CHAPITRE XII
Mua âme arec plaisir tous destine ma 611e;
11 faut la mériter !.... Quelle ett rotre famille?...
(Ahosïme.)
Ali ! que je suis à plaindre !
Je ne sait qu'espérer, et je rois tout à craindre.
( Coisbillb , U Cid. )
Ung grand effroy se respendit auubdain , Guerre ! . . . guerre ! . . .
( RoilSAKR. )
Lecteur, le prince était bien en faute ; car, selon l'usage admirable de ce temps antique, on pouvait bien se venger de son ennemi , mais l'on attendait, pour le faire avec décence, qu'il fût dehors ; et les jésuites ne vivaient pas à cette époque!... Je le dis, car la race future sera si méchante, qu'elle leur attribuera celte subtile distinction.
Dans sa joie, le monarque se tourna vers le Mécréant, sans cependant quitter la main du chevalier noir, qu'il pressait sur son cœur, et il dit au comte Enguerry, d'une manière touchante, quoique pleine de majesté :
—Nous ne voulons pas que les voyageurs secouent la poussière de leurs pieds à la porte de notre château sans y entrer. Sire chevalier, notre intention
est que nos hôtes soient reçus avec toute la dignité que leur donne momentanément leur caractère sacré ; le malheur est susceptible, et si vous songez à ce que nous fûmes et ce que nous sommes, vous verrez que Ton peut passer beaucoup à qui souffrit beaucoup. Les rois ne sont pas plus exempts que les autres hommes du joug des passions et de Terreur; et plus grand est leur mérite quand ils le reconnaissent....
Ce fui tout ce que la dignité royale et la politique permirent au bon Jean II de dire, pour ne pas ensanglanter la fête causée par le retour de son libérateur.
— Vous fûtes toujours moult bon, vaillant et généreux!... s'écria le chevalier noir.
— Sire, répondit Enguerry, vous pouvez encore mieux réparer le mal ; je vous réitère la demande de la main de votre fille. C'est à vous de m'entendre : demain matin, j'attendrai votre réponse, sinon je partirai!..
— Seriez-vous fatigué ? dit le prince à son libérateur, en le sentant tressaillir aux paroles d'Enguerry.
— Oui, sire....
Alors Trousse conduisit le Mécréant à l'appartement qu'on lui destinait; le monarque voulut guider lui-même le chevalier noir vers le sien ; la princesse monta à son appartement, et les minisires au salon rouge, pour discuter sur les événements importants qui venaient d'avoir lieu.... L'on en
causa même dans les cuisines, dans les écuries, dans les cours, partout , et le calme, un instant troublé, se rétablit.
Suivons d'abord le prince et son libérateur. Arrivés à l'appartement des hôtes de distinction, Jean II tout ému l'introduisit en lui disant :
— Que j'ai de joie à vous posséder ici! j'espère que vous resterez longtemps avec nous?...
— Impossible, sire!...
— Hé quoi!...
— Monseigneur , aujourd'hui même je me suis convaincu qu'il est urgent que demain je parte dès l'aurore ; il s'agit de choses importantes pour le salut de mes...., de ma patrie, et peut-être pour votre tranquillité même...
— Je ne vous reverrai donc plus? s'écria le prince avec douleur.
— Ah .'sire, il est un aimant qui me fera sans cesse revenir vers vous!...
■ — Je le devine, répondit le monarque en soupirant, Clotilde !...
— D'où le savez-vous ? dit le chevalier en déposant son casque.
— L'amour est-il un sentiment que l'on puisse cacher ? entre tous les hommes on voit un amant, de même qu'entre les femmes on dislingue une mère ! . • .
— Eh bien ! oui, sire, j'aime votre fille ; que dis-je? j'aime!... j'adore, j'idolâtre , et cette passion n'est point guérie; je pensais que l'absence la leraitmou-
clotudb. t. r. 19
rir faute d'aliment. Ah! le souvenir est dans les amours plus puissant que la présence ; celui de Clotilde m'assiège sans cesse, et depuis le jour où je réussis à vous embarquer sur un de mes vaisseaux , j'éprouvai des malheurs....
— Des malheurs !... répéta péniblement le prince / avec un air de bonté touchante , ont-ils cessé ?...
— Oui, sire, des temêptes assaillirent notre flotte ; les chevaliers, qui me Grent l'honneur de me choisir pour chef, et mes soldats furent séparés de moi ; je n'en ai point encore de nouvelles, et j'en suis d'autant plus inquiet, que j'ai pensé périr dans un naufrage. Un navire anglais nous sauva, mon écuyer et moi, lorsque uous allions être victimes des flots. Hé bien! au milieu de ces maux, j'y fus insensible, tant je pensais à votre fille ; et presque enseveli dans Tonde, mon amour brillait au fond de mon cœur, comme un feu que rien ne pouvait éteindre, pas même le danger....
La voix du chevalier n'avait plus l'accent rude et guerrier; elle était douce, pénétrante, et Jean II se sentit ému.
— Mon ami, dit-il, je sais que la reconnaissance m'oblige à vous donner ma fille..., c'est tout ce que j'ai pour m'acquitter....
— Donner!... interrompit le chevalier, sire, vous m'eslimez bien peu en croyant qu'un homme, digne de ce nom, vous sauva par intérêt ! donner!.... je n'exige rien, sire; je ne veux devoir Clotilde qu'à elle-même, qu'à mon amour; il faut que
je lui plaise, qu'elle m'aime ; dès aujourd'hui je commence à me déclarer son servant d'amour!...
— Mais, sire chevalier, Clotilde ne doit épouser que des princes !.. À la manière dont Jean II se débarrassa de ces paroles, on pouvait s'apercevoir qu'elles lui coûtaient beaucoup à dire; aussi le chevalier répondit en soupirant, et d'une voix sonorect presque ironique :
— Monseigneur, croyez que je puis aspirer à elle ! et quand je me découvrirai, vous serez satisfait du sang qui coule dans mes veines; c'est le plus noble de toute la chrétienté, il ne peut qu'honorer les Lusignans ; tout rois qu'ils sont, ils furent vassaux de mes ancêtres !....
— Ils ne furent vassaux que des rois de France!.... dit fièrement Jean IIr et ils les firent trembler. Mais, seigneur, cette question nepeut vous déplaire: vous vous couvrez d'un voile mystérieux qu'un père doit lever.
— 11 est vrai , sire , mais on ne le peut encore ; il faut attendre...
— Serait-ce un bâtard? pensa le monarque en frissonnant à cette idée.
— En me découvrant à vous, continua l'étranger, je ne me perdrais pas seul , car mes desseins enferment le bonheur de bien du monde, et votre propre salut.
— Comment? s'écria le roi.
— Je ne m'explique point, mais soyez persuadé que je vous prouverai mon dire.
— Chevalier, dit le prince avec l'accent de la plainte , votre courte apparition est en quelque sorte douloureuse; c'est me montrer le plaisir pour me le faire regretter; si du moins vous vous étiez découvert plus tôt, bien que mon cœur vous devinât , j'aurais pu vous recevoir avec plus d'éclat.
— A quoi sert- il !...
— C'est vrai , la véritable fête est dans mon cœur.... Vous ne voulez donc pas la prolonger ?
— 0 mon vénérable ami, mon père ! croyez qu'il faut de grands motifs pour me faire quitter ces lieux avec tant de précipitation; ne contiennent-ils pas tout ce que j'aime !....
Le roi lui serra la main avec attendrissement; cette muette réponse, empreinte de l'éloquence du cœur, toucha le chevalier. Que de choses disait cette douce pression : ne pouvant voir son libérateur, le prince remplaçait l'expression de ses yeux par le tact amical de sa main généreuse. Après un moment de ce silence compris des grandes âmes ,
— Prince, s'écria l'étranger, je suis venu réclamer un serment.
Demandez, chevalier!... vous êtes sûr d'obtenir....
— Jurez-moi donc que votre fllle ne sera l'épouse d'aucun autre, tant que j'aurai l'espoir de lui plaire et de l'épouser.
— Je le jure , dit le prince avec calme.
— Me voilà tranquille ! Adieu . sire...
— Pourquoi cet adieu ?...
— Je pars demain dès l'aurore...
— Vous ne passerez donc qu'une nuit sous le toit de votre père!...
— Les princes doivent savoir faire des sacrifices.. •
— Adieu donc ! Et ils s'embrassèrent : une larme du vieillard coula sur la joue de l'étranger. Adieu... Mais revenez ! dit encore le monarque en fermant la porte ; et il entendit le chevalier pousser un soupir.
— Je ne lui ai pas offert mes trésors, pensa le bon Jean II. Il rentra donc.
— Sire chevalier, si vos entreprises exigeaient des secours d'argent , je puis vous être utile, car, pour des soldats, /e suis détrôné!.. (Le prince soupira) : dans ce moment, je regrette mon trône doublement.
— Sire, vous êtes trop bon!... et je vous remercie.
Alors le monarque s'achemina vers son salon rouge. A son approche les ministres se levèrent et ôtèrent leurs toques.
Le roi, les trouvant occupés à discuter, se hâta de dire en arrivant , de crainte qu'on ne lui enlevât la parole :
Messieurs, nous nous trouvons dans de graves circonstances : Enguerry nous demande notre fille et, d'un autre côté, le chevalier noir vient de réclamer sa main. Il est nécessaire de réfléchir à la con-
duite que nous devons tenir, et de la rendre conforme à notre dignité...
Tous tombèrent d'accord qu'il élait impossible de donner Clotilde au Mécréant.
— Messieurs , nous avons engagé notre royale parole, de ne point marier notre bien-aimée fille avant que le chevalier noir ait renoncé à elle....
— Sire , observa l'évêque , l'on ignore ce qu'est le chevalier noir , et le comte Enguerry n'est pas tant à dédaigner : il a huit cents hommes d'armes, et des trésors, du courage; il est noble....
— Oubliez-vous qu'il nous insulta? Oubliez-vous aussi que vous nous avez souverainement déplu? Messieurs , dit sévèrement Jean II , nous ne savons pas à quoi tient que nous ne vous bannissions de notre présence ; nous honorons votre repas en y venant prendre part, et vous avez l'audace de nous contredire, de nous rendre ridicule aux yeux de deux étrangers, en nous donnant des armées .que nous n'avons pas : il ne nous manquait plus pour dernier outrage, que d'être insulté par nos propres sujets !...
— Sire, dit Monestan en tortillant sa toque entre ses doigts , et retenant l'évéque qui frappait du pied ; j'avoue que nous sommes coupables ; mais ces assertions étaient une ruse innocente pour inspirer au Mécréant une idée imposante de votre puissance et vous mettre à l'abri de ses desseins.
Le roi ne répondit rien.
Son silence à la réponse de ses ministres équi-
valait toujours à l'aveu d'un tort , ce qui n'arrivait pas souvent ; cette fois , il y ajouta un mouvement circulaire de la main gauche , qui semblait dire : «( Vous aviez raison... » Mais il s'écria sur-le-champ:
— Pourquoi ne nous avez-vous pas prévenu de cette circonstance ?
— Sire, vous ne pouviez pas voir nos signes, répondit Réfalein.
Le roi se tut de nouveau.
Rien n'était plus facile aux ministres que de profiter de ce moment de triomphe , mais ils eurent la générosité de laisser le champ libre au roi.
— Messieurs, rcprit-il, encore faut-il que nous donnions une réponse au comte Enguerry.
— Et qui ne le choque pas, dit révèque.
— Qui la lui portera? demanda Monestan.
— Moi, si cela plait à monseigneur, répondit le * connétable.
— On pourrait s'en dispenser , observa le comte Ludovic.
— Nous préférons ce parti pour l'honneur des Lusignans; un Enguerry ne doit pas....
— Sire , continua Monestan , le Mécréant nous a dit que, faute de réponse, il partirait demain matin après l'avoir attendue ; il faut le laisser partir.
— Admirable, s'écria Kéfalein; je n'aurais jamais trouvé cet expédient.
— Nous y accédons, dit le monarque, et c'est notre bon plaisir. Messieurs , que Dieu vous ait en sa gatde !
Les ministres s'inclinèrent, et sur ce mot, Jean II se retira dans son appartement , car les émotions de cette journée l'avaient un peu fatigué.
— Votre ambassade à Naples est finie, dit l'évèque à Monestan d'un air de triomphe.
— Dieu veuille que le Mécréant ne se trouve pas offensé !... répondit le premier ministre.
— Quel mal y aurait-il à le combattre , répliqua le guerroyant Hilarion.
Kéfalcin les regardait gravement.
Si Ton avait voulu les peindre, on aurait très-bien représenté le groupe de la douceur, de l'orgueil et
de la naïveté L'évèque en soutane affectait une
supériorité sur ses deux collègues; Monestan avait les yeux baissés avec humilité; Kéfalein était dans une pose unique, il jouait avec la plume de sa toque , en contemplant l'évèque d'un œil effaré, et son immobilité seule suffisait pour dévoiler Je peu de complication qui régnait dans ses pensées
— Pourvu qu'il n'arrive pas de malheurs, messeigneurs , s'écria l'intendant qui venait recouvrir les choses précieuses, et notamment la balustrade; ce Mécréant regardait le dressoir avec un œil de convoitise, oh ! je m'y connais !
Les ministres laissèrent Bombans et ses valets s'acquitter de leur devoir.
Revenons à la princesse. Aussitôt que Clotilde eut regagné son appartement, elle s'assit pour réfléchir à ses malheurs : « Quelle journée !... se dit-elle,
j'oubliais Irop promptement que les filles des rois ne doivent point avoir de cœur ! l'obéissance est le seul sentiment qu'elles connaissent; pourquoi suis -je ûlle d'un roi !... pauvre Juif!... ce soir ton amour a reçu le coup de la mortJ... »
Elle n'eut pas le courage d'aller à sa fenêtre !... « Pourquoi l'entretenir dans son espérance? se ditelle, quand le chevalier noir me demande peut-être à mon père?... et peut-il me refuser? moi-même, puis-je résister ?... je suis la rançon de mon père!... il s'acquitte à mes dépens hélas ! épouser l'étranger, ou je ne sais quel prince que j'ignore, n'est-ce pas toujours là mon destin !... pauvre Juif!... » Elle entendit du bruit sur la Coquette : « Il y est le malheureux.'... » dit-elle, et la jeune fille reçut un coup terrible!... A ce moment Josette entra :
— Madame doit se trouver bien fatiguée?...
— Ah beaucoup, Josette!...
— Madame aurait-elle du chagrin ?...
— A quoi voyez-vous cela?...
— Vous avez pleuré, madame!...
— Je ne m'en apercevais pas!... Josette, dit Clotilde pour changer de conversation pendant que la jeune Provençale la déshabillait, n'avez-vous rien à me dire sur vos secrets? vous voilà revenue...
— Hélas, madame!... j'ai peur de vous déplaire...
— Non, ma fille !... laissez mes cheveux, reprit Clotilde, ils n'ont plus besoin d'être si bien arrangés maintenant!... Ces mots furent dits avec l'accent de la plainte.
— Mais, madame, ils sont gâtés et remplis de sable et de mousses, il faut les nettoyer.
— Ne jetez rien à terre , s'écria Clotilde , mettez sur ma table ces faibles débris! ils me rappelleront le danger que j'ai couru... comment je me suis sauvée!... et... continuez votre récit!...
— Vous me renverrez de votre service si je parle !...
— Pouvez-vous le craindre? à moins d'une grosse faute.
La Provençale se tut, une larme brilla sur sa joue.
— Mon enfant, reprit Clotilde, vous vous trouvez donc bien coupable?... allez, dites toujours, je suis indulgente... que trop!... même pour moi...
— Madame , je ne suis point coupable ; mais , je sais que j'aurais plutôt dù vous parler ce matin ; car ce soir, dit-elle en pleurant , je n'en ai pas le courage !...
— Suis -je donc si redoutable?... donnez- moi mon missel, reprit Clotilde, en montrant de son doigt un livre de prières ; je veux y mettre cette fleur afin de la sécber pour la conserver toujours!...
Clotilde tira de son sein la fleur du beau Juif; et , ce ne fut pas sans cbagrin qu'elle la fana, en la pressant dans le vélin monastique ; alors elle pensa que la religion réprouvait son amour; mais aussi qu'elle lui offrait des consolations : * c'est comme si je consacrais mon amour à Dieu!... » se dit-elle, et elle ferma le missel en soupirant.
— Vous pleurez aussi, Josette!...
— Madame , cet Enguerry doit vous être en horreur!
— Pourquoi?... je suis sûre que mon père n'accueillera pas sa demande, aussi...
—Hé bien, je vais vous ouvrir mon pauvre cœur! . . .
— Bon, mon enfant, je vous écoute !... Onze heures sonnèrent à l'horloge du château.
— Madame, nous devons toutes...
— Auparavant, dit la princesse en se levant, je veux voir à ma fenêtre si le ciel est calme...
Clolilde, ne pouvant résister à l'envie de contempler son bel Israélite avant de se mettre au lit, courut entr'ouvrir son rideau : le temps était chargé de gros nuages noirs et l'obscurité la plus profonde régnait; mais les yeux de l'amour sont perçants et Clotilde crut entrevoir sur la rocaille une masse brune qui tranchait avec le flanc blanchâtre de la Coquette.
— - JI y est sans doute! se dit-elle, et la lune ne nous éclaire pas ce soir!... pauvre Juif, la nature elle-même nous dénie son assistance, adieu pour toujours!...
A ce moment la chouette cria de ce cri lent, clair, plaintif et funèbre, qui jette dans lame le froid de la mort qu'il annonce !... A ce son lugubre , à l'aspect du voile noir des cieux , au silence imposant de la nuit , au pressentiment de son sœur glacé , Clotilde laissa tomber le rideau, revint toute tremblante, comme si la mort l'eût désignée par un mouvement de sa faux!...
— Voilà deux fois que j'entends la chouette!... il mourra de douleur, ajouta-t-elle à voix basse , et moi... peut-être aussi !...
Josette soutint sa mattresse qui se mit au lit presque évanouie, ses joues n'étaient plus que faiblement rosées !... et le vague qui régnait dans son âme apparut sur son visage.
— Madame, qu'avez- vous?... s'écria la jeune Provençale effrayée.
— Rien, c'est le cri de la chouette !... continuez!... %
— Madame , vous ne vous fâcherez pas ?...
— Non...
— Hélas , reprit la jeune fille , notre destin est d'aimer !...
— Malheureusement pour nous, Josette!...
— Mais, madame, le comble du malheur c'est que nous ne sommes pas maîtresses de notre cœur, un je ne sais quoi l'emporte en un instant : M. Trousse nomme cela sympathie.
— Sympathie, Josette!...
— Oui , c'est ce qui fait que l'on aime des gens malgré soi , des gens que quelquefois nous ne pouvons pas... La fille de Bombans se mit à pleurer.
— Josette, je t'entends !... et des larmes inondèrent le visage de Clotilde : il régna un moment de silence, pendant lequel les deux jeunes filles se regardèrent; et la princesse, entendant un léger bruit sur la Coquette , tressaillit et pleura plus fort.
— Madame, je serais bien malheureuse, reprit
Josette, si j'aimais un prince; car, je ne pourrais pas l'épouser! je serais bien malheureuse aussi si j'aimais un Juif...
— Josette... n'achevez pas!... Et la princesse se couvrit la figure de ses deux mains.
— Ah ! madame , ce n'est pas un Juif que j'aime! s'cmpressa-t-elle d'ajouter avec un accent de triomphe qui fit trembler Clotilde; mais cependant je n'ose vous dire qui je chéris !...
— Ne craignez rien, ma fille, rien n'est impossible à l'amour, et vous, vous pouvez aimer en liberté.
— Si c'était un soldat d'Enguerry?... Et la Provençale épia le visage de sa maltresse.
— D'Enguerry !... répéta Clotilde.
— Mais ce n'est pas un soldat, madame, c'est son premier lieutenant !.... Le grand mot était lâché.
— Il vous aime donc bien , Josette ?...
— Ah! madame, j'en ai la plus grande preuve!... En disant cela , la Provençale , rassurée , badinait avec une croix d'or qu'elle avait au col.
— Quelle?.... demanda Clotilde.
— Vous saurez donc, madame, que ce vilain Mécréant défend à ses soldats de se marier sous peine de mort; il dit que cela les rend lâches !
— Eh bien ?
— Eh bien , madame , ce malin... je me suis mariée avec le lieutenant, à Montyrat... Elle frémit dans l'incertitude où elle était de la réponse de Clotilde , qu'elle regardait avec anxiété.
— Heureuse fille!... s'écria la princesse, je voudrais être toi !... Et elle contempla la Provençale étonnée, avec des yeux remplis de larmes et d'envie.
— Ah! madame, dit-elle d'un air fin, j'ai bien vu que ce chevalier noir vous aimait!...
— Que trop, Josette!...
— Est-ce que vous croyez ne pas pouvoir l'épouser ?...
La princesse, à cette idée, laissa tomber les larmes qu'elle retenait, sans chercher à tirer Josette d'erreur; seulement elle lui dit :
— Josette, l'amour est toute notre histoire, il fait notre malheur ou notre bonheur.
— Ne craignez donc rien , madame, continua Josette en parlant à voix basse et prenant un air mystérieux ; lorsque le roi s'enferma dans la chambre de l'étranger, je passais dans la galerie; j'ai tout entendu : votre père a promis votre main au chevalier noir... La jeune fille fut surprise de voir la terreur se peindre sur le visage de Clotilde.
— Dites- vous vrai?.... grand Dieu!.... plus d'espoir!... Allez-vous-en, Josette, votre bonheur me fait mal!.../
— Adieu, madame!...
— Allez dormir pour nous deux !.. mais donnezmoi sur ma table le vase de cristal où sont les fleurs de ce malin ?.... La jeune fille les apporta en silence.
— Elles se fanent..., dit Clotilde, et elle les respira avec une jouissance indicible.
Josette s'éloigna en ne sachant que penser de Tétât de sa maîtresse; cependant, le bonheur qu'elle ressentait d'avoir instruit Clotilde, chassa bien vite ses tristes réflexions. En sortant, elle trouva Castriot avec un renfort de deux gardes, qui veillaient à la porte 1
Aussitôt que l'aurore lança le char du soleil dans les campagnes du ciel, le chevalier noir sella luimême son cheval et sortit du château ; ce fut Marie qui lui baissa le pont-levis en souriant.
— IN'êtes-vous pas la nourrice de la princesse?... lui dit-il.
— Oui.
— Tenez!... Et l'étranger lui donna une magnifique chaîne d'or; rappelez-vous le chevalier noir, et présentez-le quelquefois au souvenir de Clotilde.
A ces mots, il s'éloigna si rapidement que son cheval semblait voler. L'Innocente resta muette et retourna cette chaîne en la regardant avec insouciance.... Elle eut la constance de la remuer ainsi pendant deux heures entières.... L'arrivée du Mécréant la tira de son absorbement ; elle regarda Enguerry tracer une grande croix rouge à l'une des colonnes gothiques qui supportaient l'ogive du
* Ces laciyies sont quelquefois dans le manuscrit, endommagé par le temps ; mais ici j'avoue que j'ai passé des choses de peu d'intérêt.
{Note de V Éditeur.)
portail, et précisément au-dessous des armes des Lusignans, que l'architecte avait sculptées dans la pierre.
— Ma mie , dit-il à l'Innocente , vous pouvez annoncer qu'avant trois jours on aura de mes nouvelles,... et je serai vengé du mépris que Ton a pour moi!... Puis il disparut.
— C'est un vilain !... il ne me donne rien, s'écria Marie.
A ce mot , Bombans parut , et sa figure jaunâtre s'épanouit à la vue de l'or qui brillait dans les mains de la nourrice.
— Marie, ma mignonne , dit-il en se frottant les doigts qui lui démangeaient, où donc as-tu pris cela?
— Mon bon ami de là-bas me l'a donné !... répondit-elle avec un léger sourire.
— Donne-la-moi, reprit l'intendant en caressant l'épaule nue de Marie, je te la serrerai , tu pourrais perdre ce bijou.
— Non, je le mettrai sur mon cœur!... mon cœur, reprit-elle en jetant un regard sur elle-même,... mon cœur, il est mort !... Je n'ai plus de fils!
— Que feras -tu de cette chaîne?... Et l'intendant la suivait de l'œil dans tous les mouvements que la folle lui imprimait en la tournant.
— Je la garde pour mon fils!...
Bombans , à force de manœuvres, saisit la chaîne, en disant: «Elle est d'un beau travail et bien lourde! >• et il la prit tout à fait des mains de Marie. Il a tou-
jours prétendu qu'elle la lui donna librement, et que ce mouvement valait donation; mais on prétend qu'il l'arracha violemment , ce que les paroles suivantes de l'Innocente conGrment :
— Au voleur!... au voleur!...
— Dieu! quel malheur ! s'écria l'intendant, je Pavais bien dit!... Et il cria si fort que la voix de Marie fut couverte par la sienne.
— Qu'avez-vous, M. l'intendant? dit Vérynel survenant.
— Regardez cette croix !.... et Bombans lui montra la fatale croix rouge. Alors pensant à son trésor et au pillage qu'en ferait Je Mécréant, l'intendant courut le mettre en sûreté, criant que tout était perdu; dans sa douleur, il ne rendit pas la chaîne d'or; la pauvre Marie n'en cria que davantage; tous les gens accoururent , et quand on apprit le dessein du Mécréant, la plus grande consternation régna
dans les cours du château Tout le monde se
rassembla , et se précipita vers le pavillon de Hugues.
— Tous ces gens-là seront bientôt malades , dit l'impassible Trousse en les voyant entourer le perron; et qu'est-ce qui les agite?... c'est une pensée; et quel est l'intermédiaire entre le corps et la pensée?... ce sont les nerfs? Or...
— Or, va avertir les ministres, lui répliqua Castriot. — Alors l'huissier fut prévenir le connétable et le comte de Monestan du grand événement qui jetait le trouble dans le château.
ao.
En ce moment la princesse se levait. Elle court à sa fenêtre, elle l'ouvre... le bel Israélite assis sur son rocher la regardait avec amour... Elle rougit en le voyant, et rougit encore plus fort, lorsque le céleste parfum des fleurs nouvelles embauma l'air; ne sachant comment se tirer de ce pas difficile, elle prit, d'un air embarrassé et sans oser lever les yeux, chacune des fleurs Tune après l'autre; elle les assembla et quitta la croisée pour les mettre dans le second de ses vases de cristal... Elle tremblait en les posant... Son esprit était agité de mille idées diverses, enfin elle revint à la fenêtre... Imprudente, elle dit : — Nephtaly... ma main est promise!... retirez- vous !... et ne venez plus !...
— Pourquoi me ravir votre vue?... demandais-jc autre chose!... s écria l'Israélite au comble delà joie, en entendant Clotilde lui parler.
Elle soupira!... et le Juif, prenant ce soupir pour une réponse favorable , dévora des yeux sa tendre bienfaitrice et la remercia, par un geste, de cette espèce d'assentiment qu'elle donnait à leurs amours. Son geste semblait dire : « Enfin vous m'ordonnez quelque chose , vous prenez possession de moi, je vous appartiens.... »
Clotilde fut interdite, et un regard fugitif répondait : « Ne croyez pas que je vous avoue que je vous aime..., n'est-ce pas impossible ?... »
Ce muet langage plein de charme et d'une mélancolie réelle, puisque c'était presque un adieu, fit voir à Clotilde toute l'étendue de sa passion.
Enfin le Juif rassembla tout son amour dans un dernier regard, et se retira sur sa crevasse...
Clotilde le vit se mettre à genoux, et envoyer un tendre baiser à cette fenêtre... « Quelle est donc sa joie? » se dit-elle... Naïve, elle ignore que l'amour est aveugle, et que, tout entier au bonheur présent, jamais il n'a regardé l'avenir : la folie ne le guide-telle pas en l'étourdissant de ses grelots?... Aussi, Clotilde s'étourdit-elle et partagea la joie du beau Juif, sans comprendre que le langage qu'elle avait tenu, les gestes qu'elle avait faits, trahirent un sentiment, trop tendre pour n'être que de l'intérêt ou' de la pitié...
A ce moment Josette entra sans être appelée : « Madame, dit-elle, Enguerry va venir assiéger le château!... >* Et le visage de la Provençale amoureuse respirait le plaisir.
— Hé bien, Josette?...
— Hé bien, madame, je verrai mon mari !...
— Malheureuse, vous oubliez donc les maux qui vont nous accabler?
— Ah! madame, pardonnez-moi!.... Et elle se mit à genoux avec les marques du repefitir le plus grand, je suis bien coupable !
—Sa joie n'est-elle pas naturelle?... se dit Clotilde en regardant les fleurs nouvelles... Moi-même ne suis-je pas coupable!... Je n'ai plus le droit d'être sévère!....
Relevez-vous, Josette?...
La jeune fille raconta à sa maîtresse le désordre qui régnait dans le château....
Laissons-les pour assister au grand conseil qui doit se tenir en ce moment.