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L’ENSEIGNEMENT DE L’OBSTÉTRIQUE AUTREFOIS ET AUJOURD’HUI

Messieurs,

J’abordais cette chaire avec une profonde et vive émotion. Si vos applaudissements me réconfortent, m’affermissent et m’encouragent, ils augmentent, si possible, la somme de gratitude dont aujourd’hui mon cœur déborde!

Aussi bien, j’ai hâte d’exprimer ma reconnaissance.

A vous d’abord, dont l’accueil si sympathique, laissez-moi dire si chaleureux, a fait pour moi de ce jour une date inoubliable ;

A vos aînés qui, dans les jours d’épreuve, dans les heures de lutte, m’ont toujours soutenu ;

A nos maîtres qui m’ont ouvert les portes de la Faculté, c’està-dire qui m’ont fait réaliser ce que j’osais à peine entrevoir dans mes rêves les plus ambitieux, j’adresse l’expression la plus profonde et la plus cordiale de mes premiers remerciements.

Mais j’ai contracté tant de dettes de reconnaissance que je vous demande la permission, non pas de m’acquitter, ce qui serait impossible aujourd’hui et jamais, mais simplement de montrer que je n’ai point oublié, et que je ne suis ni indifférent ni ingrat.

Des dettes de reconnaissance? mais j’en suis accablé !

Et comment en aurait-il pu être autrement? Écoutez et jugez.

Fils de paysan, l’aîné de cinq fils, sortant de l’école primaire, j’arrive à Paris le 6 juin 1862, non pas en sabots, mais

(1) Leçon inaugurale faite le 21 mars 1890,

PINARD

avec une blouse de belle toile bleue et une jolie casquette grise.

Je connaissais à Paris une seule personne, un mien cousin, sellier de son état, excellent homme, grand cœur, mais qui n’était guère connu que de ses voisins, ses fournisseurs et ses clients. Il est vrai que, parmi ces derniers, se trouvait la Faculté de médecine. Mon cousin avait l’honneur d’habiller les chevaux de la Faculté ! Aussi, après avoir été passablement interloqué, quand, en lui faisant mes confidences, je lui appris que j’avais l’ambition de devenir médecin, sa bonne figure se rasséréna et avec un sérieux que je n’oublierai jamais, il me dit: « Tu veux entrer à la Faculté, rien ne sera plus facile, je connais le chef du matériel ! »

Arrivé le 6 juin 1862 dans ces conditions, j’étais nommé le 26 juin 1889, professeur de clinique d’accouchements à la Faculté de médecine de Paris.

Gomment cela put-il arriver? Je vais vous le dire. J’avais reçu de mes parents deux choses inestimables : une santé vigoureuse et l’amour du travail. Avec ces deux armes, aussi indispensables l’une que l’autre, avec ces deux trésors, que me fallait-il? Des conseils et des appuis.

J’ai trouvé, j’ai rencontré, on m’a offert, on m’a donné tout cela et plus que cela, puisque j’ai rencontré, en sus, l’amitié.

Mon premier maître, l’instituteur démon canton, fut mon ami et m’apprit tout ce qu’il savait. Un médecin habitant mon pays, Méry-sur-Seine, le Dr Bacquias, esprit aussi distingué que modeste, me fit connaître et aimer la science. Arrivé à Paris, le hasard me plaça chez un pharmacien dont le plaisir était d’enseigner, le bonheur de voir parvenir ses élèves. Ayant passé mes baccalauréats, j’arrive à la Faculté de médecine, et je rencontre un aide d’anatomie qui s’occupait de tous les élèves de son pavillon. On m’a dit alors quej’avais eu de la chance, je le crois aussi : cet aide d’anatomie, devenu mon cher Maître et ami, s’appelait Farabeuf !

Dans les hôpitaux, ma bonne, étoile me guidant sans cesse, je

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fus l’élève de Chassaignac, Cusco, Woillez, Richet qui tous furent pour moi plus que des maîtres.

Enfin, la fortune me souriant toujours et me comblant, j’étais accepté en 1873, comme son interne à la Maternité, par M. Tarnier.

Ce que M. Tarnier a été pour moi, je ne puis l’exprimer; qu’il me suffise de vous dire que c'est à lui que je dois d’occuper cette chaire !

Ce n’est pas tout : commençant à enseigner à mon tour, je rencontrai en nombre, sur ma route, des élèves aussi dévoués que travailleurs qui furent mes collaborateurs et constituèrent pour moi une force énorme et des titres précieux.

Je vous ai fait connaître ces phases de ma vie, simplement à titre d’encouragement pour vous, et aussi pour prouver qu’à notre époque, les privilèges de la naissance et de la fortune ne sont plus indispensables pour arriver à une situation enviée et dans laquelle on peut rendre des services.

Vous comprenez maintenant comment je pus parcourir mes étapes et franchir les obstacles ; mais aussi, vous ne vous étonnerez pas si, arrivé au but, me retournant, j’envoie de cette chaire que j’occupe pour la première fois, le souvenir le plus attendri à ceux qui m’ont encouragé, aidé, aimé et qui ont disparu, et j’adresse du fond du cœur à tous mes maîtres, amis, collègues et parents, l’expression la plus vive de mes sentiments de respectueuse, profonde et filiale reconnaissance.

Messieurs,

Le plus souvent, en prenant possession de sa chaire, le professeur, après avoir exprimé ses sentiments de gratitude, a un premier devoir à remplir.

Il doit prononcer l’éloge de son prédécesseur. Je ne me trouve pas dans ces conditions, puisque cette chaire vient d’être créée et que mes Maîtres bien-aimés sont heureusement vivants et assez

bien portants pour qu’il me soit permis d’affirmer que le moment où on pourra exposer publiquement le bien qu’ils ont fait, et dire tout haut le bien qu’on pense d’eux, est encore fort éloigné.

Ayant toute liberté, j’ai pensé, en inaugurant cette chaire, à vous entretenir de l’enseignement obstétrical d’autrefois comparé à l’enseignement obstétrical d’aujourd’hui.

Ce sujet me permettra, je crois, de vous montrer ce que vous devez à vos maîtres et à la Faculté, et me servira de programme et de profession de foi.

Pour que vous puissiez comprendre ce que pouvait être l’enseignement obstétrical autrefois, il est nécessaire que je vous expose brièvement ce qu’était l’art des accouchements, au point de vue pratique et scientifique, pendant les xvne et xvme siècles.

Je n’irai pas au delà, puisqu’à ce moment encore on n’était guère sorti des doctrines hippocratiques.

Pendant le moyen âge, la médecine s’étaitréfugiée et conservée dans les cloîtres, elle n’avait pour représentants que des ecclésiastiques, à qui il était défendu de pratiquer des opérations sanglantes ; la parturition était regardée comme une fonction devant s’accomplir naturellement; les médecins considéraient alors toute opération manuelle comme un acte subalterne ; les souvenirs du gynécée faisaient encore considérer comme indécent d’appeler les hommes pour accoucher les femmes ; aussi les accouchements étaient, on peut le dire, entièrement entre les mains des sages-femmes ou des matrones.

Donc on ne doit pas être surpris de voir Guillemeau, dans sa préface de U Heureux accouchement , essayer de légitimer le but qu’il poursuit, montrer le rôle du chirurgien dans l’accouchement naturel et contre nature, et ajouter à ces raisons « qu’il a été aiguillonné à agir ainsi par la complaincte de Soranus » qui n’est, comme on le sait, que le cri de la femme en douleur accusant les hommes de s’occuper de choses légères et inutiles et de ne rien faire pour adoucir leurs souffrances.

Or, comment les sages-femmes pouvaient-elles prendre con-

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naissance de leur art? Soit en étant admises comme apprentisses à l’Hôtel-Dieu, soit en faisant un stage de trois ans chez une .sage-femme jurée.

Qu’apprenaient les sages-femmes à l’Hôtel-Dieu? Mlle Carrier, dans son livre sur les Origines de la Maternité , nous renseigne à ce sujet (i).

C’est vers i63o que, pour la première fois, une femme fut admise à l’apprentissage à l’Hôtel-Dieu. Avant cette époque, il y avait bien, pour soigner les femmes gisans d’enffants , soit une ventrière des accouchiez (1878), soit une maîtresse des accouchées (1 385), soit une maîtresse saige-femme (i5o5), mais pas d’élèves.

D’abord, on ne prit qu’une apprentisse, qui sortait au bout de trois mois et était remplacée par une autre. Quelque temps après, on en prit deux, puis trois et enfin quatre. Les raisons pour lesquelles ce nombre ne fut pas dépassé, exposées par le bureau le 3o juin 1733, sont aussi intéressantes qu’instructives (2) :

« L’intérêt particulier de ces apprentisses et plus encore l’intérêt public demandent qu’elles acquièrent une capacité suffisante pour l’accouchement, l’une des opérations les plus importantes et les plus usitées qui se fassent sur le corpshumain. ElLes ne peuvent acquérir cette capacité que par le fréquent exercice, pendant trois mois que dure cet apprentissage. L’usage et l’expérience ayant fait connaître que le travail, dans la salle des accouchées de l’Hôtel-Dieu, ne pouvait occuper que la maîtresse sage-femme et quatre apprentisses tout au plus, entre lesquelles elle partage également les accouchements au fur et à mesure qu’elles sont instruites. Admettre une cinquième apprentisse, ce serait diminuer pour chacune le nombre des opérations absolument nécessaires pour les former, ce serait leur ôter le moyen de se perfectionner, en sorte qu’elles sortiraient après leurstrois

(1) H. Carrier. Origines de la Maternité de Paris. Les maîtresses sages-femmes et l'office des accouchées de VHôtel-Dieu ( 1318-1196 ). Avec figures et 16 planches. Paris, G. Steinheil, 1888.

(2) Le bureau était composé de huit bourgeois de Paris.

mois, instruites à demi, ce qui rejaillirait incontestablement sur le public et sur les femmes qui les appelleraient à leur secours, dont la vie et celle de leur fruit se trouveraient exposées à des périls évidents, par le défaut d’expériences et de capacité suffisante. De plus, aux accouchements qui se font à l’Hôtel-Dieu, pendant que l’une des apprentisses opère sous les yeux de la maîtresse sage-femme toujours présente , les trois autres la voient opérer commodément, sans que ce nombre cause d’embarras à l’opératrice. On a remarqué, au contraire, que quand il y en a eu cinq, les quatre spectatrices nuisaient beaucoup à celle qui opérait, qu’elles se nuisaient entre elles, ce qui a même occasionné des accidents qui ont été funestes aux femmes qu’on accouchait, ce qui est encore un nouvel obstacle à la perfection de ces apprentisses. »

Ces quatre places étaient très recherchées. Pour être admise, il fallait apporter une somme qui varia de 20 à 180 livres, et n’être ni huguenote ni étrangère.

Pour montrer la supériorité de l’instruction que recevaient les apprentisses sages-femmes de l’Hôtel-Dieu, je vous citerai ce passage de Dionis : « Il y a, dit-il, de meilleures sages-femmes à Paris qu’en aucune ville du royaume, parce qu’il y a l’Hôtel- Dieu, où il se fait une infinité d’accouchements, et où elles sont reçues en apprentissage. Elles y demeurent pendant trois mois; les premières six semaines elles sont à regarder les accouchements que fait celle qui est avant elles, et les autres six semaines elles font tous les accouchements qui se présentent pendant ce temps, et elles les font tous, en présence de la maîtresse sagefemme qui est choisie entre les plus habiles de Paris. »

Tel fut le berceau de cette Ecole, qui deviendra la grande école de la Maternité.

Comment les élèves qui ne passaient pas par l’Hôtel-Dieu pouvaient-elles devenir sages-femmes ? Soit, comme je l’ai dit plus haut, en faisant un stagede trois ans chez une sage-femme jurée, soit en faisant ce qu’a fait Louise Bourgeois : « Je me mis, ditelle, à étudier Paré,, et m’offris à accoucher la femme de notre

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