‹ Clotilde de LusignanChapitre 3 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Oui , princesse, l'Éternel a fait le nés des Pariât pareil a celui de* Bramines , il u'o pas distingué entre eux Pourquoi l'homme ne l'imite-t-il pas?...

Saadi, trad. de M. L...

L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir.

La BacYiaa, du Cœur.

Clotilde, apercevant sa pauvre nourrice, se dirigea de ce côté. Pendant qu'elle s'avance, examinez un peu, je vous prie, à quatre pas derrière la princesse, un farouche soldat qui marche en silence. C'est un homme court, trapu, d'une figure africaine : lèvres épaisses , bouche fendue , et nez plat soufflant du feu. Son œil annonce la férocité; sa barbe touffue, la force; sa démarche, l'homme qui n'a jamais peur; et ses traits grossiers, une origine commune. Pour toute arme défensive, il avait un casque sur la téte; mais il portrait à sa cienture un sabre turc très-recourbé, dont il caressait souvent la brillante poignée. — Castriot l'Albanais fut, de la garde du prince, le seul qui survécut à la prise de Ni-

cosie. Elle mourut dans le palais, et chaque soldat gardait de son corps la place assignée par le chef. — Ils ne dirent point dans les rues de Nicosie : Nous périrons pour la défense du roi! — Ils moururent ! On leur fit , dans la suite , un magnifique service par les soins de Monestan, le premier ministre, que vous allez bientôt connaître.

Caslriot peut servir de modèle aux fanatiques présents et à venir. Sa cervelle albanaise n'enfanta qu'une seule idée sans cesse présente : elle consistait à lui faire anéantir tout ce qui nuisait ou qu'il supposait devoir nuire à son prince et à sa fille. Ce dévouement , fils de sa reconnaissance , était tout son code et sa religion. Â genoux, ingrats ! à genoux devant Caslriot !...

Entre Castriot et la princesse, un homme grand, sec, maigre, chauve, à nez aquilin en forme de lame de couteau, gémissait en lui-même d'aller à pied. — Ce personnage était le connétable comte Kéfalein; il n'avait pas encore pu se consoler de la perte de ses chevaux, dont il ne sauva que Vol-auvent, son favori. — Certes, Vol-au vent méritait bien celle faveur ! Je croirais volontiers qu'il était un de ceux qui jadis ont charrié le soleil dans les cieux, et qui revinrent sur la terre lorsque les faux dieux et leurs équipages disparurent devant la croix. Parmi les regrets de Kéfalein, il faut compter celui de ne plus commander la cavalerie cypriote. En outre, ce digne chevalier aimait assez à raconter ses anciens exploits. Pour achever son portrait , nous au-

rons le courâge de dire qu'on l'accusa toujours de manquer de bon sens , et Ton présume que Kéfaiein fut un sobriquet ironique qui lui resta... enfin il vola le baptême.

Mais la belle Clotilde est entre deux personnages beaucoup plus importants. Celui de droite était le comte Ludovic de Monestan, ministre de Jean H. Ce vieillard à cheveux blancs, simple et doux, avait une bonhomie rare, même chez un ministre; une éloquence nafve, chose encore plus rare; et un cœur droit qui l'eût rendu le phénix des ministres, s'H n'eût pas été dominé par un zèle démesuré pour la religion; tandis que le second, Hilarion d'Aosti, l'évèque de Nicosie, l'aumônier du prince, possédait toute l'ardeur d'un jeune guerrier, la ruse d'un diplomate et la science ministérielle. Sa figure altière respirait les combats, et ne pouvant satisfaire cette envie dans les camps, il s'en dédommageait, pour le moment, dans la polémique : aussi, lorsque la princesse fat aperçue par Josette, une grave discussion se débattait entre Hilarion et Monestan.

— Je le répète, disait ce dernier, nous n'avons perdu le royaume que parce que les préceptes de la religion mis en oubli, les mœurs dissolues, nous ont fait retirer la protection de l'Éternel.

— Ah! monsieur, répondait l'évèque, si nous avions eu trente mille hommes de bonnes troupes, l'Éternel aurait été pour nous!... il aime les gros bataillons ; les croisades qui nous ont donné Chypre et Jérusalem le prouvent bien.

— Monsieur, avouez cependant qu'on négligeait le service divin?

— M. le comte, Nicosie n'était pas assez bien fortifiée

— -Oui!... contre les mauvaises doctrines qui nous ont envahis bien avant les Vénitiens, interrompit le ministre ; c'est la religion qui forme les bons soldats en les rendant pieux et soumis au prince, et si les églises avaient été pleines nous n'eussions pas succombé ; le Dieu fort nous aurait accompagnés.

—Non, monsieur, permettez ; nous succombâmes parce qu'il nous manquait trente mille hommes, voilà le fait... Monsieur, trente mille hommes sont la base nécessaire de toute résistance , de toute oppression , de toute entreprise , de tout royaume à défendre, à envahir, à conserver... ensuite depuis longtemps l'on négligeait les relations diplomatiques avec les états européens. Que cela nous serve d'exemple à l'avenir; n'est-ce pas, madame?...

A cette interrogation du prélat vindicatif, Clotilde garda le silence, en faisant la plus jolie petite moue qu'il fût possible de voir, et elle s'avança plus rapidement vers sa nourrice et sa demoiselle d'honneur.

Monestan , se trouvant attaqué gravement , saisit l'évéque par sa ceinture, et, tout en doublant le pas pour suivre la princesse, il dit au prélat avec la chaleur de l'innocence accusée :

t M. l'évoque , trente mille hommes ne peuvent

rien là où les mauvaises mœurs ont abâtardi le courage ; trente raille hommes sans religion ne valent pas la légion thébaine; et quant aux relations diplomatiques, qui vous dit qu'elles n'ont pas été entretenues? Pensez-vous à vos paroles ? pour en parler connaissez- vous bien l'état de l'Europe? Quel secours pouvions-nous attendre du roi de France qui, dans ce moment -même, a la moitié de son royaume à conquérir? et comment a-t-il conquis la première moitié? C'est avec l'envoyée du Seigneur, cette vierge dont la force vient d'en-haut et qui a rempli sa mission en sacrant son roi : elle n'est morte que parce que Dieu l'a rappelée, voulant laisser

ser à nous, quand elle ne conserve pas ses conquêtes attaquées , et que des factions s'apprêtent dans son sein et servent la France plus puissamment que le courage de Dunois? Le roi René , dont nous habitons le comté , ne soutient-il pas une guerre ruineuse en Italie avec PAragon ? L'Aragon lui-même est en guerre avec les Maures , ainsi que le Portugal : et, de tous ces malheurs , le plus grand , et que vous ignorez sans doute, c'est l'état de la cour de Rome.... A peine remise des secousses éprouvées au concile de Constance, elle a vu chasser le véritable pape!... le vicaire de Jésus-Christ! Eugène IV!..., Les Tares attaquent l'Allemagne, déjà attaquée par les Hussiles ; Constantinople est aux abois ; Jérusalem a succombé! Le tombeau de Jésus est aux

infidèles !... Au milieu de ces chocs des masses pre-

mières, lorsque les grandes puissances croulent, se reconstruisent de leurs débris , pour crouler encore et s'entre-déchirer ; lorsque Dieu , pour punir la terre , a déchaîné son ange exterminateur, quel secours l'Europe pouvait-elle donner à un petit royaume attaqué par une petite république? Quand on ne fait pas attentioii au siège de Constantinople , devait-on regarder Chypre ? lorsque les lions se battent, s'arrêtent-ils pour séparer les écureuils? Attendez la pacification générale , et Ton nous rétablira!

L'évéque , atterré par ce discours ab iratof resta quelques moments sans répondre : mais vous connaissez bien peu la persévérance sacerdotale si vous le croyez abattu.

— Si laPucelle triompha, répondit-il, elle avait presque trente bons mille hommes que l'originalité du chef d'armée fanatisait... Ici, continua-t-il en regardant Monestari d'un air goguenard, il faut rendre justice à la haute politique de la cour de France , et je suis bien fâché d'ignorer le nom de celui qui trouva ce nouvel expédient pour ranimer l'ardeur des soldats..... Mais brisons là-dessus, ajouta t-ii en voyant l'effroi de Moneslan ; je persiste à dire que si nous avions trente mille hommes, cela nous vaudrait mieux que d'attendre votre pacification, et je réponds qu'en les faisant débarquer sur la pointe orientale deNisastro, car c'est la partie la plus faible de l'Ile que j'ai observée plusieurs fois , on viendrait à bout des Vénitiens.

— Hélas , dît Kéfalein , nous famés vaincus parce que nous n'avions pas assez de cavalerie.

— Et vous, Castriot, demanda la princesse en riant, que pensez-vous?

— S'il y avait eu deux mille hommes comme moi , vous seriez encore à Nicosie. Au reste , il ne s'agit plus de savoir comment on a perdu Chypre, mais bien comment on la reprendra.

— Tu as raison, Castriot, dit l'évêque, tu es le modèle des soldats : courage et dévouement.

— C'est vrai, reprit Monestan; mais il manque de religion.

— Voilà ma croyance et mon Dieu, s'écria le soldat en tirant à moitié son sabre ; hors mon service, ma tête et le dedans ne regardent personne.

Ainsi, chacun parlait sa langue en voulant la faire parler aux autres, et cette toute petite cour avait encore ses intrigues : partout où se trouveront trois hommes et un pouvoir, vous en verrez!...

En ce moment la princesse arriva près de sa nourrice et de Josette. Aussitôt que l'Innocente l'aperçoit, elle cesse ses extravagances, sa figure se contracte, elle est muette et pleure 1

— Pourquoi donc avoir quitté le château, ma bonne Marie? vous savez que j'aime mieux vous y voir que dans la campagne , où il peut vous arriver malheur.

L'Innocente, ses petits yeux noirs fixés sur Clotilde, pleura plus fort en entendant cette voix dont elle eut les prémices : elle se tut, et marchant len-

lement , elle s'alla mettre à côté de Castriot qu'elle recherchait volontiers par reconnaissance. Il défendit son ûls !...

— Josette, dit la princesse d'une voix douce,

vous m'avez quittée? je n'ai qu'à vous louer si

ce fut pour veiller sur Marie; cependant, comment lui laissâtes-vous faire cette fosse?

Josette rougit et balbutia : Madame! je

— Écoutez , mon enfant , vous avez tort de vous promener seule ; quoique vous soyez du pays , il est en proie à des brigands qui ne vous en tiendront pas compte, car ils ne sont d'aucun pays. Vous devez savoir que le comte Enguerry-le-Mécréant court la campagne et la pille, ses soldats se permettent tout!

Josette rougit encore davantage ; et la princesse , en examinant cette rougeur croissante au nom d'En-

guerry et de ses soldats, devint toute pensive

Alors la folle chanta deux vers grecs d'une chanson moderne dont voici le sens :

Je la vis sit la montagne Embrasser son tendre amant , * Puis revenir tristement Au travers de la campagne.

La princesse , entendant ces vers , regarda sa demoiselle avec un air inquisiteur , qu'elle eût voulu rendre grave, comme si une jeune fille pouvait l'être! Clotilde avait parlé d'Enguerry-le-Mé-

créant; alors l'aumônier lança son dernier trait au comte de Monestan en lui disant ;

— Il faudra songer à nous fortifier contre ce furieux qui lève des contributions , pille , massacre et profite pour faire trembler la Provence de ce que le fils de René-le-Bon n'est pas encore arrivé.

— Il n'a ni foi ni loi , ne croit ni à Dieu ni au Diable, répondit le comte. — Castriot s'avança et dit avec un affreux sourire : « Quand il en sera temps, qu'on me dise : Va... et vous ne le craindrez plus. » Il fit avec sa main un geste qui indiquait énergiquement son dessein.

— Nous n'assassinons personne, reprit Monestan d'un ton grave ; la loi divine

— A-t-il de la cavalerie ? demanda Kéfalein.

— On dit son château très-bien fortifié, repartit l'évéque.

— Je gage qu'il n'y a pas de chapelle , s'écria Ludovic.

Le groupe s'était arrêté pour attendre que Clotilde continuât sa promenade : en ce moment la folle , voyant sur la colline une belle tète d'homme, se prit à rire en indiquant du doigt la place où Josette avait fait ses adieux. L'on eut beau y regarder, on n'y aperçut rien. On prit cela pour un trait d'extravagance , ce qui fâcha Marie , et elle se mit à murmurer. Tout à coup l'on entendit le bruit des pas d'un homme courant avec vitesse ; tous les yeux se tournèrent vers l'endroit où la route faisait un coude avec la colline des Amants et d'où le bruit

partait; alors Castriot se mit en avant, la main sur son sabre.

Un senliment mixte qui tient le milieu entre l'inquiétude et la curiosité rendit chacun immobile ; le bruit s'approcha par degrés et le pauvre fugitif ne tarda pas à paraître. C'était un jeune homme enveloppé d'un manteau. Quand il se montra, Ton vit au-dessus de sa téte, et dans le ciel , une lueur rougeâtre dont l'éclat sinistre effaça celui du jour, une fumée noire, des étincelles et des pailles enflammées, voltigeant dans les airs, indiquaient un grand incendie, et tout, excepté l'Albanais et l'Innocente, fut saisi de terreur. L'inconnu s'avançant toujours , Castriot lira son sabre et se mit sur la défensive. L'étranger ne se trouva bientôt plus qu'à cinquante pas de la princesse de Chypre. Objet de tous les regards inquiets , il fut examiné avec l'attention qu'il est bien naturel d\ voir lorsqu'on rencontre un étranger, et qu'il peut donner des éclaircissements sur ce qu'on ignore. On remarqua donc ses cheveux bouclés, noirs comme du jais , et rendus plus éclatants par une peau trèsblanche ; son visage annonçait un grand effroi , et ses vêtements en désordre , une fuite bien précipitée. A la faveur de ce désordre, chacun, et principalement Clolilde, admira les belles proportions de l'étranger. Il tenait à la main un mauvais bonnet vert appuyé sur son cœur, où il pressait en même temps son manteau, avec lequel il semblait cacher quelque chose. Certes, la beauté est un avantage

qui prévient toujours en faveur des gens qui en sont doués , et il n'y avait au monde que Castriot ou un gendarme du 19« siècle capables d'arrêter sur une route un- beau jeune homme , par ces mots prononcés d'un ton brusque.

— D'où venez-vous ?

— De Montyrat.

— Où allez-vous ?

— Pourquoi ?

— Regardez cette lueur....

— Hé bien ?... demanda la princesse effrayée.

— Ce beau village est brûlé

— - Est-il du domaine? interrompit Monestan.

— Non, monsieur, il dépend de l'apanage de Gaston II , fils du comte de Provence. J'y avais une modeste demeure , elle est détruite et je fuis le terrible Enguerry-le-Mécréant. Hier, il vint demander les contributions qu'il imposa la veille. On fut dans l'impossibilité de le satisfaire. Il marqua le village d'une croix rouge, et depuis ce matin ses soldats le pillent. Ces flammes annoncent que tout est terminé. Je suis sans patrie et sans asile ! on ne m'en refusera pas un chez Jean de Lusignan !...

— Et pourquoi? demanda Kéfalein qui parut sortir d'un songe.

— Parce qu'il connaît le malheur !

l^s accents de cette voix enchanteresse furent pour Clotilde la plus délicieuse musique qu'elle eût

entendue. Elle était sous le charme, immobile, ei regardait l'inconnu de toutes les forces de son œil ; elle se sentait entraînée vers lui par une attraction sympathique si violente, qu'on ne peut la comparer qu'à cette fascination qui contraint l'oiseau à s'avancer lentement vers le serpent. De son côté l'étranger ne regarde qu'elle et ses yeux avides semblent dévorer ses attraits : ils errent sur le sein

blanc et ferme de la princesse avec tant d'ardeur , que Tintellect de Gastriot en fut chiffonné. S'indignant de ce qu'un étranger eût l'audace de prendre du plaisir à l'aspect de la princesse de Chypre , il lui dit brutalement.

— Pourquoi ne parles-tu plus?

— Parce que l'admiration est muette !... répondit-il d'une voix entrecoupée.

— Mon cher, dit cavalièrement le prélat, malgré vos phrases vous sentez que l'on ne peut pas accueillir un inconnu sans savoir...

— Ah ! monsieur l'évêque, reprit le ministre, vous avez bien peu de charité !...

— Voyons, qui es-tu? lui cria Castriot. — L'étranger ne répondait rien, l'Albanais commença à brandir son sabre. La princesse n'entendait rien ; et Josette, que toutes les soubrettes devront avoir devant les yeux, si elles veulent briller dans leur carrière , remarqua fort bien l'émotion de sa maîtresse.

— Qui que vous soyez, dit enfin Clotilde, je puis, sans être démentie par mon père, vous accorder un asile dans ses États. Quanta savoir qui vous êtes....

son hospitalité perdrait tout son prix : les mesures de sûreté ne regardent que ses ministres.

Lorsque Clotilde eut fait connaître sa bienveillance, on s'approcha de l'étranger et chacun s'apprêtait à le féliciter, quand il répondit avec la voix de l'âme:

— Que les hommes aient une étoile aux cieux, la mienne est désormais sur Ja terre !... 0 ma bienfaitrice!... ma reconnaissance seule suffira-t-elle?... Je me consacre à vous, comme au culte d'une déesse. Vous fûtes aujourd'hui 01a Providence, soyez-la toujours!... En finissant avec énergie ces paroles exaltées, il voulut tendre ses mains à la princesse, et par ce mouvement il laissa tomber le manteau protecteur dont il était couvert. Le groupe recula d'épouvante comme si la foudre eût tombé, et cette clameur terrible fut unanime.

— Un juif!... Le seul Monestan dit: Un damné !... Le taciturne Albanais décrivit avec son sabre une courbe turque qui aurait promptement fait volerla tète du vil animal, si, plus prompte encore, la princesse effrayée n'eût crié : Castriot !... Son accent (lisait tout; le damas s'arrêta à deux lignes du beau col de l'Israélite, et Clotilde s'évanouit dans les bras de Josette et de Monestan. Kéfalein et l'évêque la soutinrent, en montrant une vive inquiétude.

Ce qui produisit ce mouvement de dégoût, c'est qu'en lâchant son manteau, le malheureux découvrit la roue de drap jaune, de la largeur d'un blanc tournois, que les juifs étaient forcés de porter sur le côté gauche de leur habit, par l'ordonnance de

Louis X; de plus, on aperçut sur son bonnet vert tes (Jeux cornes rouges que l'arrêt de Philippe le-Hardi y plaça.

Le Juif, immobile et pâle, ressemblait à la statue d'un Lapitbe pétrifié par la téte de Méduse. Les restes infortunés de celte nation éternelle, que l'on croyait alors écrasée sous le poids de la colère céleste , étaient repoussés par toutes les justices et toutes les religions. La pitié ne les regarda jamais , ils furent les parias de l'Europe..., eurent le monde pour patrie, le déshonneur pour cachet, l'injure et les avanies pour nourriture , la lèpre et l'indignation générale pour compagne , les supplices pour consolation ; ils eurent le courage de s'envelopper froidement dans leur infortune et de tenir à la vie, par cela même qu'à chaque instant le dernier des vilains pouvait la leur ôter sans rien craindre. Courbés sous le faix de l'exécration publique, les restes de leur vertu succombant à ce poids, force leur était de se rendre nécessaires à leurs tyrans par des richesses acquises dans une usure si âpre, qu'elle justifiait en quelque sorte la haine de la terre. Contraints de déguiser leur opulence, ils inventèrent les lettres -de-change et les billets; de manière que, semblable à Bias, un juif portait en tous lieux une invisible fortune. Bannis sous le règne précédent, ils venaient de rentrer en France, pour y pressurer les grands obérés par la guerre, au risque de tout perdre et d'être encore chassés et torturés, au moindre prétexte plausible.

Lorsque l'Albanais se fat assuré que la princesse objet de tous les regards reprenait ses sens, il dit au Juif brièvement, comme s'il eût eu de la répugnance à lui parler.

— Ton nom?

— NephtalyJaflfa.

— Ton pays?

— Venise.

— Juif et Vénitien, c'en est trop !... meurs.

— Je ne veux pas que l'on égorge un homme devant moi !... s'écria la princesse; la présence des roi* ne doit pas être fatale!...

— Est-ce un homme? demanda l'aumônier.

— J'espère qu'il est moins qu'un cheval, dit Kéfalein.

L'Innocente se mit à rire et à sauter autour du Juif, comme un cannibale devant sa victime, en criant : J'ai fait sa fosse, Castriot mon ami, tuons !... brûlons cet ennemi de Dieu! ...

— Marie ! dit Clotilde avec douceur.

La nourrice resta la bouche béante: — Puis-je prononcer le mot tuer?... Mon ami, dit-elle au Juif, nous nous ressemblons, nous sommes hors de l'humanité, viens dans ma loge, je t'y soignerai!...

Castriot guettait le moment où Clotilde se retournerait, pour débarrasser le beau Juif de sa tète ; mais Clotilde, regardant toujours l'Israélite à la dérobée, ne lui en laissa pas le loisir. Celui-ci, sans faire un seul pas pour se garantir du sabre de l'Albanais, fai-

sait briller une joie pure dans ses yeux noirs, en voyant les roses succéder aux lis sur les joues de sa bienfaitrice.

— Fuis donc, au moins ! s'écria l'aumônier d'une voix colérique, retourne d'où tu sors! Va te faire pendre ailleurs!... Déicide, rebut des hommes, ne salis plus notre vue, ne souille plus notre air. Vade, Satana!...

— Vous pourriez le lui dire avec plus de douceur ! dit le comte Ludovic.

— Et va-t'en à pied, ne déshonore pas un cheval ?... continua le connétable sur le même ton que l'évêque.

— Messieurs, reprit Clotilde, je vous prie de ne plus tourmenter ce... cet...

— Cet animal bipède, dit Kéfalein.

— Je le prends sous ma protection, continua la princesse. Qu'il reste en ces lieux, jusqu'à ce que j'aie demandé à mon père de lui permettre d'habiter ses domaines : si mon père me refuse, alors il les quittera. Mais qu'on ne le maltraite pas !... Et, s'apercevant du dessein de Castriot, elle ajouta : Gardez-vous de lui faire aucun mal !

— C'est bien votre volonté ? demanda le farouche Albanais.

— Je vous le commande.

— Soit... Vis donc, animal immonde! Elle soldat remit avec humeur son sabre dans le fourreau, en lançant un regard très-équivoque au Juif. L'Albanais lui montra la terre du doigt, en fronçant de gros

sourcils noirs de manière à lui faire comprendre qu'il eût à remercier ia princesse.

Cette pensée ne fut pas assez clairement exprimée pour que l'infortuné la conçût. Alors Castriot, le jetant par terre d'un vigoureux coup de poing, lui cria : « A genoux, Judas, et baise la poussière de ses pas?... » * i

Clotilde gémit et se retourna promplement, comme pour ne pas être témoin d'une chose pénible. Marie poussa les petits cris d'un enfant auquel on prend un joujou, quand Josette lui arracha le bonnet vert et rouge du Juif, dont elle s'amusait.

— Tiens, Juif!... dit la soubrette en tendant les deux cornes rouges à l'Israélite immobile. Et voyant qu'il ne faisait aucun mouvement pour le reprendre, elle le lui jeta au nez.

— Allons, venez, Marie, ajouta-t-elle en emmenant l'Innocente, qui ne cessaitde regarder Nephtaly en lui faisant des grimaces.

— Et c'est un juif !... dit involontairement Clotilde en s'éloignant suivie de son cortège.

— On pourra lui imposer des contributions, s'il est riche, répondit l'évéque.

— Et le tuer s'il ne les paie pas , répliqua Castriot.

— L'on essaiera de le convertir, dit le premier ministre.

Josette, s'étant déjà retournée pour examiner l'Israélite, observa très-judicieusement à sa belle maitresse, qu'il gardait toujours la même posture, et

qu'il baisait la marque du cothurne de Clotilde, en la suivant d'un œil enflammé !• ..

— C'est un juif!... répliqua Clotilde ; et le préjugé agissant dans toute sa force, alors qu'elle ne voyait plus la figure suave de l'Israélite, elle eut un léger frisson, en songeant qu'elle venait d'approcher de trois pas un être aussi immonde

Je dois donner des renseignements exacts sur les héros et les fails historiques qui forment la base de cet ouvrage , car bien des personnes pourraient croire qu'ils sont imaginaires ou crayonnes à dessein pour représenter des personnages du temps présent.

Le roi Jean II est effectivement le dernier des rois de Chypre et de Jérusalem, Vauyustule des empires créés par les croisades. Voici l'époque de la fondation du royaume de Chypre.

Lorsque la grande croisade suscitée par Richard-Cœur-de- Lion et Philippe- Auguste eut lieu, le trône de Jérusalem, fondé par Godefroi-de-Bouillon , était vacant. Deux compétiteurs se présentaient. L'un, Guy-de-Lusignan, comte d'Ascalonet de Joppé, se prétendait roi par Syhille de Montferrat, sœur de Baudouin IV. L'autre était Henri , comte de Champagne, qui avait épousé Isabelle, deuxième fille d'Amaury I**, un des premiers rois de la Terre-Sainte.

Ce dernier l'emporta. Mais Richard-Cœur-de-Lion, qui soutenait Guy-de-Lusignan , le couronna roi de Chypre, après avoir tué Isaac Comnène , dernier roi latin de cette tle. Quelques auteurs prétendent que Richard-Cœur-de-Lion vendit oette couronne. Je laisse à deviner quelle est la véritable version.

Ainsi, Guy-de-Lusignan fut, en 1192, le premier roi deChy-

pre. Voici la liste de lous les rois qui réunirent souvent le trône de la Judée à celui de la Chypre :

Aroaury, iiojj-

Hugues, i*o5.

Henri 1*19.

Hugues II , is53.

Hugues-le-Grand , 1367.

Jean 1284.

Henri 11 , î«85.

Hugues IV, i3*4.

Pétrin, 1369.

Jacques, i38*.

Janus, 1398.

Auquel notre roi Jean II succéda en i43s.

Ce fut en 1439 que les Vénitiens firent la conquête de la Chypre, sous le doge Foscari. On ne sait où se réfugia le roi Jean 11, qui , alors , n'avait plus pour héritier qu'une fille.

En i458 , Charlotte et Louis de Savoie furent reconnus , en Europe seulement , rois deChypre , car en 1459 le Soudan d'Egypte s'en empara.

Mais en 1464 Jacques II fut rétabli. Ce Jacques II était la postérité de la fille de Jean II.

En i4/3 , Jacques III lui succéda, et en 1489 , les Vénitiens rentrèrent dans la possession de Plie de Chypre , qui ne tarda pas à leur être enlevée par les Turcs.

Tel est le sommaire de l'histoire cypriote , à laquelle il ne manque qu'un habile historien pour la rendre intéressante. On y trouverait, comme dans toutes les histoires du monde, le jeu des passions humaines, des traits de courage, des actions infâmes, et toutes les richesses de la politique, déployées pour la possession de l'Ile de Chypre, comme pour celle de la France.

Le caractère du roi Jean II n'est point une fantaisie; d'après les recherches que j'ai faites dans les historiens qui parlent de lui , il était à peu près ce que je l'ai peint.

Le connétable Kéfalein n'est pas nommé dans les historiens , mais il parait que ce fut par l'impéritie d'un général que la Chypre fut conquise. — Du reste, si quelque critique prétendait

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