‹ Clotilde de LusignanChapitre 21 sur 38 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

CLOTILDR. T. II.

Que fais-tu là , bergère?

— Je pleure mon ami.

( Ahostb*.

Sur un chemin trompeur, où , volant au carnage , I.r soldat valeureux ae fie à aon courage, On Toit en un inatant e'abaieeer le trépas, Et l'aeeiégeant terrible avancer aux combats.

( Voltaibi , Henriaée.)

ClottlîTf ht Smigaan.

J'ai fini par— —ne croyei pas que ce soit une

charlatanerie pour produire de l'effet à bon marché comme tant de romanciers. — N'est-ce pas une véritable histoire que je traduis du lalin des Caraaldules? Or je déclare que leur manuscrit est terminé par — — Ton doit me croire, — ... je continue, — ...

— Des soldais entrèrent dans la chambre sacrée de la jeune fille : quant à Clotilde , elle existe ou n'existe pas, elle n'en sait rien ; moi qui le sais, je vous le dis pour vous ôter cette crainte de l'esprit... ce n'est pas q u'elle ne doive pas mourir!...

A la tête des soldats se trouve le fidèle Albanais y le sabre nu, la main tendue.

— Madame? dit-il respectueusement.

La jeune fille , toujours immobile et l'œil d'une horrible fixité, ne répondit rien à l'Albanais stupéfait.

— Madame? répéta Castriot.

— Il est mort!... murmura Clotilde.

—Ah ! venez au plus tôt ? reprit l'Albanais ; Marie vient de mettre nos soldats à une rude épreuve , l'alarme est dans la forteresse et vous seule pouvez calmer l'Innocente!...

La princesse suit Castriot machinalement... elle descend et s'avance dans les cours à demi sombres... Elle arrive vis-à-vis le portail , et le spectacle de l'Innocente échevelée, tenant une torche qu'elle secoue, semblable à la Discorde, et se débattant au milieu de tout le premier corps d'armée, qui suffit à peine à la contenir, frappe ses regards sans qu'elle le voie intellectuellement. Ce tableau nocturne et pittoresque dans ses effets , les figures des soldats , éclairés par la lueur des torches, les murs grisâtres, et Marie en proie à ses convulsions, sont devant elle comme s'ils n'y étaient pas.

Cependant Clotilde s'approche de l'Innocente, et apercevant alors sa nourrice elle eut une idée vague de ce dont il s'agissait; mais, sa pensée dominante ayant trop d'empire, ces mots errèrent sur ses lèvres pâlies par la douleur :

— Marie!... ma bonne Marie!... vous ne savez

pas tous les malheurs que vous causes! Àh!

nous sommes bien malheureuses, si vous avez perdu votre fils, j'ai... La jeune fille effrayée s'arrête.

A ces accents chéris , l'Innocente revient à elle, arrange sa chevelure en désordre , se tait , regarde fixement celle qui fait vibrer encore quelques cordes d'un cœur mort au plaisir des mères, et ses yeux ne tardent pas à se remplir de larmes !...

Cette jeune fille, pâle, immobile au milieu de ces soldais étonnés; ces torches qui ne rompaient le terne de la nuit qu'en un seul endroit , en colo- „ rant les vieux murs couverts de mousse j cette femme calmée d'un regard, offraient le tableau d'une jeune magicienne évoquant un mort aux yeux d'un peuple effrayé: car la pauvre Marie, par son air délabré et la nudité de ses membres décharnés , avait l'air de sortir d'une tombe et de se couvrir par une pu* deur renaissante , du linceul , dernier vêtement de l'homme!...

Le calme reprit, peu à peu, son empire. Chacun retourna à son poste. Marie, dont on avait laissé la » loge entr'ou verte, fut renfermée, et la princesse, suivie de Caslriot, revint à pas lents comme une ombre qui cesse !...

Elle rentre et s'assied, en tombant d'aplomb sur un fauteuil : elle y resta, dans la même position, jusqu'au lever de l'aurore, et ces heures douloureuses doivent être encore plus effacées de sa vie que si elle eût dormi

A peine le jour commence- 1- il à poindre, qu'elle se lève doucement, va vers la fenêtre et l'ouvre en tremblant, avec l'anxiété d'une mère qui reçoit des nouvelles de l'armée , et qui, ne reconnaissant pas l'écriture de son fils, pâlit en décachetant la lettre fatale !

Clotilde regarde avec l'avidité de la douleur sur tout le rocher, dans le fossé, sur les dunes... l'œil de l'amour lui découvre du sang... elle en suit la trace, elle voit les vestiges des mains rougies du bel Israélite!... ces déchirants indices sont empreints des soins de l'amour le plus délicat. En effet , ces marques sanglantes sont effacées à moitié, et recouvertes de sable afin de déconcerter des recherches trop curieuses... Ces précautions prises au milieu des angoisses de la mort,.... cette attention de se traîner pour aller expirer loin des lieux qui pourraient paraître suspects , et flétrir l'honneur d'une maîtresse adorée,... cet ensemble touchant frappa l'âme de Clotilde comme un éclair... mais comme l'éclair qui précède la foudre ; car un froid glacial parcourt ses membres j un nuage se répand sur ses yeux ; à peine a-t-elle le temps de dire : « ... étais je

aimée!... » qu'elle tombe! et, blanche comme

un lis abattu par l'orage, elle gtt décolorée, les bras étendus et l'œil fermé. Ses longs cils, sa noire chevelure, et les deux arcs d'ébène qui surmontent ses yeux tranchent seuls sur cette effrayante pâleur. .

Inquiète, et impatientée d'attendre, la jolie Pro-

vençale entra en chantant chez sa maltresse. L'effroi de Josette fut presque égal à la douleur de la princesse : la suivante, muette de stupeur, soulève Clotilde; elle parvient à la prendre dans ses bras, et elle la porte sur le lit , qu'elle s'étonne de trouver en ordre. Elle réchauffe la princesse; elle l'appelle et pleure, en laissant tomber ses larmes sur le visage de Clolilde ; la Provençale porte sa main sur

le cœur de sa maîtresse et le sent battre faiblement

L'espèce de sourire que fait naître l'espoir vint errer sur les lèvres de la fille de l'intendant; ce sourire, au milieu de ses larmes, ressemblait au rayon de soleil qui parait dans le fort d'un orage.

Enfin Clotilde remue avec peine sa pesante paupière , elle la soulève et son œil se découvre; mais il est terne , et dénué de cette flamme humide et brillante qui l'embellissait ! . . .

— Ah, madame!...

— Josette !... Et la princesse, comme sortant des bras de la mort , promène un œil sec sur tout ce qui l'environne... Ce regard rencontre les vases de cristal chargés des fleurs dubel Israélite!... A cette vue, un torrent de larmes s'échappe... et Clotilde est sauvée.... Ces larmes semblent desserrer son cœur; le gonflement qui l'avait étouffée se relâche, et quelques débris de pensées confuses commencent à lui rappeler son malheur.

— Est-il mort , Josette?

avec un mouvement de tète assez gracieux. Ce mot

produisit dans l'âme de Clotilde la même détente que ses larmes opérèrent dans son corps : l'espérance agite son rameau vert et la jeune fille se confie à la barque légère que la déesse conduit sur un océan sans rivages.

La Provençale ne devina que bien tard le secret de cet accident inconcevable pour elle. Clotilde , en reprenant de l'empire sur elle-même , lui recommanda le plus profond silence; et la fille des Lusignans, alléguant le siège de Casin-Grandes, déclara qu'elle voulait rester dans ses appartements, se souciant peu d'aller montrer sa pâleur et les larmes involontaires qu'elle répandrait, en pensant à ces traces de sang et aux événemtnts de cette fatale nuit...

— S'il existe, je le saurai bientôt, se disait-elle, car... je verrai des fleurs ... mais si je n'en vois pas ...(Nouveaux pleurs ...) J'en verrai ... peutêtre.... (Nouvel espoir....)

Laissons-la pleurer et sourire alternativement, balancée entre le deuil et l'espoir; et, soit qu'elle revête les voiles du veuvage , soit qu'elle se couronne de myrtes, prouvant toujours un amour extrême , pur comme la rosée, naïf comme l'enfance, et violent comme la colère...

Maintenant de plus graves intérêts doivent nous occuper, et je suis presque tenté de vous retarder par la traduction d'une vingtaine de mauvais vers latins, par lesquels les bons Camaldules invoquent le dieu Mars pour les aider à raconter les combats.

Dès l'aurore, Févêque, Monestan et le connétable, après avoir été saluer le prince , étaient montés sur les tours pour contempler l'ordonnance de l'armée ennemie : ce ne fut pas sans effroi qu'ils s'aperçurent des desseins de l'habile Mécréant : la perte de Casin-Grandes s'y lisait écrite en lettres majuscules, ainsi qu'au mélodrame, quand on déroule des papiers où sont imprimées des inscriptions que n'a pas fourni l'Académie.

En effet , deux cents travailleurs avaient apporté des fascines, des troncs d'arbres, et des pierres pendant toute la nuit. Ces matériaux formaient deux monceaux immenses , et , comme ils étaient placés de chaque côté de l'endroit où s'abaissait le pont-levis , il fallait être bien maltraité du ciel pour ne pas s'apercevoir que le Mécréant avait l'intention de combler le large fossé, juste en face du portail , afin de l'enfoncer....... Ce plan ne demandait pas

huit heures pour l'exécution.

Aussi , cette manœuvre savante excita l'épou- . vante parmi les trois ministres ; ils se regardèrent tristement et d'un air bien peu rassurant pour la foule qui les entourait à une distance respectueuse.

— Lorsqu'ils s'approcheront, dit l'évêque en* montrant les soldats du Mécréant, nous les accablerons bien de pierres, de traits et d'une foule de

projectiles que voici mais nous les aiderons

d'autant à combler le fossé, et notre pont-levis, quoique doublé de fer, ne leur résistera pas longtemps.

CLOTILOR. T. II. %

Kéfalein fit un mouvement de tète perpendiculaire assez expressif.

—On pourrait ; observa Monestan, bâtir un mur sous le portail.

— C'est juste , dit Kéfalein , sans songer qu'il ne pourrait plus faire de charge de cavalerie...

Gui, répondit Pévêquc , mais notre mur n'aura pas douze pieds d'épaisseur , car nous n'avons pas le temps de le bâtir de cette largeur-là , et le Mécréant Uabattra sans effort.

Le petit état-major se regarda de nouveau silencieusement A ce moment , les soldats et les travailleurs d'Enguerry commencèrent à combler le fossé avec une effrayante activité... On fit sur-lechàmp une décharge de pierres et de traits qui en tuèrent quelques-uns ; mais ils levèrent leurs boucliers, formèrent une espèce de tortue protectrice , et continuèrent leur ouvrage sans se soucier de la vengeance inutile de ce second ciel.

— Hé quoi ! s'écria Kéfalein , messieurs , verronsnous consommer notre ruine sans faire des efforts pour la conjurer ? Descendons , abaissons promptement le pont-levis? et je vous promets une charge semblable à celle d'Édesse, où je sauvai l'État,. et où je fus fait connétable , et où...

— Bien, seigneur, interrompit Monestan, en ar-, rêtant l'inévitable récit d'Édesse; ordonnons aux archers et aux arbalétriers de descendre ; ils protégeront notre rentrée si nous ne réussissons pas par notre courage à chasser l'ennemi.

L'évêque tressaillait de joie en voyant que cette charge pourrait lui remplacer une bataille rangée, et il s'écria : « Partons!... » avec l'enthousiasme d'un soldat français...

 ce mol , les trois ministres descendirent suivis de la moitié des archers... L'ordre de monter à cheval fut donné à voix basse et Ton se prépara , dans la première cour, à cette sortie.

Les trente-trois cavaliers se mirent trois par trois : à leur suite, le corps d'élite partagé par la moitié, se plaça de chaque côté pour défendre les abords du pont-lcvis ; et le reste eut ordre de ne pas quitter le portail et de ne lancer les traits qu'à un signal convenu. L'évéque s'arma d'une massue; Monestan monta sur son cheval; Castriot enfourcha le trentequatrième; et six paysans dévoués, les six chevaux de labour qui restaient; Kéfalein prit le commandement , et ûl deux ou trois fois le tour de l'escadron; puis, il commanda de la main le silence, et dit au concierge d'ouvrir.

Le gros concierge et sa femme abaissent le pont* lcvis avec une célérité admirable , et la cavalerie s'élance comme un éclair en jetant un effroyable cri de guerre. On surprend les travailleurs, et cette trombe équestre renverse, tue el détruit tout sur son passage; les archers lancent leurs traits par dessus l'escadron, et les deux détachements du premier corps garnissent le pont -le vis.

Dans le moment où cette charge eut lieu, le Mécréant , ne s'attendant pas à tant d'audace , était

occupé à voir s'il ne pourrait pas faire grimper ses soldats sur les masses de granit qui fermaient les fossés, formés par la Coquette d'un côté, et par la seconde montagne de l'autre , et il s'assurait qu'il était inutile d'entrer dans le parc , parce que les murs du château surpassaient en hauteur les deux collines. Ainsi, ses troupes furent prises au dépourvu, personne n'était à cheval, le chef était absent, et la charge de Kéfalein eut un succès triomphal.

La cavalerie Casin-Grandésienne tomba sur les brigands étonnés et empaquetés dans leurs armures ; la stupéfaction les saisit , ils se laissèrent tuer, et le carnage fut assez satisfaisant. Au milieu de cette scène , l'évêque et Castriot brillèrent par leur ardeur. Le prélat, ne voulant pas violer les préceptes de l'Église, qui défend à ses ministres de verser le sang, assommait les brigands en leur appliquant sur le chef une lourde massue; Castriot se délectait en décrivant avec son sabre des courbes qui trouvaient si bien le défaut des gorgerins , que les têtes tombèrent autour de lui comme de la grêle ; Kéfalein, tout en promenant son grand œil bleu sur a bataille et en perçant les brigands de son épée, dirigeait la charge avec un sang-froid et une prudence qui feraient honneur à plus d'un grand général ; il trouva même le temps de montrer à l'ennemi que Vol-au-vent caracolait comme un papillon léger... Enfin Monestan prenait toutes les précautions en cas de retraite; et il achevait, par humanité, les brigands

blessés à mort qui souffraient trop, en leur donnant toutefois l'absolution en cas de repentir in articulo mortis. Cette admirable sortie fut l'affaire d'un clin d'œil, et tant que les brigands ne purent reconnaître le petit nombre des assaillants, ils moururent comme des mouches.

Le Mécréant avait échelonné ses gens , et ce fut la première division qui soutint l'effort de cette furieuse attaque , honneur éternel de Kéfalein !

Mais au bruit de cette irruption soudaine, aux jurements horribles de ses brigands, qu'à ce signe il reconnut périssants sous les cris des vainqueurs, Enguerry transporté d'une bouillante colère, monta sur son cheval, et courut avec la rapidité de l'éclair pour aller rallier le second corps, qui déjà participait à la déroute.

La présence du valeureux chef rétablit l'ordre ; Je troisième corps monta à cheval, et le combat prit un aspect très-sérieux.

A la tète de la cavalerie Casin-Grandésienne arrivèrent Kéfalein, l'évéque, Castriot, et les plus intrépides ; ils firent des prodiges , et le Mécréant trouva des guerriers autrement difficiles à vaincre , que les pauvres paysans sans défense qu'il pillait. L'évêque criait à tue -tête : frappez, ils sont excommuniés I Et ces mots, retentissant comme la

trompette du jugement dernier, donnèrent du courage aux Casin-Grandésiens.

Enguerry fut même enveloppé par l'évéque et Castriot; et sans l'arrivée de Nicol, la courbe du

sabro de l'Albanais allait délivrer Casin-Grandes.

— A moi, brigands ! s'écria le Mécréanl en fureur; et il conçut une manœuvre bien fatale à l'armée cypriote.

En effet, les débris des deuxième et premier corps d'armée du Mécréant s'étaient reformés sur les flancs de la cavalerie Casin-Grandésienne, et le Mécréant, en donnant son ordre, s'élança pour les soutenir, afin de couper aux Cypriotes toute communication avec le pont-levis et cerner ainsi les imprudents assiégés.

C'en était fait de l'État sans la prudence de Monestan, qui, prévoyant ce danger, avait envoyé chercher du feu au château, et venait, par une heureuse inspiration, d'incendier les deux montagnes de matériaux qui se trouvaient de chaque côté du pontlevis.

D'autre part, le connétable, comprenant la manœuvre d'Enguerry (ce qui fut le plus grand effort de la téte vide de Kéfalcin), donna l'ordre de la retraite, et l'on se recula vers le pont-levis en combattant toujours. Ici , Kéfalein se félicita intérieurement d'avoir appris à sa cavalerie à reculer. Ainsi protégés par les feux des deux vastes bûchers dont le vent soufflait la flamme et la fumée aux yeux des brigands, ils arrivèrent près du pont-levis avant Enguerry, qui fut salué par une décharge de traits. Alors il se reporta sur la tête de la cavalerie cypriote, et, avec toutes ses forces réunies, il tâcha de l'écraser. Toujours gardés par les flammes des deux

bûchers, qui brûlaient comme ceux de l'Inquisition, sans s'éteindre, les flancs des Casin-Grandésiens étaient inattaquables; et, comme on sait, révêque, Castriot et Kéfalein, se trouvaient à la tête!... Or, si vous avez lu Homère, représentez-vous les fils de Télamon défendant l'entrée de leur camp contre Hector.

Une grêle de pierres, de traits et de projectiles fut habilement lancée du haut des murs. Cette heureuse pluie permit, par son effet, à la cavalerie de rentrer; des cris de joie et de victoire retentirent !... et le pont-levis se haussa !...

Le Mécréant se mit dans une horrible colère, quand il se trouva seul , entre les deux bûchers , renversé sur le bord du fossé ; et qu'il vit son cheval, à bas duquel il se laissa couler, suivre le pontlevis ; car le Mécréant , malgré la pluie de traits , avait eu le courage de se hasarder sur le pont-levis : les jambes de son cheval s'y embarrassèrent dans les chaînes qu'il cherchait à couper, tout en recevant la grêle d'en-baut; alors son pauvre cheval fut enlevé, il se trouva fixé par les pieds, et attaché au portail , comme ces bétes carnassières clouées à la porte des châteaux, en forme de dépouilles opimes. Le généreux animal pleurait et hennissait lamentablement; enfin le bon Monestan donna l'ordre de baisser un peu le pont , et il tomba dans le fossé , oû il mourut sur-le-champ.

Qu'on juge, dis je, de la rage, de la furie et des imprécations du Mécréant ; il écumait et menaçait

<k ses poings le château ; il aurait voulu pouvoir voler pour franchir l'espace qui l'en séparait : la grêle devenant très-meurtrière, il fut contraint de se sauver à une distance où il n'y eût plus de danger Dans sa fureur il fendit la téle k un pauvre

cavalier de Kéfalein, qui, s'étant laissé désarçonner par son cheval, fut trouvé par terre... Cette cruauté fit trembler les Casin-Grandésiens, qui jetèrent un cri d'effroi !

Aussitôt la cavalerie rentrée, chacun reconnu, et le premier enivrement de la victoire passé, les trois ministres coururent donner au prince un rapport officiel de cette première sortie.

— Sire, s'écria Kéfalein en finissant le récit, nous n'avons perdu qu'un seul homme et j'eu suis au désespoir.

— Il y a de quoi, connétable, et la mort d'un de nos sujets , dit le prince, est un deuil pour nous...

— Ce n'est pas précisément sa mort qui m'afflige, reprit le connétable; mais, sire, il est tombé de cheval , et l'on peut croire que je l'avais mal instruit. Je vous assure, monseigneur, qu'il reçut ses quinze leçons tout comme les autres !...

— On priera Dieu pour lai ! s'écria l'évéque appuyé sur sa massue avec une fierté qui l'aurait fait prendre pour Hercule si le paganisme avait encore eu ses autels.

Monestan ne put s'empêcher de sourire, et ne chercha point à troubler le triomphe de Kéfalein , en disant que, sans son idée de mettre le feu aux

monceaux de bois, la cavalerie était cernée et perdue. -*

— Sire , continua le connétable enthousiasmé , depuis la charge d'Édesse , où vous me nommâtes connétable, on ne connaît pas dans l'histoire de la cavalerie européenne une charge aussi brillante !...

— Allons , messieurs , répondit le prince dont la figure respirait la joie , espérons des succès d'après un tel début !

— Sire , dit l'évêque , nous délivrerons Casin- Grandes à la première occasion.

Il est inutile de dire que cette victoire fit atteindre aux soldats du prince l'apogée du courage , et que l'espoir se glissa dans tous les cœurs, et se manifesta par des insultes que l'on adressa du haut des murs aux assiégeants battus et frémissants de rage.

Mais Enguerry venait de jurer qu'avant la nuit il serait maître de la forteresse, et qu'il vengerait la mort de ses soldats : la revue qu'il en achevait, lui prouva que cette sorlie lui en coûtait cent trentetrois de ses plus braves ; l'évêque pour sa part en avait mis douze au cercueil. Les précautions du Mécréant annonçaient un général habile, et rien ne pouvait empêcher cette fois que Casin-Grandes ne fût pris en cinq ou six heures.

Ces fatales dispositions se firent pendant que les défenseurs de la place déjeunaient pour prendre des forces, afin de voler à de nouveaux exploits.... Au moins ils n'en furent pas témoins, car les sentinelles

n'avaient pas assez de lumières stratégiques pour deviner les intentions du Mécréant.

Il commença par ordonner de couper de quoi cornbler le fossé , il disposa ses travailleurs de manière à ce que cet ouvrage marchât avec la plus grande célérité , et il distribua des soldats avec des boucliers, pour qu'ils préservassent les pionniers de la pluie de pierres; il enjoignit à ce corps de fuir à toutes jambes si Ton s'avisait de baisser le pont-levis; puis i) choisit parmi ses brigands une cinquantaine des plus déterminés , il les partagea en deux troupes , dont il donna le commandement à Nicol et à un autre de ses officiers : ces deux détachements , armés de haches , eurent Tordre de briser les chaînes du pont-levis, en cas de sortie, et de mourir plutôt que de manquer à cet ordre.

Enfin , il divisa sa troupe en trois corps ; il commanda aux deux moins nombreux de se cacher sous le feuillage touffu des premiers ormes de l'avenue , et d'appuyer, en cas d'une nouvelle charge, les détachements chargés de couper les chaînes , et , en même temps , d'essayer simultanément à séparer les Casin-Grandésiens de leur château, et de les

cerner Il se mit à la tête du troisième corps,

qu'il posta derrière les travailleurs afin de soutenir l'effort des assiégés , ou d'être tout prêt, si les Casin- Grandésiens renonçaient à une nouvelle sortie, à entrer dans la place lorsque le fossé comblé offrirait un chemin praticable , et que la porte serait enfoncée on brûlée.

Ces dispositions fatales aux assiégés étant tontes prises, et ces ordres exécutés , les travailleurs comblèrent le fossé avec une ardeur vraiment effrayante, et qui permit au Mécréant de croire qu'avant deux ou trois heures il entrerait à Casin-Grandes.

Quand l'état-major , c'est-à-dire quand Kéfalein , l'évèque et Monestan , revinrent examiner l'ennemi du haut des remparts, ils y revinrent ivres de leur premier succès, et chacun sait que l'ivresse de l'âme aveugle tout autant que l'autre.

Néanmoins ils ne furent pas aveugles en ce sens qu'ils aperçurent très-bien les dispositions et le plan du Mécréant; mais, tout en voyant le danger qui les menaçait, ils se flattèrent que leur courage suppléerait au nombre, et qu'ils chasseraient le Mécréant.

Cependant le fossé se remplissait avec une rapidité qui prouvait combien le sac de Casin-Grandes affriandait les soldats d'Enguerry. Les ministres donnèrent l'ordre de faire chauffer de l'huile, de l'eau , et de préparer des matériaux pour une vigoureuse défense : en même temps , ils commandèrent aux détachements qui gardaient les murailles latérales du château de redescendre dans les cours , et l'on discuta le moment favorable pour la défense.

— Une première charge nous ayant été si favorable , pourquoi ne (enterions-nous pas une seconde sortie? dit Kéfalein.

— Messieurs , répondit Monestan , rien que le plus héroïque courage ne peut nous sauver : que

nous fassions une sortie , que nous ne la fassions pas, notre perte est inévitable; mais, continua le courageux vieillard , je me confie à Dieu , et je me jetterai à corps perdu sur l'ennemi , préférant mourir , à voir la ruine du prince. En effet , notre porte va dans peu être livrée aux Gammes, et nous aurons beau accabler l'ennemi , rien ne pourra empêcher la porte de brûler. ...Sortons, messieurs? et vendons cher notre vie ! quant au prince , laissons faire au ciel !

L'évêque fut ému du discours de Monestan. « Monsieur le comte, reprit le prélat, tout n'est pas encore perdu, voici le plan que je vous soumets : dans peu d'instants le fossé sera comblé ; lorsque les soldats s'avanceront sur ce petit espace , on les accablera d'huile, d'eau, de pierres et de masses; quand cette ressource sera épuisée , nous abaisserons le poût-levis , et il écrasera tout ce qui se trouvera sous lui; c'est alors que nous ferons notre sortie : à notre suite , viendront toutes nos forces , divisées en trois corps, dont le premier se déploiera en aile pour garder le pont , et , croyez-moi , Dieu aidant, comme vous le dites, nous vaincrons!....

— Vaincre ou périr!... s'écria Réfalein en regardant la troupe et les remparts. Ce cri fut répété

Les forces Casin-Grandésiaquçs reçurent Tordre de se concentrer dans les cours, et il ne resta sur la tour du milieu que les femmes qui devaient accabler l'ennemi.

Le fossé comblé, l'armée du Mécréant se mit eu

devoir d'aller enfoncer le portail : là commença le triomphe des femmes : l'huile bouillante s'insinua dans les armures, et fit souffrir des tourments affreux aux assaillants qui moururent à la barigoule ; les pierres et les troncs d'arbres les écrasaient comme du linge sous le pilon, et le carnage fut si grand que leur constance les abandonna ; ils reculèrent.

— Lâches! s'écria le Mécréant, ils vont bientôt manquer du munitions ! Courage !

Les soldats retournèrent à l'assaut , mais les opiniâtres Casin-Grandésiennes démolirent les créneaux, et assommèrent les brigands Cependant

les pierres devinrent bientôt plus difficiles à extraire, elles ne tombaient plus qu'une à une , et les coups de hache retentissaient dans les cours, ainsi que les cris de joie des brigands.

Alors la cavalerie au complet et les trois corps d'armée étant disposés , l'évéque s'écria :

«Au nom de Dieu!... mes amis, du courage! c'est ici qu'il faut mourir ; alors souvenez- vous que les cieux vous seront ouverts , et si nous sommes vainqueurs , la liberté ! Baissez le pont!....

Sous l'horrible craquement de la machine , cinquante hommes furent écrasés, et leurs cris étouffés par ceux de l'escadron qui partit comme un boulet que vomit le canon : sous les pas des chevaux il ruissela, de chaque côté du ponl-levis , un fleuve de sang, qui s'écoula des cadavres pressés!.... En voyant cette manœuvre, le Mécréant s'écria : « Je triomphe!... A moi, brigands!.. »

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