avoir de prise sur des éléments disparates et jusqu'à un certain point antagonistes. Elle fait oublier l'homme pour ne songer qu'aux cellules, et se perd dans l’abîme des infiniment petits.

Quand enfin la médecine actuelle compare ce qu’elle sait à ce qu’elle fait, elle voit que l'anatomie pathologique ne conduit pas nécessairement toujours à la thérapeutique rationnelle, et que, pour mieux connaître les lésions, on ne les en guérit pas dans tous les cas davantage. Ici la déception commence. Comme on avait espéré trop, on désespère trop vite; et de la déception aa scepticisme la pente est bien rapide. Roïdissez-vous, jeunes gens, contre de pareilles tendances. Riches de ce que vous ont donné les médecins de la génération qui passe, c’est à vous qu'il appartient de relier la science moderne au savoir antique et de relever le flambeau des vieilles traditions médicales un moment dédaignées. A vous cette tâche ; elle est grande et belle, vous n° \ faillirez pas.

C'est par là que je termine.

Page 1