‹ Clinique médicale de lHòtel-Dieu de ParisChapitre 3 sur 29 · ET DANS L'APOPLEXIE · texte numérisé non relu

ET DANS L'APOPLEXIE

un malade de soixante-deux ans, auprès duquel se trouvait en ce moment M. le docteur Revilloux. Ce malade était à dîner, tout à coup il s’aperçut que l’une de ses mains était paresseuse; il n’avait pas d’étourdissements, mais il balbutiait en parlant. Il voulut se lever de sa chaise, une des jambes était paralysée, et il se laissa tomber sans perdre connaissance. Il fut relevé par ses enfants, et, avec leur aide, il marcha jusqu’à la chambre voisine, où on l’assit sur un fauteuil. Quand j’arrivai, il y avait trois quarts d'heure que les premiers symptômes s'étaient manifestés. Le malade avait, ou du moins semblait avoir toute son intelligence; il me répondait pertinemment, bien que la langue fût fort embarrassée ; le bras et la jambe gauches avaient perdu presque complétement le mouvement. Quelques heures plus tard, le carus commença, et la mort arriva dans la matinée du lendemain.

Enfin, messieurs, tout récemment nous recevions, au n° 44 de la salle Saint-Bernard, une femme de cinquante-six ans, qui, jadis, avait eu les migraines périodiques de la goutte, et qui, il y a huit mois, fut prise le matin des premiers accidents de l’hémorrhagie du cerveau. Elle était sortie pour aller à ses provisions, aussi bien portante que jamais; en revenant, elle s’aperçut que son pied droit traînait sur le sol, et que le bras du même côté était également un peu paresseux. Elle changea même de main un journal plié qu’elle apportait, craignant de le laisser tomber dans la boue. Elle remonta à sa chambre, se déshabilla et se mit au lit. Interrogée par son mari, elle répondit en balbutiant. Cependant les accidents s’accrurent d’heure en heure, et le soir, à peu près douze heures après l'invasion, l’hémiplégie était complète, et la perte de connaissance commençait ; cette perte de connaissance, accompagnée d’une profonde stupeur, dura trois jours.

Cette femme est intéressante encore à d’autres points de vue, et je reviendrai sur son histoire un peu plus tard. Chez elle, en effet, contrairement à ce qui se passe le plus souvent, les mouvements sont revenus dans le bras beaucoup plus vite et plus complétement que dans la jambe, et je vous dirai quelle valeur à ce signe.

Je reviens à ma proposition.

Quand le chiffonnier dont je vous parlais au début de cette conférence a été trouvé sur la voie publique, la nuit, dans la stupeur apoplectique ; quand la vieille femme a été le matin trouvée dans le même état dans son lit, par les voisins, qui s’inquiétaient de ne pas la voir se lever comme à l'ordinaire, qui sait comment les choses se sont passées au début? qui sait si, pendant une demi-heure, une heure et même davantage, les accidents n’ont pas eu la marche lente et progressive qu'ils ont eue chez les trois malades dont je viens de vous raconter l’histoire ? J'ajoute qu’il est, sinon certain, mais du moins infiniment probable que chez eux la paralysie a eu l'allure qu’elle a eue chez les trois autres.

Si je suis si affirmatif, messieurs, c’est que, depuis plus de quinze ans que mon attention est fixée sur ce point de l’histoire de lhémorrhagie cérébrale,

je n’ai pas eu la chance de voir une seule fois un malade frappé subitement d'apoplexie, dans le sens classique et étymologique de ce mot; je n’en ai vu ni dans mon service d'hôpital, ni dans ma pratique privée, ni dans celle de mes confrères qui m'ont fait l'honneur de m’appeler en consultation. J’ai vu certes un grand nombre d'individus atteints d’hémorrhagie cérébrale, dans la stupeur apoplectique la plus profonde ; mais, toutes les fois, sans exception, que l'attaque s’était passée devant des témoins, elle avait été graduelle, en général légère au début, et le carus venait quelquefois dix minutes, une demi-heure, une heure, plusieurs heures après le commencement de l'attaque; mais pas une fois, je le répète, je n’ai pu voir un homme atteint d'hémorrhagie cérébrale, frappé comme un coup de massue, et tomber immédiatement sans connaissance.

Il est pourtant une circonstance où les choses se passent ainsi, et je me hâte de le dire, de peur d’être taxé d’exagération et de singularité.

Le malade du n° 45 de la salle Sainte-Agnès, dont je vous ai parlé, et qui succombait avec une bémorrhagie de la protubérance annulaire et la rupture de la valvule de Vieussens, est tombé subitement dans le carus, et la stupeur apoplectique n’a cessé qu’à la mort, arrivée peu après. Mais quels sont les renseignements qui nous ont été donnés par l’infirmier qui veillait pendant la nuit? Le malade, vous le savez, ayait une encéphalite aiguë, à laquelle il devait succomber quelques jours plus tard, s’il n’était survenu un accident imprévu; tout à coup il est frappé d’une convulsion épileptiforme, et il meurt après quelques minutes, sans être sorti de la stupeur apoplectique la plus profonde. Remarquez ici, messieurs, qu’il s’est joint aux phénomènes ordinaires de l’hémorrhagie une attaque d’éclampsie, qui, seule et sans autre complication, suffit pour produire la stupeur apoplectique ; et j’admets que toutes les fois qu'une hémorrhagie cérébrale débutera avec une attaque épileptiforme, la stupeur apoplectique surviendra soudainement comme elle survient après toutes les attaques d’épilepsie.

J'ajoute une chose pour ce qui regarde notre malade : l'hémorrhagie s’était faite, chez lui, dans la protubérance annulaire, c’est-à-dire dans le point où convergent toutes les fibres nerveuses ; quand l’hémorrhagie se fait en ce point aussi essentiel à la vie, je comprends que les accidents apoplectiformes puissent être subits ; mais, encore une fois, à moins de lésion d’une partie centrale, à moins d’une attaque d’éclampsie au début de l’hémorrhagie, ce qui n’est pas très-rare, la stupeur apoplectique, comme phénomène initial, est un fait très-exceptionnel.

Je n'excepte pas même le cas de rupture du foyer hémorrhagique dans les ventricules latéraux. Avant que le sang s’épanche dans les ventricules, il s’est accumulé dans un point de la pulpe cérébrale voisine de la surface des ventricules, et il a donné lieu déjà à quelques symptômes qui peuvent avoir été méconnus, mais qui, pour un praticien exercé, sont déjà l'indice de l’existence d’un foyer hémorrhagique, ou d’un travail morbide dans lequel se sont pro-

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duites déjà des hémorrhagies capillaires. Supposons, en effet, messieurs, un travail de ce genre se passant dans le corps strié ; supposons qu'il se soit déjà formé une multitude de petits foyers hémorrhagiques dont la grosseur varie depuis la grosseur d’une petite tête d’épingle jusqu’à celle d’une petite lentille ; jusque-là il y aura seulement un peu de pesanteur de tête, de l’engourdissement dans le côté opposé à la lésion, et si tout à coup, un foyer s’ouvrant dans la cavité ventriculaire, le malade tombe frappé d’apoplexie, on dira que les phénomènes observés auparavant n'étaient que des phénomènes prémonitoires, quand ils étaient déjà les symptômes d’une hémorrhagie simple ou multiple existant depuis plusieurs jours. Dans un cas de ce genre, on suppose que l’hémorrhagie ne s’est faite que lorsque le coup apoplectique a eu lieu, tandis qu'il faut admettre que l’hémorrhagie de la pulpe s’est produite auparavant et dès que les premiers symptômes ont apparu, pour se manifester au contraire par de formidables accidents, lorsque, tout à coup, le sang à fait irruption dans les ventricules.

Vous avez vu ce qui est arrivé chez l’homme qui nous fournit l’occasion de cette conférence. Rien ne l’a averti du début de son accident, et une fois celui-ci produit, rien encore n’était assez sérieux pour qu'il s’en préoccupât : tout se bornait à cet embarras de la parole, à cette gêne pour écrire, qui seuls appelaient son attention, à cette déviation des traits du visage dont il n’avait aucune connaissance avant que nous l’eussions nous-même constatée.

Si la soudaineté des phénomènes qui s’étaient manifestés, leur nature franchement hémiplégique, quoique l’hémiplégie se limitât à la face et au bras droit, nous donnaient à penser qu'il s'était fait dans l’hémisphère gauche un foyer hémorrhagique, le peu d'intensité de ces troubles de la motilité nous permettait aussi de croire que ce foyer hémorrhagique était très-petit, peutêtre du volume d’une lentille ou d’un noyau de cerise. Or, des hémorrhagies de ce genre n’entraînent par elles-mêmes aucune conséquence fatale. Elles annoncent quelquefois, il est vrai, une prédisposition organique fâcheuse au retour des accidents. Par cette prédisposition organique je n’entends parler, messieurs, n1 du ramollissement de la substance cérébrale qui, suivant M. Rochoux, précéderait nécessairement l’hémorrhagie, et que, pour cette raison, il appelle hémorrhagipare; ni de ces altérations des vaisseaux de l’encéphale auxquelles Abercrombie attribuait ici le plus grand rôle.

D'accord en cela avec la majorité des médecins, j'admets que le ramollissement cérébral qui accompagne l’hémorrhagie en est l’effet et non la cause. Mais son importance n’en est pas moins grande, car bien souvent ce sera lui, bien plus que l’hémorrhagie elle-même, ce sera le ramollissement aigu, l’encéphalite consécutive qui sera la cause des accidents cérébraux graves et qui entrainera la mort du sujet.

Quant aux altérations des artères, caractérisées par la présence de plaques jaunâtres, de consistance cartilagineuse, incrustées pour la plupart de sels calcaires, ces altérations ne sauraient être une condition essentielle des hémor-

rhagies cérébrales, puisque, s’il est vrai qu’on les rencontre en quelques cas, ainsi que je vous en ai montré des exemples, le plus souvent on ne trouve rien d’analogue. | |

Pour revenir à notre malade de la salle Sainte-Agnès, ce qui s’est passé chez lui a revêtu un caractère d'une bénignité telle, qu’il était permis de supposer que la lésion cérébrale qui a déterminé les accidents hémiplégiques était peu importante, et que nous n'avions pas à redouter que les choses prissent une tournure fâcheuse. Cet homme, en effet, quitte aujourd’hui l'hôpital dans des conditions de santé assez satisfaisante pour qu’il se sente en état de reprendre ses travaux ordinaires.

Peut-être avez-vous été surpris de me voir rester inactif en présence d’une affection de cette nature. Vous vous êtes sans doute demandé pourquoi je me suis croisé les bras, lorsque tant d'autres se seraient empressés, en pareille occurrence, d'intervenir très-activement à l’aide des émissions sanguines générales ou locales, peut-être des deux à la fois, d’ordonner des purgatifs et des révulsifs. Ceux qui suivent ma clinique depuis quelque temps ont été moins surpris que d’autres, car ils savent que jamais je n'ai recours aux remèdes violents; que non-seulement je m'’abstiens de toute médication énergique, lorsque les symptômes d’une hémorrhagie cérébrale sont aussi modérés qu'ils l'étaient ici, mais qu’encore je m'abstiens, le plus souvent, dans les cas les plus graves, dans les apoplexies à quelque degré qu'elles se manifestent. Je vous dois la raison de ma conduite.

Si je ne fais rien, ou du moins si je m’abstiens des saignées, des purgatifs ou des révulsifs dans les hémorrhagies cérébrales, qu’elles soient ou non considérables, c’est que mon expérience m'a appris que les malades s’en trouvaient mieux. Puis si je cherche à me rendre compte de ce qui se passe alors ; à mon sens, l’hémorrhagie étant un fait accompli au moment où l’on est appelé à en constater les symptômes, je ne vois pas en quoi ces médications pourraient être utiles. Je me demande quelle action auraient sur ce corps étranger constitué par le sang épanché dans le cerveau, les saignées du bras ou du pied, la saignée de la veine jugulaire ou l’artériotomie, les ventouses scarifiées ou les sangsues; je me demande à quoi bon les purgatifs ou les révulsifs. On dit que les émissions sanguines, que les purgatifs, sorte de saignée séreuse, ont pour résultat, en affamant les vaisseaux, de faciliter la résorption du sang épanché. On dit que ces moyens, les saignées surtout, dont l'indication semble forcée pour la plupart des praticiens, ont pour effet de lutter contre la congestion encéphalique qui, suivant ces médecins, précéderait, accompagnerait ou suivrait tout au moins l’extravasation du sang, de débarrasser les vaisseaux, d'empêcher l’afflux exagéré des liquides, de s'opposer par conséquent à ce que l’épanchement devienne plus considérable ou qu'il s’en produise un nouveau.

Quant au premier point, il est permis de douter que les choses se passent dans les hémorrhagies cérébrales autrement que dans les autres hémorrhagies,

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