L ENSEIGNEMENT DE L OBSTETRIQUE AUTREFOIS ET AUJOURD
’hui
crocheteur. Je pratiquai cinq ans avec pauvres et médiocres, au bout desquels je me fis recevoir jurée à Paris. » Ce qui ne l’empêcha pas de devenir sage-femme de la reine Marie de Médicis.
Les sages-femmes devaient, en vertu de leurs statuts, demander leur instruction aux chirurgiens jurés et assister à leurs consultations. Mais Gorlieu nous apprend que les chirurgiens ne mettaient aucune complaisance à leur égard et négligeaient de leur faire des leçons, de sorte qu’elles demandèrent, en 1 635, à être instruites par la Faculté de médecine.
Nous verrons tout à l’heure ce que celle-ci pouvait leur offrir.
Voilà pour les sages-femmes et les élèves sages-femmes.
Passons maintenant aux accoucheurs et aux étudiants.
Sous l’impulsion scientifique du barbier chirurgien d’Avesnières, qui devint premier chirurgien du roi, Ambroise Paré, et de Guillemeau, son élève, l’art des accouchements s’élève.
Après le malheur arrivé à Louise Bourgeois en accouchant Marie de Bourbon-Montpensier, femme de Gaston d’Orléans, les femmes répugnèrent moins à se faire assister par des hommes lors de leurs accouchements.
L’ère des véritables accoucheurs va s’ouvrir.
Le xvne siècle va nous donner Mauriceau, Peu, Portai ; le xvme, Amand, Dionis, de La Motte, Grégoire, Puzos, Levret.
Gomment apprirent-ils pour devenir ce qu’ils furent?
Pour acquérir la théorie des accouchements, il faut, dit Dionis, lire les bons auteurs qui ont écrit, comme Guillemeau, Mauriceau, et quelques autres ; pour la pratique, on ne la peut observer qu’en cherchant toutes les occasions d’accoucher le plus que faire se pourra. L’Hôtel-Dieu est le lieu où il se fait le plus d’accouchements, parce qu’on y reçoit toutes celles qui s’y présentent et que c’est l’endroit seul où on peut se rendre habile en peu de temps.
Quelle était donc la situation de l’élément médical à l’Hôtel- Dieu ?
L’office des accouchées était attaché au département d’un
médecin titulaire de rétablissement, qui y faisait une visite d’une heure chaque matin.
Ces médecins changeaient d’abord tous les deux mois, puis tous les trois mois ; en 1687 seulement, le bureau décida qu’ils ne changeraient plus que tous les six mois.
Le médecin prescrivait le régime et les remèdes que la sagefemme devait administrer. A partir de 1660, le délivre dut être conservé par les sages-femmes pour être montré au médecin.
Les saignées et autres opérations chirurgicales étaient pratiquées par un des douze compagnons chirurgiens choisi par le bureau non par ancienneté, mais « selon qu’il était jugé le plus propre à travailler dans la salle des accouchées ».
Il devait accoucher également les femmes vérolées, qui étaient placées dans une salle spéciale. Enfin, dans les cas difficiles ou périlleux, la sage-femme faisait appeler le premier chirurgien de l’Hôtel-Dieu ou, à son défaut, le premier compagnon gagnant maîtrise ou chef des compagnons.
En résumé, nous voyons à l’Hôtel-Dieu des médecins, des sages-femmes, mais pas d’accoucheurs.
Examinons maintenant comment les étudiants pouvaient y apprendre et y apprenaient les accouchements.
Mauriceau et Peu étudièrent certainement les accouchements à l’Hôtel-Dieu.
Pendant combien de temps ?
Je n’ai trouvé aucun renseignement à cet égard, si ce n’est la dispute de ces deux accoucheurs, dans laquelle on voit que Mauriceau accuse Peu « de n’avoir pas étudié du tout dans cet hôpital (ce qui était faux), tandis que lui, en 1660, y a, en quatre mois, accouché plus de 3oo femmes».
D’un autre côté, Petit accuse Mauriceau de n’y avoir accouché que quatre à cinq femmes.
Portai, au contraire, travaille à l’Hôtel-Dieu l’espace de treize ans, de i65oà 1 663, mais plus comme élève en chirurgie que comme élève en obstétrique.
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De La Motte ne fut que chirurgien externe à l’Hôtel-Dieu, mais ne put y apprendre les accouchements, ainsi qu’il le dit luimême :
« Il semble, dit-il, en lisant les livres de MM. Mauriceau et Peu, qu’il soit impossible de bien réussir dans la pratique des accouchements, à moins que l’on n’ait travaillé à Paris, à l’Hôtel-Dieu., dans la salle des accouchées. Il est vrai que cet hôpital est, pour les chirurgiens,, la meilleure école de l’Europe et que j’aurais ardemment souhaité d’avoir pu y être admis aux opérations des accouchements... Cependant, quoique je n’aie pas eu le bonheur de m’exercer dans l’Hôtel-Dieu, en joignant la lecture à la pratique, les observations à la lecture et les réflexions aux observations, je n’ai pas laissé d’acquérir en peu de temps plus de réputation que je n’en pouvais attendre. »
D’après tous les documents, les chirurgiens et les élèves ne furent jamais que tolérés à l’office des accouchées, et seulement pendant un certain temps, car ils furent définitivement expulsés en 1782.
En effet, d’après le titre III du règlement de 1782, il est dit :
« Article premier. — Il ne sera jamais admis, pour quelque cause et considération que ce soit, aucun chirurgien du dehors dans la salle des femmes grosses et accouchées, soit pour apprendre l’art des accouchements ou pour s’y perfectionner.
« Art. 4* — En exécution du règlement du 4 avril 1780, concernant les étudiants en médecine qui accompagnent les médecins dans leurs visites, lesdits étudiants ne pourront, conformément audit règlement, être reçus sous aucun prétexte dans la salle des femmes grosses et accouchées. »
De la pratique passons à la théorie.
Gomment cette dernière était-elle enseignée ?
Pendant le xvne siècle, elle ne l’était pas et ne pouvait l’être. La science des accouchements, encore à l’état embryonnaire, n’avait, pas encore franchi la période analytique pour entrer dans celle de la synthèse.
Il fallait alors, comme le dit si bien de La Motte, pour apprendre théoriquement les accouchements, joindre la lecture à la pratique, les observations à la lecture et les réflexions aux observations. Ce ne sont pas des traités que l’on publie, ce sont des recueils d’observations. Mais bientôt, la généralisation apparaît et donne naissance à l’enseignement obstétrical libre, lequel, vers la seconde moitié du xvme siècle, va briller, selon Velpeau, du plus vif éclat aux yeux de l’Europe.
Parmi les professeurs libres, Grégoire fut un des plus célèbres. Déjà, pour se mieux faire comprendre, il avait imaginé un bassin en osier enveloppé de cuir, dans lequel il simulait une partie du mécanisme de l’accouchement. Puis vint Levret, qui n’était qu’un pauvre chirurgien, n’ayant peut-être jamais obtenu un grade au collège de Saint-Côme, et qui cependant, par son enseignement obstétrical, domina son siècle !
Et l’enseignement universitaire, direz-vous ? Ah ! messieurs, pour l’honneur de l’ancienne Université, je voudrais vous taire son rôle à cette époque, mais je ne le puis.
Aussi, pour ne pas être accusé de mauvaises intentions à son égard, puiserai-je dans le livre si suggestif et si remarquable que vient de nous donner le directeur de l’enseignement supérieur, M. Liard (De l’enseigneinent supérieur en France de 178g à i88g)y les documents qui me sont nécessaires.
« Alors, dit-il, que de tous côtés on réclamait contre l’insuffisance de l’enseignement donné par la Faculté, alors qu’elle était sans rapport avec les hôpitaux, c’est-à-dire ne possédait ni clinique interne ni clinique externe, elle est seule à ne pas s’émouvoir ; elle s’assemble périodiquement pour disserter sur les maladies courantes ; elle donne son avis sur mille sujets, par exemple sur les bains de la Samaritaine, sur un chocolat de fabrication récente, sur un nouvel étamage : pas un mot dans ses registres qui ait trait à l’amélioration de l’enseignement. »
Et ailleurs : « Une partie intéressante de la chirurgie, celle peut-être dont l’utilité est la plus immédiate, est sans contredit
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Fart des accouchements. » On renseignait dans les écoles de chirurgie, mais les apprentis chirurgiens n’en profitaient guère, du moins à en juger par cette déclaration que nous trouvons dans l’enquête ordonnée, en 1 790, par le Comité de salubrité de l’Assemblée nationale : « Généralement, les chirurgiens n’entendent rien dans cette partie, quoiqu’il y en ait qui osent prendre sur eux d’accoucher. »
« Quel contraste, s’écrie M. Liard, que celui de la science et de l’enseignement au xvme siècle ! C’est une époque où tout se renouvelle et où tout se prépare... Dans ce mouvement, les Universités ne sont pour rien, et ce mouvement n’est presque rien pour elles. »
Ce qui se passe à Paris se passe dans toutes les autres Universités, sauf dans une... qui, hélas î pour le moment, n’est plus française, Strasbourg !
Sauf là, le jeune médecin quitte la Faculté sans pratique de son art, ses premiers sujets d’observation et d’opération sont ses premiers clients, et, comme le disait Diderot, s’il devient un habile homme, c’est à force d’assassinats.
A Strasbourg, au contraire, comme nous l’apprend mon vénérable et éminent ami, le professeur Herrgott, dans le superbe monument qu’il traduit et édifie lui-même à l’histoire de l’obstétricie, les élèves pouvaient suivre la clinique (1).
Dès 1728, le conseil des XXI, de concert avec le préteur royal Klinglin et sous son approbation, créa une maternité à l’hôpital civil. Le règlement concernant l’admission des élèves en médecine et en chirurgie dans les salles de la Maternité est ainsi conçu :
« Afin que la chose publique ne subisse point de préjudice par manque de gens capables, l’autorité supérieure accorde au chef de la Maternité la faculté de faire, pour les élèves en médecine et en chirurgie, des cours publics et privés sur l’art des accouchements, l’autorise à se faire accompagner, dans ses
(1) F.-J. Herrgott. Essai d’une histoire de l’obstétricie (d’après Siebold), 3 volumes in-8°, Paris, G. Steinheil, 1893, page 370, t. II.
visites à la Maternité, par un ou deux de ses élèves auxquels il pourra permettre de pratiquer sous sa surveillance, dans les cas qui pourront se présenter. »
« On voit clairement, dit M. Herrgott, que l’autorité avait un double but : permettre aux étudiants d’apprendre la théorie et la pratique des accouchements, et procurer à la ville et à la campagne des accoucheurs instruits.
« Ce n’est pas la première fois, ajoute-t-il, qu’on voit la sollicitude pour le bien des populations avoir pour effet secondaire les progrès des sciences et des arts. »
C’est de cette clinique dirigée par J.-J. Fried, c’est de là qu’est sorti Rœderer ; c’est de là, chose triste à constater, et qui dans les circonstances actuelles est pour nous particulièrement pénible, que sont sorties, comme le dit avec raison Osiander, toutes les écoles obstétricales de l’Allemagne !
Ainsi, en résumé, au xvne siècle et dans la première moitié du xvme, absence d’enseignement théorique et clinique ; dans la seconde moitié, enseignement théorique libre, enseignement officiel nul ou insuffisant.
Aussi, lors de la convocation des Etats généraux, se fait entendre un vrai cri de détresse concernant l’état lamentable de la médecine et de la chirurgie ; et ce cri part de tous les ordres de la nation. L’insuffisance de l’enseignement est ressentie avec une vivacité extrême. Le même cri revient près de cent fois dans les trois ordres : « Pas assez de médecins, pas assez de chirurgiens, pas assez de sages-femmes ! »
Ce que partout on demande avant tout, c’est la création de cours d’accouchements. Des commissions sont nommées, de nombreux rapports sont déposés. M. de Beauchamp, en les rassemblant et les publiant, nous a permis de les juger (i). Ce sont presque tous des rapports aussi remarquables par la justesse des revendications que par l’élévation des idées. Tous ou presque tous réclament l’organisation de l’enseignementobstétrical théo-
(1) Voir de Beauchamp. Enquête et documents relatifs à V enseignement supérieur.
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rique et clinique. Des projets l’on passe enfin à la réalisation. Les Universités qui avaient été si fortement ébranlées par la Constituante sont balayées le i5 septembre 1793 par la Convention, qui crée, le i4 frimaire an III, trois écoles de santé à Paris, Montpellier et Strasbourg’.
Le i3 pluviôse, le comité d’instruction publique installe l’Ecole dans les bâtiments de l’ancienne Académie de chirurgie, où est la Faculté actuelle, et dans le couvent des Cordeliers, où sera, mais plus tard, la première clinique d’accouchements.
12 professeurs titulaires sont nommés et 12 professeurs adjoints.
Le programme du cours d’accouchements est ainsi réglé :
Ce cours sera divisé en trois parties :
La première traitera de l’art d’accoucher et de toutes les connaissances propres à le perfectionner;
La deuxième, de l’art de conserver les enfants nouveau-nés ;
La troisième, de celui de conserver les femmes grosses, en couches et accouchées.
Les deux professeurs nommés furent A.-V. Leroy, titulaire, et J.-L. Baudelocque, adjoint. Cette chaire devait durer quatrevingt-quatorze ans. Elle fut transformée, comme nous le verrons dans un instant, en 1888.
Voici les noms des professeurs qui l’ont successivement occupée :