CHAPITRE XI
Uu fantôme élégant se forma dans les airs.
(La Comte Maxime Obi». )
Un bienfaiteur peut-il étro Difficile à reconnaître?
(PaaaAUiT.)
Et lui frappant le ool d'un coup de cimeterre , L'envoya sur-le-champ goûter de la poussière.
(Poème do Jo5 4i.)
ï,n arrivant près du château, la curiosité de chacun fut fortement excitée par un phénomène mira* culeux.
La lueur incertaine des torches fit apercevoir, & dix pieds de terre, un grand fantôme blanc , d'une forme aérienne, qui se débattait dans les airs , en jetant des sons inarticulés comme ceux des sibylles; une auréole entourait sa tête prophétique, et le bruit infernal des chaînes servait d'accompagnement à ses cris. 1
On s'arrête , en regardant ce phénomène avec les yeux de la peur, qui se glissa dans l'âme des plus courageux.
— C'est une vapeur formée par les exhalaisons des fossés, dit l'évêque.
— Monsieur, répondit Monestan, la sainte Écriture
enseigne que le Seigneur fait souvent des miracles pour avertir les hommes.
Hilarion haussa les épaules par un mouvement imperceptible.
Cependant Monestan parut avoir raison , car Ton entendit distinctement ces paroles qu'une voix rauque lança dans les airs :
« Courage , prince , courage ! Chypre sera reprise! Mais les malheurs et l'adversité ne sont
pas à leur terme ! Je vois ton ennemi le plus
cruel s'approcher : le voilà ; le serpent est à tes côtés; le vois-tu?.... Regarde l'ange de bonté, le défenseur, le vaillant, le fort des forts!... Courage, et rendez le sang versé; me
Le bruit des chaînes empêcha d'entendre le reste... On s'examina mutuellement, et la stupeur fut au comble, quand on aperçut, à dix pas du prince, les deux chevaliers qui parurent tombés du ciel ; car chacun , le nez en l'air, ne les avait pas vus venir.
C'est Marie!.... s'écria Kéfaleip revenant du portail ; elle déraisonne à cheval sur les chaînes du pont-levis où elle a grimpé !....
En effet, l'Innocente, les cheveux épars, descendit et se jeta aux pieds du prince en criant lamentablement :
— Sire, mon ûls ! cendez-le-moi !...
— Pauvre folle!... dit le monarque, en trouvant au milieu de sa joie une infortune que toute la puissance des rois ne pouvait adoucir. Cependant un regard de Clotilde fit taire Marie.
Castriot tournait autour des deux inconnus, en brandissant son sabre, avec Ta ir hargneux d'un chien de ferme lorsque deux pauvres y entrent.
Monestan , ne sachant pas si les deux cavaliers n'étaient point des anges descendus du ciel, leur dit, avec toute la douceur qu'annonçait sa figure aplatie, et sa contenance abbatiale :
— Seigneurs , qui êles-vous et que demandezvous?...
— Beau cher sire, répondit le Mécréant, nos talons prouvent que nous sommes chevaliers, et je ne sache pas que Ton nous ait jamais refusé l'hospitalité dans aucun château.
— Voilà de bien beaux chevaux! s'écria le sage Kéfalein.
— Connétable!... interrompit le roi d'un air imposant ; ce seul mot fit taire Kéfalein. Messieurs, continua le prince, les rois de Jérusalem ont créé l'ordre des Hospitaliers, c'est assez vous en dire! noire château sera toujours ouvert aux chevaliers : soyez les bien-venus
— D'autant plus, répliqua le Mécréant, que nous avons à parlera vous!...
Le chevalier noir ne cessait de regarder la princesse : protégé par la sombre clarté des torches , il s'approcha le plus qu'il put de Clotilde, et Ton s'avança vers le pont-levis, au milieu du murmure général causé par les conversations dont l'apparition des chevaliers était le sujet. Castriot ne perdit pas de vue ces deux inconnus.
La princesse, en proie aux souvenirs d'un moment â peine écoulé, ne pensait point au désordre de ses vêtements et encore moins aux survenants...
Depuis deux mois que le prince habitait Casin- Grandes, il n'avait pas encore eu l'occasion de recevoir Il fut donc au comble de la joie, en pensant au simulacre de grandeur qu'il allait déployer; il se félicita que la circonstance eût rassemblé tout son peuple autour de lui, lors de l'arrivée des deux chevaliers , et il ne cessa de donner des ordres à Bombans.
A dix pas du château, le roi quitta son palanquin, et Clotilde fut transportée à son appartement afin d'avoir le temps de s'habiller; la jolie Provençale l'aida dans les apprêts d'une toilette bien simple !... la fille de Lusignan n'était plus jalouse que d'un seul suffrage !...
Arrivé sous le portail, le roi dit à ses deux hôtes, en les confiant aux soins de ses trois ministres : « Le château, tout grand qu'il est, se trouve trop petit, même pour les restes de notre splendeur presque éclipsée; si nous étions en Chypre, vous seriez mieux reçus.... •
— Sire, répondit l'inconnu, votre bonté, votre franchise décorent mieux votre hospitalité que tout le luxe des cours.
A ces paroles , le prince tressaille , son cœur s'émeut, il rassemble les vestiges de sa vue, afin d'apercevoir le chevalier il ne le peut; un geste trahit
son impatience, et il se retire tout rêveur !....
Castriot, sur un mot du prince, s'empressa de grossir la garde royale par les dix apprentis-cavaliers du digne connétable ; il se mit à leur tête, et tâcha, par sa contenance, de donner un air martial et grandiose à la salle des gardes.
Le monarque passa sa dalmatique doublée d'hermine; il se décora de tous les attributs de son pouvoir, et vint presser les valets de pied, les serviteurs fidèles qui se dépéchaient d'ôter la housse de la balustrade d'or, de découvrir les meubles, d'allumer les torches de cire que contenaient des candélabres d'or appelés torchères.
Bombans, de son côté, pour rendre le souper digne d'un monarque, se concertait avec le fameux cuisinier Taillevant, qui, depuis, fut au service du roi de France, et qui nous laissa même un précieux traité sur la cuisine. Le souper convenu, l'intendant employa plusieurs Cypriotes affidés pour sortir la vaisselle du trésor.
Pendant ces apprêts , les trois ministres promenaient les deux chevaliers dans les cours. Le grand écuyer, c'est ainsi que l'on nommait le palefrenier en chef, vint chercher les deux destriers.
— Ayez-en bien soin, Vérynel! s'écria Kéfalein.
Sur un message secret de Jean II , Monestan dit aux inconnus :
— Si vous vouliez monter au palais , sires chevaliers? il ne fait pas assez jour pour examiner les fortifications.
L'évêque ne se tenait pas de joie , en voyant Enguerry s'occuper de la forteresse en guerrier savant ; il discutait guerre et combats avec le Mécréant, et il le prit en amitié par un secret penchant.
Sur l'observation du comte de Monestan , ils s'acheminèrent vers le perron de l'aile de Hugues, et le sire Enguerry-le-Mécréant admira la beauté du portique et l'escalier de marbre.
Dans la salle des gardes, Castriot disposa ses quinze soldats tout contre les trophées, de manière qu'ils parurent en plus grand nombre.
— Ce sont les chefs de nos compagnies d'ordonnance!... dit l'évêque au Mécréant, pour lui faire concevoir une haute idée de la puissance guerrière du prince ; il n'ajouta pas que les compagnies manquaient : ce mot produisit son effet. Enguerry crut le monarque entouré de mille hommes au moins.
— Je croyais le prince sans soldats!...
— Sans soldats?... reprit l'évêque avec un geste de hauteur; lorsque le reste de nos trente mille hommes sera disposé, Chypre nous appartiendra... A ces mots ils se dirigèrent vers la salle du trône.
— Le roi de Chypre est visible , sires chevaliers , leur dit Trousse en grand costume de maître des cérémonies; et, prenant par la main les deux étrangers, il les introduisit dans le salon rouge, tout brillant de dorures , de pierreries et de choses précieuses. Jean II était assis sur son trône , dans une attitude majestueuse et calme; les trois ministres se rangèrent debout à côté du trône, deux vieux ser-
vi leurs qui servaient de pages, et six hobereaux de l'Ile de Chypre, trois musiciens, deux écuyers du prince , Vérynel le grand écuyer, le commandant des chasses , grand louvetier, le curé subalterne qui disait la messe, et cinq ou six autres personnes, formaient une espèce de cour : leurs habits somptueux et leur contenance firent croire au Mécréant que c'étaient des princes.^
— Vous devez être fatigués , sires chevaliers , dit le monarque ; nous vous prions de vous asseoir.
Alors les deux pages, âgés d'une quarantaine d'années, apportèrent des escabelles garnies de coussins. A ce moment Clotilde se présenta, suivie de Josette : les deux étrangers se levèrent; et le Mécréant, profitant du charmant usage de ce temps féodal, baisa Clotilde sur la bouche, tandis que l'inconnu lui prit la main et y déposa un respectueux baiser.
A ce geste , Clotilde frémit d'une terreur secrète, et pâlit en reconnaissant, à l'éclat des lumières, le chevalier noir qui sauva son père de la fureur des Vénitiens , et le transporta dans un navire anglais , avec tous ses trésors!... Les soins de ce chevalier mystérieux lui revinrent en la mémoire!... Nul doute qu'il n'allait réclamer sa main. Comme elle achevait cette parole en elle-même, une chouette, placée dans la vaste cheminée de ce salon, fit entendre des cris lugubres et plaintifs. — <* Quel augure !... » se dit-elle en s'asseyantàcôté de son père, qui , toujours intrigué de la présence de l'étranger, écoutait tous ses mouvements.
— Pâque Dieu! qu'elle est belle!... s'écria trèsinvolontairement Enguerry.
— Désirez-vous quitter vos armes ? leur demanda le prince.
— Un vœu me force de toujours garder les miennes , répondit l'inconnu.
— Il aura commis quelque crime! murmura i'évéque.
— Le ciel en ait pitié ! dit Monestan , cherchant à se rappeler la tournure du chevalier dont il reconnaissait les armes.
— Quant à moi, reprit Enguerry, je garde volontiers les miennes par habitude.
Alors l'intendant, revêtu momentanément de la haute dignité de mattre-d'hôtel , parut, orné de la dalmatiquede Kéfalein; mais sa face jaunâtre, ses traits régulièrement grossiers et ses gros vilains sourcils, en annonçant son avarice, prouvèrent qu'un roturier ne joue jamais bien le rôle d'un grand !... Avis aux anoblis!...
— Sire , dit-il , vous souperez quand il vous plaira!...
A ce mot, le chevalier noir, qui n'avait pas cessé de regarder Glotilde, s'élança pour lui présenter une main tremblante d'amour, et l'on descendit à la salle du festin.
Là commença le triomphe du prince et de l'intendant.
Sur un dressoir en vermeil , on aperçut une douzaine de grands plats d'argent , des aiguières , des
drageoirs et des bassins en argent ; au milieu de ce buffet brillait une grande nef , ou navire , octogone tout en or, représentant en bosse les douze pairs du temps de Cbarlemagne, ladite nef supportée par huit lions massifs, aux armes du prince ; un baquet en or soutenu par quatre sirènes, des flacons et une foule d'aiguières , d'hydres , de quartes à contenir le vin , en même métal ; enfin des tasses en vermeil , douze salières en or, trente cuillers d'argent, autant de fourchettes, et des hanaps, des coupes, etc.
La table du festin , en bois d'ébène , ornée d'une lame d'argent très-épaisse, et sur laquelle on sculpta une vigne, était couverte d'une nappe peluchée r mise de manière à laisser ce chef-d'œuvre d'orfèvre* rie à découvert.
Cette salle immense, voûtée et décorée par de petites colonnes gothiques en pierre et à base de marbre , avait aux quatre coins des torchères en argent, garnies de grosses chandelles de cire; et, pour plus de luxe, sept valets magnifiquement habillés, tenaient des torches dans leurs mains , en mettant leur gloire à ne pas remuer. — Le haut bout de la table était orné d'un dais rouge, et dans cet endroit Enguerry remarqua une autre nef d'or soutenue par des centaures , et contenant , selon l'usage , la serviette brochée d'or du prince, sa salière, son hanap, son couteau , son sifflet , et à côté , la quarte dorée renfermant son vin particulier.
A la place de chaque convive se trouvait un hanap d'or (espèce de vase semblable à un calice) et un pot
à boire de même métal , plein de vin d'Orléans ; les viandes qui surchargeaient la table étaient disposées en pyramide dans de magnifiques plats d'or; on avait parsemé la nappe de feuilles de roses, et deux chandeliers d'or, symétriquement placés, éclairaient la table et les mets du temps ; Taillevant nous en a donné le détail : c'étaient des poulets dorés avec des jaunes d'œufs , des chapons à l'huile, des gelées aux armes du prince , des pâtés de gibier et des prunes confites à l'eau de rose , etc., etc.
Sur une vaste cheminée , remplie de feuillage et de fleurs, il y avait une horloge d'Orient, et du manteau de la cheminée pendait une bande de taffetas vert découpée en dents de loup , et sur laquelle les
bien ardemment qu'on lui refusât la princesse , en contemplant toutes ces richesses avec un œil d'envie.
Clotilde s'avança gracieusement , et présenta aux deux chevaliers une aiguière remplie d'eau parfumée; ils s'y lavèrent les mains , et la princesse leur donna une serviette peluchée pour s'essuyer.
Cette cérémonie faite , l'évêque prononça négligemment le benedicile, et chacun s'assit sur un bauc de bois de cèdre sculpté , sur lequel il n'y avait de coussins qu'à la place du monarque et de sa fille. Ces derniers se placèrent sous le dais rouge , dans le haut bout de la table : personne ne se mit à côté de Clotilde ; si ce n'est que le chevalier noir, ne voulant point manger, se posa doucement sur une es-
cabelle, à l'angle de la cheminée; il prit sa tête dans sa main droite , et , l'appuyant sur un de ses genoux qu'il croisa sur l'autre, il parut plongé dans une rêverie profonde!... A gauche du monarque était Monestan, venait ensuite l'évêque, puis le Mécréant, qui s'assit derrière le riche dressoir, en ayant le connétable à sa gauche.
Le reste de la cour se tint debout, dans une attitude respectueuse.
Clotilde aidait son père à manger, en lui poussant avec adresse chaque chose sous sa majn ; elle lui versait à boire, coupait son pain , et tous ces soins délicats étaient empreints de trop d'amour filial , pour ne pas faire penser qu'elle serait une tendre épouse... Certes !e monarque avait besoin de ces attentions, car il ne s'occupait que du chevalier noir, et lorsqu'il eut bu , laissant la moitié de son vin dans le hanap :
— Présentez le reste au chevalier ! dit-il à sa fille.
Clotilde le lui donna ; l'étranger s'arrangea pour toucher les doigts de Clotilde en le prenant, et il les pressa tout doucement ; la jeune fille rougit.
— Sire!... s'écria l'étranger, c'est trop d'honneur et trop de plaisir ; en vous voyant , on se croit à la table des dieux , et servi par Hébè. Il rendit le hanap en tremblant, et Clotilde remarqua ses yeux briller à travers la visière serrée ! ... Un froid mortel se glissa dans les veines de la jeune vierge, en pensant que le beau Juif mourrait de chagrin en appre-
nant son mariage!... Le chevalier reprit sa position» mélancolique.
Après le premier moment de silence qui sert de préface à tous les repas, l'évêque fil la demande suivante au Mécréant :
— Dans quels pays avez-vous porté vos armes? sire chevalier.
— En France seulement, répondit Enguerry.
— C'est un très-beau métier! continua l'évêque.
— Hélas ! dit Monestan , on désole la terre , au lieu de la cultiver !... Les hommes vont mourir ea des pays qui ne les virent point naître!... que de larmes ont coulé ! ... que de larmes couleront encore dans cette vallée où la guerre les sème à chaque combat !
— Monestan, reprit le roi, la guerre est nécessaire; c'est une maladie de la race humaine, et une maladie salutaire : la guerre est juste quelquefois! lorsqu'on dépouille un prince, ne doit-il pas chercher à reconquérir son royaume ?
— Puis, dit l'évêque, si tous les hommes vivaient r la terre ne pourrait les contenir.
— Croyez- vous , s'écria Monestan, que le Seigneur ne l'ait pas prévu ? la terre est assez fertile!...
— Ou plutôt les combats assez fréquents, dit Enguerry , en vidant son hanap.
—Oui, continua l'évêque, en soutenant le Mécréant pour lequel il avait un faible.
— C'est un point douteux , reprit le prince , et vous avez tort tous les deux : les combats n'ont pas
toujours déchiré le monde, et alors la terre suffisait aux besoins des hommes , et ce , par le moyen des maladies contagieuses et partielles , dont l'Éternel laissa le germe chez nous : une profonde sagesse préside à nos maux comme à nos biens.
—C'est autoriser la guerre , dit Enguerry.
— Je ne le pense pas , répondit le prince.
— Cependant l'Éternel est appelé le dieu des armées, observa l'évêque.
— Non pas dans l'Évangile, répliqua prestement Monestan.
—Cela ne prouve rien, reprit le prince; Dieu n'a jamais autorisé la guerre, et si les rois étaient tous prudents, ce fléau n'existerait pas.
Les trois ministres se turent , et firent un signe au Mécréant prêt à répondre. En effet, on aurait parlé de faire de la toile , le bon prince eût été le meilleur tisserand ; de cavalerie, c'était le meilleur cavalier; de politique, de guerre, de religion, il connaissait tout à fond; se fâchait de ne pas parler le premier, et contredisait chaque raisonnement, en croyant avoir convaincu lorsqu'on se taisait par respect.
C'est une maladie commune à tous les grands , à tous les rois, et j'ai vu beaucoup d'hommes qui sont empereurs sur cet article...
— Comment avez-vous trouvé notre forteresse? demanda l'évêque.
— Que trop fortifiée, répondit le Mécréant avec humeur.
— Un château ne Test jamais assez, dit le prince.
— Sire , il Test toujours trop pour ceux qui l'assiègent!., observa le Mécréant, en achevant, pour la seconde fois, de vider sa quarte de vin d'Orléans.
— Au contraire, continua le monarque , plus un castel est fort, plus il y a de gloire à l'emporter; et si nous avions bâti ce château, nous l'aurions encore mieux défendu, surtout du côté de la mer.
— Mais , monseigneur , répliqua le Mécréant , il n'y a pas besoin de fortifications, précisément à cet endroit.
— C'est vrai, dit l'évéque.
— En effet, observa Réfalein.
Clotilde était offensée des regards effrontés du Mécréant, et elle le fixa de manière à lui faire baisser les yeux. « Elle ne m'aimera pas, » pensa-t-il, et il se consola de cet échec, en buvant.
Le roi, comme accablé par l'approbation générale donnée au comte Enguerry , reprit en ces termes : Vous vous trompez, messieurs; vous n'avez donc pas étudié le mouvement de l'eau sur notre globe ? Dans cent ans l'on abordera peut-être à Casin-Grandes aussi facilement que dans une rade, si la mer se retire, comme je le crois , ou plutôt y apporte des sables; il faut tout prévoir...
— Sire, vous avez raison, dit Kéfalein. L'évéque haussa les épaules, mais la princesse lui
lança un coup d'œil de reproche.
— Vltes-vous les fossés? continua l'aumônier.
— Certes, répondit Enguerry.
— Et l'épaisseur des mors ?
— Ils sont indestructibles.
— Croyez-vous qu'il y ait un côté faible?...
— Non...
— Si, messieurs, reprit Jean II ; et rien n'est plus facile que de prendre. . .
Enguerry prêta l'oreille. À ce moment, le chevalier noir, dégageant sa tête, fit quelque bruit avec les plumes de son casque ; Clotilde se retourne , et le chevalier, craignant que le prince ne trahit sa détresse, dit à voix basse :
— Cet homme est Enguerry
Clotilde laissa tomber sa fourchette d'or, et Jttoneslan la vit pâlir.
Et rien n'est plus facile, observait le monarque, que de prendre Casin-Grandes
A ce mot , la princesse fit un signe au comte de Monestan;ce signe signifiait: Méfiez-nous (VEnguertyL.. Le premier ministre le comprit heureument
Hélas ! continuait toujours Jean II , si nous
pouvions avoir assez de soldats pour défendre la façade d'entrée, ce châteauserait inexpugnable !
— Que dites-vous, sire ? interrompit brusquement l'évêque en achevant de vider son hanap, et confus de ne plus paraître un guerrier d'importance, et de ce que l'étranger allait découvrir qu'il en avait imposé; sire, vous oubliez donc les quinze compagnies d'hommes d'vmes dont les chefs vous servent de gardes-du-corps.
— Hilarion, répondit tristement le prince , je les
avais en Chypre, mais nous n'y sommes plus ! et
je crois q n'excepté Castriot, il serait difficile de trouver ici...
A ce mot funeste, Giotilde réitéra un signe detéte et d'yeux à Monestan , pour lui donner à entendre qu'il fallait soutenir l'évêque dans ses assertions, et l'empêcher de parler au Mécréant.
De trouver ici d'autres soldats, acheva le
prince.
— Monseigneur ne veut pas que l'on connaisse ses forces, dit l'évêque à l'oreille du comte Enguerry.
Monestan se mit à tirer Hilarion par sa soutane , pour qu'il ne causât pas avec l'ennemi , mais l'opiniâtre Hilarion donna, par-dessous la table, de petits coups sur les doigts de Monestan, afin de défendre sa soutane ; il en résulta un combat intestin, le premier qu'ait soutenu l'évêque, et il continua de dire au Mécréant :
— Nous avons aussi des raisons d'État pour les lui cacher à lui-même.
Ici Monestan remporta la victoire et l'évêque en gémit. En effet, Monestan avait tiré si fort la soutane , que force fut à l'aumônier de se retourner pour voir les signes du premier ministre.
En toute autre circonstance, Clotilde eût ri de cette bataille.
Malheureusement la nature mit une telle douceur dans les yeux bleus et la figure anodine de
Monestan, que l'évèqae n'y comprit rien; et il se mit. à parler de nouveau à Poreille du Mécréant.
Tout ceci fut l'affaire d'un moment.
—Sire, s'écria alors Monestan, vous ignorez donc que vous avez trois cents hommes dans le château, deux cents à Marseille, cinq cents à Aix!... une armée!...
— Une armée !.... répéta le roi dans un profond étonnement.
— Oui, mon père , dit Clotilde.
Le Mécréant ne savait que penser.
— Et de plus, une cavalerie ottomane que je vous ai créée , ajouta Kéfalein ; il est vrai que ces Provençaux ne veulent pas devenir habiles....
— De la cavalerie ! dit Jean IL
— Oui , monseigneur, s'écria l'évéque au comble de la joie de se voir soutenu , vos armées jusqu'à présent ne vous ont rien coûté. Notre dévouement, dût-il encourir votre disgrâce, les a préparées pour vos succès ; et habilement disséminées dans divers endroits , elles attendent le moment où l'on s'embarquera pour aller reconquérir l'Ile de Chypre, et dès que nos trente mille hommes seront complets , vous n'aurez plus qu'à vous mettre à leur tête; et, débarquant à Nisaslro, vous volerez jusqu'à Nicosie de victoire en victoire ; nous y entrerons entourés de drapeaux vénitiens, aux acclamations du peuple,
etlesLusignans brilleront d'une gloire nouvelle!
on pourra même peut-être reprendre Jérusalem.
En disant ces derniers mots l'évéque n'était plus
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sur le banc ; il se remuait dans sa soutane, en brandissant son hanap comme un sabre.
— Certes, on le pourra , dit Kéfalein, car je formerai un corps de Mamelucks , pour ne plus avoir à craindre la redoutable cavalerie des Turcs de
Le prince , ne pouvant deviner les motifs de cette conspiration , s'écria tout en colère :
— Que signifie cette multitude de soldats que vous me donnez si libéralement , lorsque vous savez notre détresse ? avons-nous dix hommes d'armes au château?... Oubliez-vous qui nous sommes, pour plaisanter ainsi?...
— Ah! sire.... répondirent à la fois les trois ministres , excités par les coups d'œil de Clotilde effrayée.
— Silence, messieurs, répliqua sévèrement le monarque , nous n'avons pas d'armée.... mais nous
en aurons une , le jour que cela nous plaira
Lorsqu'on possède nos trésors, on peut espérer tout; et supposé que nous eussions les bataillons que vous nous créez , vous nous auriez donc abusé , lorsque vous confessiez notre dénuement, le jour où, d'après mes ordres , l'on discuta les mesures à prendre contre le fléau du pays , cet infâme scélérat
— Mon père ! interrompit Clotilde , qui pressentait une catastrophe ; mon père , votre vin se renverse!....
— Contre ce traître Enguerry-le-Mécréant , acheva le prince.
— Traître! répéta le Mécréant échauffé par
le Tin, jamais le comte Enguerry n'a trahi personne !
— Ciel ' .... le plus grand brigand ! ... dit le prince.
— Vous en avez menti , par votre gorge. Et le Mécréant, se dressant, leva sa visière et s'écria : C'est moi qui suis Enguerry!...
 ce mot , l'épouvante est dans la salle ; chacun est debout ; la figure altière de l'évéque est animée, Kéfalein met la main sur son épée , en regardant , avec ses yeux à fleur de tête , le terrible Mécréant ; Clolilde, comme évanouie, penche sa belle téle sur le dos du banc ; le chevalier noir reste impassible ; la figure de Monestan indique une sainte horreur; et, au milieu du tumulte, Bombans effrayé cache sous sa dalmatique les pièces de vaisselle les plus précieuses , et les reporte au trésor , en semant l'alarme Le prince s'écria d'un accent guerrier :
— Mânes de mes ancêtres qui planez dans cette salle, vous indignez-vous assez de mon affront, et de voir votre descendant aveugle et sans épée... pour se venger !...
— Se venger!.... répéta Enguerry d'une voix retentissante, de quoi? Ne suis-je pas comte? Ai-je déshonoré votre table? Qui m'a déclaré félon et déloyal?
— Tes actions!.... dit le roi avec l'accent d'une rage concentrée.
— Je n'ai jamais tiré mon épée que pour me venger !... et j'avais , selon la maxime de Jean-sans-
Peur, de bonnes raisons , et prenez garde de m'en
donner une! Mais je m'explique, etvàis déclarer
le dessein qui m'amène Je demande en mariage
la princesse Clotilde!....
À ce mot , la jeune fille s'évanouit , à l'aspect de la barbe rousse du Mécréant , et à l'idée d'être la femme de ce monstre d'iniquité : Monestan se signa , et Bombans emporta de nouvelles pièces d'argenterie.
—Voûtes, écrasez-nous donc! ... s'écria le prince... Kéfalein, Castriot! Gastriot, armez-vous! votre prince est insulté... Heureux que vous êtes de ne pas voir ce Mécréant!... La figure de ce vieillard en cheveux blancs était sublime de dépit et de colère !...
Kéfalein tira son épée et le Mécréant la sienne.
— Le combat est inégal , dit l'évêque , le connétable est sans armure.
Le prince se lève, cherche sa fille et la prend dans ses bras, en lui demandant où est l'autre chevalier.
— Àh ! si notre libérateur était en ces lieux ! demanda Jean II.
A ce mot, l'étranger saisit le bras du prince.
— C'est lui ! dit le roi, nous en étions sûr !...
 cet instant, Castriot, qui s'était entendu nommer par le monarque, franchit les escaliers ; il entre, voit le prince et sa fille dans les bras du chevalier noir, l'épouvante sur tous les visages, et l'imprudent Kéfalein près d'être percé par l'épée du Mécréant. Les yeux de l'Albanais lancent des éclairs; il n'hé-
site pas, et décharge un tel coup de sabre sur, la nuque du sire Enguerry, qu'il alla faire connaissance avec les dalles de marbre qui pavaient la salle, puis Castriot s'en alla sans rien dire. A cet instant Bombans avait emporté la dernière pièce d'argenterie.
— Il est mort, aussi vrai que moi je vis ! s'écria Trousse survenant : il est mort!...
A ce mot fatal, toute l'indignation de Jean II cessa, il réfléchit aux suites de sa colère, et le politique Monestan lui dit :
— S'il existe, nous sommes perdus; s'il est mort, monseigneur, c'est une tache à votre mémoire.
— Sire, dit le chevalier noir, le comte Enguerryle-Mécréant était votre hôte; vous avez violé les lois de l'hospitalité.
Pour toute réponse, le prince reconnaissant tout à fait son libérateur, le serra dans ses bras : « Ma fille, c'est lui!... » dit-il.
— Je le savais, mon père !... Et Clotilde vit tressaillir le chevalier à ce mot, qu'il crut dicte par l'amour... «Pauvre chevalier, pensa-t-elle en voyant ce mouvement de joie, je ne puis t'aimer!...
— Et vous ne me l'avez pas dit, cruelle! répondit le prince à sa fille. Enfants, dit-il en se tournant vers sa cour, parez de fleurs ce château ! appelez les musiciens ! que l'on apprête un plus beau festin, et que l'on répande nos vins les plus précieux ! brûlez des parfums , et que tout respire la joie; notre libérateur est en ces lieux!... Il a sauvé votre prince!...
Çn ce moment, Enguerry se releva en décriant : « Vengeance !... l'on m'a fait grandement outrage !.. on m'assassine quand je crois manger le pain de l'hospitalité!... c'est une félonie ! •