‹ Clotilde de LusignanChapitre 2 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

0 mon fils ! que tes jours coûtent cher à ta mère !

Ricin. Andromaque.

Jamais rien de plus beau ne parut sous les cieuz , Et seule elle ignorait le pouvoir de tes yeux ; Elle entrait dans cet «go , hélas ! trop redoutable, Qui rend des passions le joug inévitable.

Voltajik, Hênriadt ; variante» du ch. IX.

(ÊlotUîrc îre iTuaignan.

La féodalité, qu'il ne m'appartient pas de juger, attendu que je suis vilain au premier chef, a semé la France de monuments dont l'ensemble, vraiment romantique, excite une foule de souvenirs. On éprouve en les voyant le charme qui saisit le captif lorsqu'il visite la prison où jadis il s'était presque habitué. Ces anciens châteaux offrent les lieux des plus belles scènes du drame que la France joue depuis longtemps, sans pouvoir arriver à un dénouementqui plaise au parterre, comme aux loges et aux

acteurs souvent sifflés! Et qu'ils ne s'en fâchent

pas !

Ce»t un droit qu'au budget on achète en payant.

Ces châteaux, dis-je, sont pour l'histoire du sol français ce que les quipos sont pour les Péruviens: aussi, par toutes ces raisons et une foule d'autres qu'il vous plaira suppléer, je ressens une peine infinie quand j'apprends qu'ils disparaissent sous le marteau des spéculateurs. J'avouerai même, à ma honte, que j'aimerais à posséder un de ces tombeaux de l'ancienne France, pourvu qu'il fût bien et dûment entouré d'un millier d'arpents de terres , loués cinquante francs l'arpent, et ce, par un bon bail notarié. Hélas î... je ne serais pas effrayé de la charge d'en rendre hommage au suzerain d'aujourd'hui ; mais à la condition qu'il ne changera pas trop souvent. Je me trouverais, dans ce vaste monument, mille fois plus à l'aise que dans nos petites maisons de campagne étriquées : je crois même • que je deviendrais plus qu'ultra dans leîmanoird'un ancien baron chrétien ! et qui sait si je ne finirais pas par redevenir noble, et parlant remplir un rôle très-comique ! enfin monter avec audace sur le premier bâton de l'échelle des dignités, en me faisant nommer maire!... Alors, qui serait assez ennemi de lui-même pour borner ma carrière, dans un siècle où l'on récompense toute espèce de talent?... Munito, malgré sa fidélité pour sou maître, n'a-t-il pas acquis une brillante fortune?...

Ce mélange de réflexions canino- historiques m*est inspiré par le trépas du château dont vous avez à subir la description, et je rends grâce auxCamaldules de la Provence de n'être pas restés oisifs, à dater du jour où ils en firent l'histoire.

J'ignore quand cedit caslel fut démoli ; mais ce que je sais parfaitement bien, et ce qui doit vous suffire, c'est qu'eu 1440 la Provence s'enorgueillissait du château de Casin-Grandes, et certes ce n'est pas sans raison !... Soyez-en juges, chers et précieux lecteurs; surtout, ne vous endormez pas! ou dormez si vous gardez le titre déjuges.

Il existe sur les côtes de Provence, et ce, prés de Jonquières, un endroit qu'heureusement l'on n'a pas pu détruire : vous irez le voir si c'est voire bon plaisir. Il est assez curieux par la singularité des récifs et des falaises que la capricieuse nature y plaça de ses mains. L'on présume qu'ils sont les débris de quelque volcan éteint, et les grottes souterraines de la côte en donnent une espèce de preuve. Ces écueils forment trois promontoires dont celui du milieu présente une plate-forme charmante ; à sa droite et à sa gauche s'élèvent les masses imposantes des deux autres, qui sont arides et montueux. L espace de côte remplis par ces trois berges est inabordable, à cause des écueils qui se prolongent dans la mer : son onde ne laisse jamais le chemin libre en bas des falaises ; et elles sont tellement inégales et rocailleuses qu'elles offrent au voyageur les moyens de prouver son courage.

On ne connaît encore qu'un seul homme,... un enragé chimiste qui , depuis cette époque , s'y soit hasardé ; ce fut pour démontrer que ces rocs contenaient de la lave semblable à celle du Vésuve. Que ne peut l'amour des sciences! allez-vous dire... Pas du tout : il n'avait pas un sou, et cette démonstration lui valut une place qu'il sollicitait.

Le promontoire à droite est plus élevé que celui de gauche , et il porte le nom de la Coquette. Dans cette étroite vallée, qui se trouve entre eux, c'est-àdire , sur l'esplanade formée par la berge du milieu, un habile architecte construisit le château de Casin- Grandes, par l'ordre de Guy de Lusignan. Ce fut en 1303, lorsque Hugues XIII de Lusignan, son frère, donna par testament le comté de la Marche à Philippe le -Bel , pour en frustrer Guy. Ce dernier défendit son héritage, mais la force l'emporta. Casin-Grandes devint alors l'apanage de ceux de la famille de Lusignan qui ne régnaient pas en Chypre. Leur race s'éteignit bientôt , et Casin-Grandes appartint aux rois de Chypre, qui gouvernèrent ce domaine par des intendants.

La façade du côté de la mer est d'un genre trèsnoble, et lorsqu'un vaisseau passe elle rappelle aux marins les magnifiques palais de la reine amphibie de l'Adriatique. Deux vastes ailes du château longent et dominent les deux montagnes dont elles ne sont séparées que par un sentier d'environ vingt pieds de large ; et «e sentier est fermé du côté de la terre par deux masses de granit qui servent d'embellissc-

ment, tanl leur disposition est extraordinaire et pittoresque; elles ont l'air de deux énormes pierres tombées des maiusdes géants quand Jupiter les foudroya. Cette habitation, ainsi défendue parla nature, est inexpugnable du côté de la terre , au moyen d'un fossé de quarante pieds de largeur et par des tours crénelées placées de cinquante en cinquante pieds. Elles décorent très-bien la façade d'entrée et donnent à cette demeure un air de puissance qui , du temps du roi Charles VII, imposait encore assez pour que les vilains , mes confrères, n'osassent pas remuer. Le portail , de forme ogive , passait pour un des plus beaux morceaux de l'architecture féodale. Une allée majestueuse, plantée par Guy de Lusignan, conduit au pont-levis. À droite et à gauche, les deux montagnes finissent en pente douce, et celte pente est garnie d'oliviers, de romarins, de palmiers, de safran , d'orangers , de myrtes et d'autres arbres remarquables par leur beauté. Le parc se trouve donc de chaque côté du fort et le précède. Appuyé sur ces deux, roches , ce château centenaire s'élève majestueusement au milieu de ce site romantique , en ayant , d'un côté, la vue de l'immensité de la mer , et de l'autre celle des gais accidents de la Provence. En effet , la vallée est riante; une route la traverse et par delà cette route, on a l'aspect des terres qui dépendent de ce fief. Le charme de ce paysage unique résulte principalement de l'opposition que présentent la mer, ce château l'ouvrage des hommes , ces arides falaises ouvrage

du hasard, les bois du parc , la verte prairie et les villages au loin* Mais ce charme est doublé par la transparence du ciel et le délicieux climat de cette Italie de la France.

Une femme seule animait alors par sa présence ce gracieux vallon... La disposition de sa chevelure et ses vêtements étrangers annoncent une Grecque. Il règne dans sa personne un désordre portant une trop forte empreinte d'habitude, pour être l'effet du hasard. Cette femme, d'une maigreur presque hideuse, roulant des yeux hagards, le visage sillonné de rides venues avant le temps , et produites sans doute par son rire forcé, conservait encore sur sa figure des vestiges de jeunesse et de beauté.

Tel est le portrait de la nourrice de Clotilde , la fille unique de Jean II de Lusignan, roi de Chypre, détrôné pour le moment comme tant d'autres , et réfugié dans le château de Casin-Grandes, avec tous les trésors qu'il put dérober aux mains rapaces des Vénitiens , ses vainqueurs.

La sueur inondait les joues creuses et pâles de la nourrice, mais sa fatigue et la chaleur ne l'empêchaient pas de continuer son travail. Elle creuse une fosse. De tempsen temps ses yeux égarés , en errant sur la campagne , paraissent redouter des témoins de son œuvre funèbre; et tantôt, posant un pied sur sa bêche , elle rit aux éclats , ou verse une larme arrachée par l'horreur , en contemplant un tronc d'arbre dont la disposition originale ressemblait assez à un cadavre.

— Va !... mon fils !.... tu ne seras pas sans sépulture ! Pauvre enfant ! je t'ai nourri de mon lait... Hélas!... les douleurs de l'enfantement durent toute la vie !.... Mais poussant un grand éclat de rire, elle ajouta : Te voilà bien drôle?..

Pour comprendre ces mots, il faut dire que Marie Stoub perdit la raison en voyant percer son fils d'un coup d'épée, lorsque les Vénitiens emportèrent d'assaut Nicosie , la capitale du royaume de Chypre. C'est ce qui la fit surnommer l'Innocente. Sa folie avait cela de particulier , qu'aussitôt qu'elle fixait la princesse , Marie , songeant à l'enfance de Clotilde, se rappelait celle de son fils. Alors une lueur déraison lui faisant sentir son malheur, elle pleurait, en gardant un silence plus terrible que le gai bavardage de sa folie , souvent touchante.

Après avoir regardé ce tronc d'arbre avec l'expression de la douleur devant laquelle toutes les autres se taisent , celle d'une mère qui pleure son fils , elle reprit son travail avec une effrayante activité. La tombe était presque finie , lorsque sur le haut d'une petiteéminence, appelée la colline des Amants, parut une jeune fille en jupon court, car de tout temps les Provençales en ont porté. Cette enfant, à la taille souple et déliée comme un jonc , tient un mouchoir à la main , et les douces et gracieuses ondulations qu'elle lui imprime trahissent de tendres adieux. A cet instant le bruit d'un cheval galopant en deçà de l'éminence se fit entendre , et l'Innocente, ayant promplement levé la tête, aperçut

la jeune fille balançant encore son mouchoir. Alors la figure de cette femme prit une expression de finesse malicieuse , elle mit en souriant son doigt surses lèvres; mais, voyant la Provençale se retourner et venir, elle se pencha sur sa bêche , en feignant de ne pas l'apercevoir. *

Cette jeune enfant , nommée Josette , était la fille de l'intendant que le roi de Chypre avait envoyé régir le domaine de Casin-Grandes. Hercule Bombans, son père , succéda dans cette charge à un intendant, prétendu concussionnaire, qui fut tellement noirci dans l'esprit du roi de Chypre Janus, que ce prince crut faire un acte de clémence , en se contentant de lui donner un successeur. Cet intendant destitué se trouvait par hasard un homme intègre, il était chéri des habitants; aussi le comte de Provence le nomma bailli de Montyrat... Ce passage prouve évidemment qu'il exista des délateurs dans les temps de la chevalerie!... Consolons-nous donc!...

Quoi qu'il en soit, Hercule Bombans, le père de la gentille Josette, exerçant depuis vingt ans cette place lucrative, ne fut pas épargné par l'envie, qui s'attache aux fonctionnaires publics, et sous les coups de laquelle son prédécesseur avait succombé. Cependant , malgré ses détracteurs, il réussit, à l'arrivée du prince fugitif, à faire nommer sa fille demoiselle de la princesse, et les méchants osèrent publier qu'on ne la promut à cette dignité que parce , que Josette Bombans se trouvait la seule en état de

servir Clotilde !... Mais peut-on empêcher la médisance?...

La jeune el jolie Provençale arriva, rouge comme une grenade, près de l'Innocente ; et Faecoslant d'un air assez embarrassé :

— Comment, lui dit-elle, avez-vous fait, ma pauvre Marie, pour vous échapper du château?...

— Comme toi!... quand lu as quitté ta maltresse pour aller courir l'aiguillette

— H n'y a rien de bon à gagner avec les fous, murmura tout bas Josette, dont l'incarnat était devenu plus vif. Mais que creusez-vous là? reprit-elle tout haut , en s'asseyant sur le tronc de l'arbre.

— Mauvaise!... respect aux morts!... Tu t'assieds sur la poitrine de mon fils !... Mon fils !... mon cher fils... Jean, que fais-tu là? Pourquoi ne te relèves-tu pas comme les roseaux, après avoir plié?...

La jeune fille, épouvantée des cris de l'Innocente el de l'expression de son visage , se leva précipitamment.

— Tiens, continua-t-elle , vois comme ils l'ont blessé! En prononçant ces mots, elle montrait à Josette une fente rouge , où la séve de l'orme avait coulé. Mais, reprit-elle, j'ai retrouvé son corps!... lis l'ont laissé là... sans le couvrir d'un peu de terre ! Elle se tut un moment , une larme roula dans son œil , et montrant à Josette ce bois informe, que sa tendre pensée animait, elle ajouta d'un Ion qui faifait mal : Ma fille!... tu l'aurais aimé, si tu l'avais connu!... lu le pleurerais au moins!... Et moi, qui

l'ai porté dans mon sein et perdu... je vis!... Elle se tordit les bras , puis poussant un éclat de rire à gorge déployée, elle se mit à sauter et danser autour de la tombe.

Josette, émue de pitié, laissa couler une larme. L'Innocente la vit , et lui serrant la main avec force elle lui dit d'un ton de voix qui partait du cœur : Tu seras mère!... Puis, revenant à sa folie, elle lui prit avec adresse son mouchoir, et imitant la pose de la jeune fille, elle l'agita comme elle, en ayant l'air de la narguer*

En ce moment, Josette seule aperçut au bout de l'avenue d'ormes la princesse Clolilde , entourée de quelques personnes. La nourrice n'en continua pas moins sa danse grecque , avec toute la frénésie d'une Bacchante que le vin a momentanément privée de sa raison; elle chantait des vers grecs; et ne s'inquiélant pas du désordre de ses vêtements et des lambeaux qui s'en détachaient, elle prit Josette et voulut la faire danser.

Le cortège de la fille de Jean H se réduisait à quatre hommes, les seuls grands personnages dont son père ait voulu se voir accompagné dans sa fuite. Il laissa dans son royaume une foule de partisans qui brûlaient du désir de le suivre, car il était adoré de ses sujets. Le langage qu'il tint en leur ordonnant de rester en Chypre est trop rare de nos jours pour n'êlre pas rapporté.

« Un citoyen , s'écria-t-il en quittant son palais « ensanglanté, doit préférer sa famille à Jui-même;

« son prince à sa famille ; mais rien ne peut se pré- «c férer à la pairie, si ce n'est le genre humain. Ne « quittez donc pas votre pays et comptez qu'en le « servant , même sous les Vénitiens, c'est me servir « moi-même : votre çourage y brillera bien plus que « dans un exil qui ne convient désormais qu'à votre u prince... Il ne doit pas habiter les lieux témoins •< de sa chute... Adieu donc... »

Jean II , presque aveugle , ne put voir les larmes dont les yeux furent inondés à son départ. Un monarque ainsi détrôné peut être sûr de régner toujours... Il ne put même empêcher quelques seigneurs de venir le rejoindre.

Les quatre personnages auxquels Lusignan accorda les honneurs de son exil, accompagnaient CJotiide dans sa promenade. Cette charmante princesse paraît, au milieu d'eux, comme une jeune fleur pleine de coloris et d'élégance, qui se trouve entre des ronces et des arbustes dépouillés de feuilles. Naïve comme l'enfance, simple comme la nature, il résidait en elle un charme inexprimable , qui la rendait un spectable ravissant pour la vieillesse , et pour les jeunes un sujet d'extase. De beaux yeux bleus tout humides et fendus en amande semblent loger l'amour et dire : Esclaves , protégez moi ! Une bouche de corail, sur laquelle se jouent le plus charmant sourire et des nichées d'Amours, attire le baiser... Sa figure et son organe sont doux comme ceux d'une sirène, et ses mouvements pétillants de grâces comme ceux d'un jeune cygne , dont elle pos-

sède la (aille élégante, les voluptueux contours, la démarche , l'éclat et la blancheur; certes, elle n'avait pas besoin, pour séduire, de sa délicieuse parure. Vêtue à la grecque , elle portait sur une robe blanche comme la neige une précieuse tunique bleue, terminée par des glands d'argent; une espèce de cothurne rouge chausse un pied mignon large de deux doigts ; ses cheveux noirs sont retenus par des bandelettes blanches , qui , mêlées à ses tresses , en font valoir l'ébène.

Pour se garantir du soleil , Clotilde avait entouré sa téte charmante d'une gaze légère, qui lui donnait cette grâce aérienne que notre imagination prête aux divinités mythologiques. La nature avait dit pour elle : Faisons un chef-d'œuvre!... Il fut complet : les attraits de Clotilde n'étaient que la divine enseigne d'une âme plus divine encore!... Enfin, belle de cette beauté rêvée chez toutes les nations , ignorant l'amour et s'ignorant elle-même, elle ressemblait à la rose vierge encore des baisers du zéphire , ou plutôt à cette admirable statue égyptienne qui , pour résonner, attendait une caresse du soleil.

J'avoue que, pour mon usage personnel, je regrette, ainsi que vous, lecteur, que Clotilde ne soit qu'une cendre égarée dans la nature... et, comme vouloir la retrouver... c'est tenter la chose impossible de La Fontaine, il faut nous contenter de nos femmes!... hélas!

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