‹ Clotilde de LusignanChapitre 18 sur 38 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

11 est, en ton printemps, une fleur qu'un ignore. . . Oui , tout plein de désirs, mon cœur est vierge encore. Et comme cet cristaux qui n'ont rien réfléchi , De trésors dédaignés il se trouve enrichi : Ah ! si j'aimais !... je sens que je trace l'image D'un amour gracieux , ardent et point sauvage ; Tel je veux l'inspirer

On doit sentir que le prince était au comble de la joie au milieu des graves occupations qui l'assaillaient; et bien que dans Casin-Grandes chacun pliât sous le faix pour le travail, Jean II n'était pas le moins affairé.

Aussi , ce soir il ne dit rien à Clotilde , qu'il ne voyait ordinairement qu'aux heures des repas, puisqu'ils les faisaient ensemble, et la jeune fille restait toujours la soirée presque entière après le souper; mais cette fois la manie du bon prince l'emporta sur son amour pour sa fille.

— Laissez-moi , ma bien-aimée, lui dit-il, je suis accablé d'affaires, avec cette guerre à soutenir. D'après le ton de Jean II, on l'aurait pris pour un puissant monarque.

— Plaise au ciel que vous soyez victorieux, mon père , répondit Glotiide à Jean II, d'un ton presque plaintif.

— Vous êtes toujours rêveuse , ma fille! car si je pouvais apercevoir votre figure , j'y verrais une expression inaccoutumée...

— Qui vous le fait penser, mon père?...

— Mais vous parlez plus rarement et avec plus de circonspection ; maintes fois vous oubliez de répondre ou d'achever votre pensée; vous soupirez de manière à me faire croire que votre peine est prèsqu'un plaisir; enfin, il est des mots que vous ne prononcez qu'en tremblant, votre accent annonce une idée fixe. Je suis vieux, ma fille, et c'est pour cela que je puis deviner l'intérieur par les dehors; et je pressens les sentiments , comme cet Arabe les gens de sa tribu par l'impression de leurs pieds, et d'autres circonstances nulles pour les autres.

— Mon père, je vous assure...

— Ne jurez rien ! une autre fois nous causerons plus à fond de tout cela... Va, tu seras heureuse, car je t'aime plus en père qu'en monarque... Adieu, ma fille.

— Adieu, mon père!... Et Clotilde embrassa le front vénérable du vieillard, en lâchant d'arrêter les palpitations de son cœur j si Jean II put les entendre , du moins il ne vit pas la pâleur de sa fille , qui se retira à pas lents , la mort dans l'âme. — « Saurait-il mon secret?... » se dit-elle en rentrant dans ses appartements.

Toutes ces circonstances , ces obstacles , le pea d'espoir, le défaut de bienséance , le soin des convenances , ne faisaient qu'irriter et augmenter l'amour de Clolilde... a Enfin 1 , quant la nuict eust « tollu la lumière , la gente bachelette feust ouvrir « la fenestre avec une tant brusque hastiuité que « nous cuyderions icelle s'estre ébaudie tout le iour « à ramentevoir en son esprit lesdoulces, miriûcques «( et gratieulses perfections de son gentil Hébrieu, <c quantes fois , que ce transon de bonne chière d'a- « mour, l'ayt affriolée à s'aduouer sa passion, d'au- « tant , que l'enuie l'en chastouilloyt sans l'es- « pouuanter, comme quant l'amour ysslt de prime «< abord dans son cueur.

• Si veit-elle la joie de son âme?... et sa male- « suade faim d'amour s'esueigla en sursault dans sa « poictrine.

« Ores Nepthaly, pour la prime fois de sa vie, « boyt, à pleins guodetz, en la coupe jolyette où « boyuent tous hommes franchement, librement, «hardiment, sans rien payer; aussi ne l'espar* « gnent!... Icelle coupe ha source viue et veine « perenne; l'espoir y gistau fons, et, aulcunsl'expui- « senl-ils jusqu'à la lie? Si ha t-elle incluz la maie « mort, la uie, la ioyeusc et aëlée fortune, le mal-

* Le morceau qui suit est copie littéralement sur le manuscrit ; il m'a semblé si facile à comprendre , que je n'ai pu me résoudre à en priver ceux qui aiment la naïveté de notre langue

a n I tu 110

«nuque.

« heur, voire les crimes et les vertus; et, selon la « dille par où Ton boyt, est-on ung beat ou ung « paoure , ung vertueux ou ung criminel ! L'Hébrieu « s'y enyura, pour ce qu'il comprint que la paou- « rette l'aimait... Il l'esguarde sans dire ung seul u propous; peu s'en fault qu'il ne choyt ébaudi !... « Heureux prime- vère des amours!...

« L'amour est semblablement à ung fruict , il ha « dessuz et dessoubz une flour délicate : si s'efface- « t elle au reguard ! tant est fugitifue sa gratieulse

• beaulté. En icelle flour, sont les primes sermentz, u accordz , esguards , gualans deviz, et petitz guer- « dons. Cette mysticque et sacrosaincte doulceur

• s'cuapore comme ung refue, se déflore comme ung « mirouer, ainsy qu'un fruict lastonné gist descou- « loré... Ores l'amour de Clo tilde et de l'Hébrieu ha « encores sa fleur, point n'est gasté; la bachcleUe « n'ha qu'une paour, si est-ce que Nephtaly ne soict « tant plein de feaulté et confict de respect qu'il u faille à dire : j'aime!...

u Tant meslent-ils leurs doulx reguards sans estre « mesnagers, que semblent ils sesugcer leur asme ! ... « et ils se baignent en lour allaigresse, sauourent « celte mélodieuse harmonie de leurs cueurs , se « guardant, comme d'un forfaict, de rompre le si- « lence de la nuict argentée à la fauueur de Diane : « et , la dive amante d'Endymion espand auec com- « plaisance ung faisceau de lueur autour d'eulx.

« Clotilde mignonement s'accoulda sur l'appuyz « de la feneslrc ogifue; Diane jalousa l'iuoiredéses

a bras rondeletz. Ores Nephtaly nepouuant retrayre « son heur, il print son beau luth et feist sursaulter « sa gente maîtresse aux primes paroi les de la chorde. « L'aer s'esmut doulcettement , en pourchassant les « carmes suiuans sur les aesles des mulz zéphyres « de la coile nuict.

« Au fons de sa pensée, Au fons de ses ennuicts , A toy s'est adressée La clamour, jourz et nuicts, Del'Hébrieu.

Escoute sa voi plainctifue, Las!.... n'est-il pas sayson Que Taureille cnlentifue Soyctà cette orayson De l'Hébrieu.

Si restes rigoreuse

Déniant ung reguard !

La maie mort heureuse Férira de son dard Ton Hébricu.

Il t'esçuarde encore Soir, matin , sans seiour ; Plus matin que l'aurore , Assis au poinct du iour Est l'Hébrieu.

Scroit content de peu , Oui... peu le console!...

Prins ung peu de ce feu Qui tant nous affriole , Pour l'Hébrieu !....•

Qui n'a pas entendu , dans le calme des nuits , une femme entourée des doux feux de Diane, et assise sur un rocher, ou sous un saule , ou sur le bord de Tonde, faire rendre à une harpe quelques sons plaintifs comme ceux d'une tourterelle, ne peut se figurer l'extase angélique des deux amants solitaires ; car , le doux fruit d'amourette veut être cueilli furtivement... Des larmes roulèrent sur la joue de Clotilde; larmes que le Juif eût voulu pouvoir sentir répandre sur son sein, brûlant de désirs qu'il n'osait avouer... Toutefois il répète avec la voix de l'âme :

Prias unç peu de ce feu Qui tant nous affriole, Pour l'Hébrieu.

— Nephtaly, répondit Clotilde, un peu, c'est tout!...

— Je le sais !...

— Et cependant , reprit-elle , l'enfer et le ciel ne sont pas plus éloignés que nous le....

— Je le sais... mais un seul de vos regards n'estil pas plus fort que le destin!...

— Qu'espérez- vous donc?... dit-elle tout émue et sans oser respirer.

— Hélas! ma vie n'est-elle pas un crime?... et n'est-ce pas un nouveau crime que d'espérer ?...

— Vous ne serez pas seul coupable

A peine c€ mot eut-il passé de son cœur sur ses

Jèvres de corail, que Clotilde aussi pâle, aussi tremblante, aussi confuse que si elle eût abjuré la foi de ses pères, ferme brusquement la croisée, tire le rideau et se réfugie dans son lit virginal , bien tourmenté depuis que le cœur de la jeune fille n'est plus vierge.

— Hé quoi! je l'aimerais, se dit-elle? un Juif!... Et quand cela serait, puis-je l'épouser ? L'épouser ?.. il faudrait que nous fussions seuls sur la terre !...

Mais bientôt un malin démon ou un ange, je ne sais lequel des deux, l'entraîna vers une autre perspective, et lui fit oublier la raison.... « Mon cœur l'a choisi !...» fut la dernière pensée de la jeune fille, et même pendant son sommeil d'innocence, la figure, les formes du Juif, rendues plus belles par le prisme de l'imagination des rêves, vinrent tourmenter son âme qui se débattait encore sous les derniers coups du dieu des caprices

L'aurore, pure et belle comme l'aurore de leurs amours , fit voir à Clotilde des fleurs nouvelles : un sourire d'intelligence récompensa le bel Israélite ! ô doux sourire d'yeux , de bouche et de tête ! doux messager de bonheur, tu renfermais tout ce que peut dire l'amour de plus tendre et de plus significatif! Aussi Nephlaly, satisfait de ce sourire encyclopédique, quitta son poste périlleux en s'agenouillant et tendant ses mains tantôt vers le ciel , tantôt vers Clotilde, sa seconde divinité...

Dès-lors, la jeune fille s'abandonne au torrent qui l'emporte.... en s'écriant comme les Croisés :- —

a Dieu le veut /... » — - Et elle se couronne en espérance des myrtes et des lauriers de l'amour... Malheureuse !... que de peines!... Mais n'anticipons pas !...

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