‹ Clotilde de LusignanChapitre 34 sur 38 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Je nui» Lindor, ma naissance est connue.

Les mourants n'out besoin que d'une pièce d"or pour payer leur passage, >oilà pourquoi je t'ai légué ma fortune, ingrate Fanny.

(Huis. Watt.)

Helas ! c'estoyent des nopees, mais sans danses; C'était un het, mais lict sans acoordances : D'hymnes chantez, nul poète on n'y uit, Qui du sacré mariage escriuit.

( Makot, pointé d« Léandr*. )

Le chevalier ooir aida Clotilde à descendre de cheval; et toute la cour se rendit au salon rouge qui. à quelque chose près, était tout aussi brillant qu'auparavant. En traversant Casin-Grandes, chacun fut surpris de le retrouver absolument semblable; tout y avait repris sa place comme s'il n'y avait jamais eu de pillage.

L'on doit se figurer la joie du bon prince, en rentrant dans son palais ; il n'avait désormais plus rien à craindre de personne, et tout à espérer de la force et du pouvoir que paraissait avoir l'inconnu qui se présentait pour épouser Clotilde.

Ici, lecteurs, je puis dire avec Virgile, qu'il s'ouvre un autre ordre de choses; et je pourrais, tout comme lui, faire une invocation : il n'y aurait entre

nous deux que la petite différence qui se trouve entre le bien et le mal, et si je ne m'écriais pas :

Nunc âge qui reget Erato...

Tu valent , tu , diva, mone...

Major rerum mihi nascitur ordo.

je pourrais fort bien croasser dans mon délire :

« 0 muse nouvelle, pleine de jeunesse et de grâce, o qui présidez aux compositions romantiques! Muse, u qui dictiez à Goethe, son Werlher; à Staël , sa « Corinne ; Atala , René , Paul et Virginie , le Cor- « saire, daignez jeter un regard de protection sur ce « qui me reste à dire des amours de Clotilde et du « beau Juif! donnez-moi l'audace, la hardiesse! « élancez-moi dans les champs inconnus de l'idéal u et de l'immense, ou, mieux que tout cela, mettez « dans mon cœur cette exquise sensibilité, le charme « de la vie ! »

Amis, redoublez d'attention, le dénouement s'approche ; et c'est ici que je puis dire que la toile se lève pour le cinquième acte , et la dernière décoralion.

Quoique la nuit fût fort avancée , le roi Jean II , en entrantdans son salon, fut s'asseoir sur son trône ; les ministres l'entourèrent, et le vaste salon, magnifiquement éclairé, put à peine suffire à contenir les chevaliers et les principaux seigneurs.

Castriotet JeanStoub, à la tête des cent cinquante hommes qui, par l'enrôlement des brigands conver-

tis , composaient la garde du prince, remplissaient la salle d'armes et les escaliers, et jamais le château n'avait eu autant de grandeur et n'avait donné l'idée de la puissance royale comme en cet instant.

Le chevalier noir assis à côté du trône regardait tristement Clotilde; le chagrin profond empreint sur la figure de la jeune fille, et la douleur que trahissait son maintien , blessait l'âme généreuse du chevalier: prenant une résolution pleine de grandeur, il se leva, s'avança vers l'assemblée, fil signe de la main, et se retournant vers Jean II, il lui dit : « Prince, voici le moment d'accomplir votre pro- « messe ; mais , je ne vous en somme pas encore , et « j'attendrai les réponses de madame ! »

Regardant alors la princesse , le chevalier s'écria d'une voix retentissante :

« Clotilde, je vous rends à vous-même; vous êtes « libre, parfaitement libre, je ne veux être votre « époux que pour faire votre bonheur. Consultez donc « votre âme ! et voyez si vous m'apportez en dot , « non pas un empire , mais un cœur dont tous les « sentiments soient pour moi !.... M'aimez-.vous? >» A ces mots, qui surprirent l'assemblée, tous les yeux se tournèrent sur Clotilde; on la vit successivement pâlir et rougir : enfin, elle se leva , fit quelques pas, resta immobile, sans rien dire, mais prête à parler, et un singulier silence régna pendant quelque temps.

Alors, la chouette cria d'une manière si lamentable, que chacun en fut frappé, et tressaillit involon-

tairement : ce chant funèbre et comme solennel semblait être la réponse de la jeune fille.

Pour elle, en entendant cette musique augurale, un froid glacial pénétra tout son corps; elle regarda le chevalier noir, et répondit d'une voix tremblante et faible :

— La reconnaissance, sire chevalier

— La reconnaissance seule madame!... interrompit celui-ci d'un ton pénétré...

Clotilde, rougissant, et sentant combien son espérance était vaine, songeant que rien n'empêcherait le chevalier d'être son époux, reprit en ces termes; mais ses paroles dénuées, comme ses yeux, de cette chaleur que donne l'amour, tombèrent une à une :

— Je consens à vous donner ma main... sire chevalier, vous ne me devez qu'à ma propre volonté, et vous m'avez conquise par vos marques d'amour , et par vos services ; mais souffrez que je réclame un jour de solitude... Après quoi, sire chevalier, vous pourrez me conduire à l'autel ; et je jure qu'alors vous aurez une épouse fidèle , qui ne vous donnera jamais (le chagrin.

Aussitôt le chevalier, saisissant la main de la princesse qu'il serra avec toute la force du dépit, lui dit à l'oreille :

« Perfide !... 6 mille fois perfide! d'où vient donc votre pâleur?.... »

Clotilde, dégageant sa main avec un air de dédain, se recula de trois pas, et regardant le chevalier avec colère, s'écria :

— Je suis libre encore, sire chevalier, et ce n'est que dans trois jours que vous aurez le droit de m'interroger!...

— C'est vrai, madame, répliqua l'étranger; il parait que nous avons tous deux des secrets , car ce n'est que dans trois jours que les serments qui me font rester cacbé doivent expirer; mais du moins, continua-t-il enflammé de colère, je puis vous nommer votre époux.

Alors le chevalier, se tournant du côté du roi Jean II , du comte de Foix et du comte Enguerry, leva sa visière, et s'écria d'une voix sonore :

Je suis Gaston II, comte de Provence !

Le monarque tressaillit de joie, ainsi que ses ministres. Les plus vives acclamations accueillirent ces paroles, mais elles furent un coup de foudre pour Clotilde; elle tomba évanouie dans les bras de Kéfalcin, de Monestan et de l'évéque.

— Ramenez-moi dans la grotte du Géant s'écria-t-elle en délire, lorsqu'elle revint à elle, que je le revoie... Non, non, transportez-moi dans mon appartement.

La plus vive inquiétude régna dans l'assemblée, le comte de Foix entraîna dehors le prince Gaston en lui parlant avec vivacité, comme pour le calmer. Jean II seul était impassible sur son trône ; malgré son amour pour sa fille, le visage du monarque indiquait la sévérité. La nuit étant très-avancée, chacun se sépara en s'entretenant du singulier éva nouissement de la princesse , les uns le prenant pour

une preuve d'amour , les autres pour une marque d'aversion : la vérité est que Clotilde, en entendant le nom du prince, vit toutes ses espérances se renverser; l'impossibilité d'échapper à cette union commandée par la politique et la reconnaissance, devint palpable : jusque là, Clotilde avait conservé l'espoir du contraire; elle s'était flattée que l'incognito du chevalier noir couvrait un homme plein de qualités brillantes, mais de basse naissance, et que cette circonstance suffirait pour la sauver.

Les nobles hôtes du roi de Chypre se retirèrent dans leurs appartements, et le plus profond silence, le silence de la nuit envahit le château

Castriot et Jean Stoub veillent dans la galerie, et leurs pas seuls retentissent sous les voûtes... je me trompe l on entendait encore le murmure de plusieurs voix confuses qui résonnaient dans le cabinet du prince.

En effet Jean II , en rentrant dans ses appartements, fit appeler ses ministres; et, au milieu de la nuit, il se tint un conseil tellement secret, que rien n'en ayant jamais transpiré, je me vois, comme historien, dans le plus grand embarras; je ne sais ni ce qu'il y fut agité, ni les discours, ni les opinions des trois ministres; tout ce que je puis dire, c'est que Trousse, Josette, Bombans, furent successivement éveillés et introduits dans le sein du conseil par les soins du premier ministre. Mais Castriot ayant menacé de couper la tête à ces trois personnages, s'ils ouvraient la bouche pour parler de Neph-

taly, il est à croire que si ce fut sur Clotilde que roulait le conseil, le roi et les ministres ne purent pas tirer grande lumière des révélations de ces trois serviteurs.

Revenons à la princesse. Appuyée sur les bras de la fidèle Josette et de Marie, elle avait regagné lentement son appartement. Arrivé à l'entrée, Ton ne put ouvrir, la clef manquait : partout on la chercha, mais vainement , elle ne se trouvait point. Clotilde, succombant à sa fatigue morale et physique, s'assit sur une des marches de l'escalier, pendant que l'on s'enquérait de cette clef par tout le château. Tout à coup la princesse, en arrêtant ses yeux sur les dalles de marbre de la galerie, aperçut la clef, adroitement placée dans le léger espace qu'il y avait entre le bas de la porte et les dalles. Elle la montra à Marie, qui se baissa , la prit et ouvrit l'entrée des appartements. Clotilde s'y précipite et court à sa chambre : ô surprise !...

Les étoffes précieuses qui garnissaient la grotte du Juif, transportées dans la chambre de Clotilde, en tapissaient les murs; elles étaient disposées avec un goût admirable, et se rattachaient par intervalles à des boutons d'or qui brillaient sur cette tenture rouge, en produisant à l'œil un effet enchanteur qui plaisait par une certaine grâce indéfinissable.

La princesse foulait aux pieds le lapis de Perse du Juif; elle aperçut sur un magnifique prie-Dieu son évangile de vélin dans lequel les fleurs qu'elle y mit ja-

dis étaient conservées, et le livre ouvert à cet endroit.

Sur un autre meuble favori, elle vit ses vases de cristal garnis de fleurs qui répandaient une odeur suave; les trépieds d'or du Juif, placés aux quatre coins sur les mêmes colonnes de la grotte du Géant, exhalaient un reste de fumée odoranle; du milieu du plafond pendait la lampe remplie d'huile parfumée ; et, au centre, s'élevait une riche table d'ivoire et d'or, sur laquelle le magnifique luth de Nephtaly remplaçait celui de la princesse qui fut brisé iors du pillage.

Les vases murrhins, l'or, les pferreries, enûn toules richesses du Juif embellissaient la demeure de Clotilde; des rideaux d'une étoffe inconnue, légère comme le vent, douce comme la soie , blanche comme le lait, et disposés par le dieu du goût, jetaient un éclat charmant; le lit était une féerie, l'ameublement un enchantement, et le tout, brillant comme l'écaillé de nacre d'une perle orientale où se jouent les plus belles couleurs.

Après avoir admiré ce gracieux ensemble avec avidité, la princesse aperçut, sur une chaise, un sabre turc de Damas dont la poignée était enrichie de pierreries; elle s'approche et lit dessus : « Nephtaly à Castriot. »

Elle prend le sabre, sa main blanche et débile le tire hors du fourreau... Il semblait voir Vénus, au milieu de son boudoir, jouant avec les armes de Mars ! . . . Clotilde s'écria dans un tendre ravissement : « Il n'oublie rien »

Cette parole fut de l'hébreu pour la pauvre Marie, qui regardait sa maltresse avec étonnement. Clotilde, tombant sur une chaise, mit sa jolie têle dans ses mains, et dit avec l'accent d'une profonde douleur :

— a II m'a légué ses richesses, il est mort!... cela seul devrait me l'indiquer ! » Et des torrents de pleurs inondèrent les joues de la jeune fille; sa fidèle nourrice l'imita.

— Mon enfant, rassurez-vous ! disait Marie, si tu veux qu'il vive, il vivra !... il existe.

— 11 existe!... répéta Clotilde, il existe!... et d'où le savez- vous , ma bonne Marie? ah parlez!

parlez! que vous êtes coupable de me le laisser

ignorer!... vous le savez... et vous ne calmez pas

ma douleur! Parlerez-vous, cruelle?... où l'a-

vezvous vu, d'où le connaissez- vous?... parlerezvous?...

— Mais qui?... demanda Marie.

— Vous l'ignorez donc?... repartit Clotilde, et c'est pour me consoler que vous me disiez qu'il existait... Ah, nourrice, de pareilles consolations sont plus funestes que la vérité!... dites-la-moi si vous la savez!... dites 1...

Après ces paroles, prononcées avec une extrême volubilité, la princesse, en délire, parcourut sa ' chambre en baisant le luth , les fleurs , le sabre , la pourpre, tout , et disant : • C'est lui!... 11 a touché cela!... son charme y réside!... 0 Nephtaly, ces ornements sont presque toi!.. »

— - Nephtaly !... s'écria Marie épouvantée.

La princesse, en voyant son fatal secret découvert, devint stupide, elle resta comme si la lëte de Méduse l'eut pétrifiée ; et , les yeux égarés , s'avançant lentement, elle dit ces paroles avec des inflexions de voix différentes :

— Nourrice, tu m'aimes n'est-ce pas?

Marie s'empressa de répondre par un signe de

tète.

— Eh bien !... ma bonne Marie, ensevelis ce nom chéri dans ton cœur, comme dans une tombe ! gardemoi le secret!... ou sinon , je mourrai de douleur, vois-tu!...

A ces mots, Josette entra et fut frappée d'étonnement à l'aspect de l'éclat et de la beauté de ces lieux, et elle s'écria innocemment :

— Ah , madame , il faut avouer que le prince a des recherches bien délicates!... c'est un temple.

— Sans divinité !... ajouta la princesse d'un ton plaintif, et elle s'assit à côté des fleurs qui garnissaient les vases de cristal.

Josette, heureuse de posséder son cher Jean Stoub, fit avec une merveilleuse promptitude son service accoutumé auprès de la princesse , sans trop prendre garde à la profonde mélancolie empreinte sur son visage , mélancolie voisine de l'aliénation. Quand on songera que, pour Josette, cette nuit déjà avancée était, en quelque sorte, la première nuit des noces, on excusera, j'espère, la pauvre petite gourmande Provençale , et le dépit qu'elle

manifesta en entendant sonner minuit lorsqu'elle sortit de chez la princesse.

Quant à la mauvaise humeur qu'elle témoigna lorsque le comte de Monestan la vint arracher des bras de son époux, pour l'entraîner au conseil... je pense que tous ceux que l'on réveille au milieu de leur sommeil ne sont pas très-contents; et , si l'on savait au milieu de quoi Monestan vint interrompre la jolie Provençale , toutes les femmes se récrieraient sur l'inconvenance de Monestan, et peut-être sur celle que je commets en dévoilant de pareils forfaits qui pourraient servir de vengeance à des maris malévoles.

Aussitôt que la princesse fut seule, elle s achemina vers l'entrée de ses appartements, où Castriot était couché sur le seuil de marbre. Au bruit soyeux des vêtements de la jeune fille, l'Albanais se lève, en mettant la main sur ses armes; Clotilde, regardant le soldat fidèle, lui fit signe de la suivre par un doux mouvement de son index, qu'elle replia gracieusement vers son charmant visage.

0 ma maîtresse adorée, tâchez d'imiter la finesse et l'enchantement de ce signe magique, et rien ne vous résistera !...

L'Albanais suivit la princesse, et Clotilde, refermant la porte de sa chambre, lui dit d'une voix émue en lui présentant le sabre turc damasquiné en or : « Tenez, Castriot, voici ce que Nephlaly vous lègue..»

— Lègue, madame, Nephtaly n'est pas mort!...

et c'est Jean Stoub qui le sauva au péril de sa vie !..

— Castriot !... Et Clolilde s'assit sur un fauteuil. Le faible tissu de sa peau ne suffisait pas à contenir les torrents de bonheur qui faisaient mouvoir son sein et tout son sang. «Castriot !... reprit-elle d'une voix doucement entrecoupée , dans ce que j'ai de plus riche et de plus précieux , vous choisirez ce qu'il y a de plus brillant , et je vous le donne pour vous et Jean Stoub : et , pour que vous vous souveniez à jamais de ce moment de ma vie , tiens , fidèle Albanais!... Et elle embrassa les joues noirâtres de Castriot, qui resta immobile de plaisir, comme saint Jean dans Pathmos en voyant les cieux se dérouler.

— 0 ma bienfaitrice !... et Castriot , se prosternant , frappe le tapis de son front , — vous êtes un ange!... vous pardonnerez à votre serviteur... tel grossier que je sois , je crois avoir deviné que Nephtaly vous est cher ! ...

— Castriot!... je l'aime, je l'aime .mon ami... répondit-elle comme égarée.

— Comment! ce Juif?...

— - Castriot, vous m'affligez!...

— Tuez-moi donc, madame!... Et l'Albanais présenta son sabre et sa tête.

— Songez, Castriot, que je ne puis vivre sans lui , que la nature nous destina l'un à l'autre !... il est si beau!.... son âme est si pure !... nos cœurs s'entendent!... ah, j'en mourrai de douleur!...

— Vous mourrez! s'écria l'Albanais en se re-

levant et reculant de trois pas, vous mourrez!...

— Oui, Castriot, puisqu'on Ton veut que j'épouse le prince Gaston.

— Vous mourrez!.... répéta l'Albanais.

— Oui, reprit la princesse.

Castriot , plongé dans une réflexion profonde , se retira à pas lei\ts en caressant la poignée de son nouveau sabre. Les présents, donnés délicatement, font sur notre âme un singulier effet : Castriot pensa tout le reste de la nuit au beau Juif.

Lorsque l'Albanais eut quitté la chambre deClotilde, elle courut, poussée par l'amour, à la fenêtre qui donnait sur la Coquette, pour revoir la rocaille chérie. Elle tire la mousseline, ouvre la croisée, et aperçoit Nephtaly couché sur un manteau de pourpre : sa belle tête penchée , et dormant du doux sommeil de l'innocence, était dans une pose si gracieuse, qu'on l'aurait pris pour le bel Endymion contemplé par la Lune amoureuse.

Au faible bruit de la croisée, il s'éveille, tressaille, et pâlit de joie en reconnaissant sa bien -aimée. Quant à la princesse , muette , interdite , joyeuse, elle était là comme si elle n'y était pas, oublieuse du temps, des circonstances, de la nuit, de la fatigue , de tout ; elle ne voit , ne sent qu'une seule chose, son cher Nephtaly, Nephtaly qu'elle croyait à jamais perdu! Nephtaly dont les yeux éloquents et pleins de flamme la dévoraient, Nef^aly qui portait fidèlement sur son sein le gland d'argent , talisman d'un amour immortel ; enfin , elle ressem-

blait à l'âme d'an juste , qui , s'éveillant de son long sommeil de mort, aperçoit l'Éternel.

11 faut avoir aimé, pour se faire une idée de ce moment plein d'un charme Paradi&ien! Ils furent longtemps sans pouvoir parler, et comme cherchant à s'identifier avec le bonheur. Le danger imminent qui menaçait leurs amours contribuait singulièrement à remplir cet instant fugitif d'une mélancolie qui n'était pas sans charme.

Enfin Nephtaly s'écria le premier d'une voix doucement accusatrice :

— « Clotilde ! le chevalier noir a traversé la contrée en vous montrant à tous les yeux comme sa conquête , et vous abandonnerez sans doute le pauvre Nephlaly! Aussi, devant que de mourir, je

vous ai légué tout ce qui m'appartint; allez ingrate,

soyez heureuse! voilà le seul vœu que forme

Nephlaly mourant : et « Clotilde!... » voilà le dernier mot qu'il prononcera.... pensezà lui , il mourra content.

— Nephtaly, je.vousaime !... s'écria la jeune fille d'un ton de reproche, même plus que je ne le dois !... et, me souvenant de mes serments et de ta promesse, je viens d'obtenir un jour de répit. Tu m'as dit naguère, qu'au dernier moment, la veille d'être l'épouse d'un autre, tu saurais nous unir!... accomplis ta promesse!...

— 0 '»altresse chérie! ô vierge adorée!....

reprit Nephlaly, il est donc vrai que tu m'aimes!... que lu m'aimes d'un véritable amour

— Tu me fais injure! en peux-tu clouter,

quand mille fois je l'ai laissé voir ?... mille fois mes yeux l'ont dit, mille fois ma bouche l'a prononcé.

—Hé bien, Clotilde, nous serons unis !... mais ne permettras-tu point à ton fidèle amant de prendre un faible gage de la tendresse ?

Aussitôt il jette la corde, l'amoureuse Clotilde , entraînée par sa passion, l'attache, et le Juif se trouve en un clin d'œil dans la chambre de la princesse*

— 0 mon épouse!.. . ma fiancée chérie , jurons devant le Dieu de tous les hommes , qui nous écoute, jurons d'être l'un à l'autre , et de ne jamais nous séparer.

— Je le jure!.... dit Clotilde, avec une charmante naïveté et en regardant Nephlaly d'un air indéfinissable , tant il renfermait d'idées.

— 0 mon amour ! le ciel a reçu nos serments , nous avons la nuit pour témoin... et son flambeau est notre torche d'hyménée; entends-tu les anges applaudir, par leurs concerts divins, au bonheur d'un ange qu'ils envoyèrent ici-bas? 0 amour!...

Le Juif, enivré, déposa lentement sur les lèvres de son amante enflammée le premier baiser des amours, ce baiser plein de charme, ce baiser plus doux que ceux des colombes , ce premier chaînon delà chaîne amoureuse, suave, joliette, qui lie notre premier âge, enfin ce commencement du léger, du brillant tissu des amours.

Ce chaste baiser, que dis-je, chaste!.... Nephlaly

brûlait, comme Hercule couvert de la robe de Néssus, du feu qu'allume tout ce que nous pouvons ressentir de désirs!... Mais Clotilde!... Ah ! Clotilde, succombant sous Je poids de cette volupté inconnue, ivre , bouillante, échevelée, car sa tête penchée sur le col d'ivoire de l'Israélite laissait aller ses noirs cheveux qui se mêlaient à ceux de son amant; Clotilde, renversée par le bonheur, comme saint Paul par le rayon de la gloire de Dieu , ressemblait à une Pythie mourante sous les efforts d'Apollon : puis revenant à elle , elle noya ses regards languissants dans ceux du fougueux Nephlaly ; et , tout en jetant les cris inarticulés que lance le plaisir, elle laissa tomber cette phrase, céleste pour un amant : «Ah! que je suis heureuse!....» Tous deux brûlaient d'amour, et leur sang enrichi d'une chaleur pénétrante afflua dans leurs veines trop étroites1....

— Nephtaly, va-l'en!... ta présence me fait trop de mal!... Et, tout en reprenant ses cheveux, elle ne peut se défendre du plaisir de caresser légèrement, oh bien légèrement! la chevelure noire du bel Israélite.

— Adieu donc, Clotilde! à demain soir!... oui, mon amour, je m'introduirai dans le château, je viendrai dans ton appartement : et , c'est en présence de Castriot et de ta fidèle nourrice, que je veux consumer avec toi le charme de nos dernières amours...

Et le Juif ayant encore cueilli un doux baiser, plus lent que le. premier, plus ressenti, plus sa-

voureux, s'élança sur sa corde et* rejoignit sa rocaille.

Vainement Glotilde se coucha, vainement elle voulut sacrifier au sommeil; son âme avait trop bien reçu l'empreinte brûlante de la volupté, le mouvement était donné , elle ne pensait qu'au beau Juif, le désirait, l'appelait même!.... et, dans l'ignorance des délirants plaisirs de l'amour, son imagination, mobile et vagabonde, s'élançait dans le champ de l'idéal, s'y égarait; tantôt feignant de dormir comme pour se tromper elle-même, elle restait immobile sur sa couche virginale; puis, elle la fatiguait vainement sans trouver le repos; enfin, poussée par la curiosité , l'amour, le désir, elle courait en fanatique regarder par la croisée le beau Juif, qui ne dormait pas plus qu'elle.

— Il est là!... se disait-elle, il pense à moi !... et la fureur se glissait dans son âme en songeant qu'ils étaient plongés dans un abîme.

L'aurore la trouva dans cet état , elle entr'ouvrit la croisée , et le parfum des fleurs nouvelles, cueillies par Nephtaly, embaumait les airs : le Juif lui adressa une prière matinale comme à une divinité.

— Nephtaly, dit-elle, nous n'avons plus que ce jour, demain il faut que je marche à l'autel.

— Clotilde, répondit l'Israélite, regarde!... regarde bien le soleil se lover, et vois comme il s'élance dans les cieux, admire le firmament azuré, , le parc, la verdure, les bois, enfin toute la nature!... nous ne la verrons plus longtemps!... notre

dernier soleil se lève , et toi, ma bien aimée, mon épouse fidèle , à chaque heure du jour, mets la main sur ton tendre cœur, et dis en le sentant battre : « le sien est /à..w » autant en ferai-je de mon côté!...

A ces mots le Juif saisit sa corde et regagna la crevasse en envoyant à Clotilde des baisers qu'elle lui rendit sur les ailes des fidèles zéphyrs de l'aube matinale.

Quand il fut disparu, elle écouta le bruit léger de ses pas sur le sable et n'entendant et ne voyant plusf rien, elle resta dans la même attitude, sentant le divin parfum des fleurs, et pensant aux paroles funèbres de son bien-aimé...

Josette la trouva dans cet attitude

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