CHAPITRE XXX
Parlcrct-vous , ma fille?
( U Roi Uar.) Souvent le malheureux songe à quitter la vie.
S'ils n'ont point le bonheur, en eat-il sur la terre?
{Éléai**.)
Et l'ornement et principale cure
De ceste feste , estait la nuict obscure.
( M a rot , pointé de Léandre. )
Ils y plongent ensemble et le fer et la mort.
( Asnai de Chisikb. )
La joie des amours brille sur le visage de la fille des Lusignans ; elle chante , marche , sourit avec l'air de la déesse de Paphos : Josette ne conçoit pas ce changement, mais la nourrice aperçoit, d'un coup d'oeil, d'où vient le coloris nouveau qui s'est infusé dans le tendre incarnat des joues de Clotilde.
Avouons-le ! tous les sentiments extrêmes sont plus ou moins des folies , et surtout l'amour ; aussi la princesse avait-elle tous les diagnostiques de la folie , ce guide aveugle des aveugles amours.
Au milieu de ce délire, Trousse arrive dans les appartements de Clotilde, et, d'un air sinistre et composé, vient chercher la jeune fille de la part du roi son pére.
Ce message inusité frappa de terreur Clotilde, qui suivit en silence les pas du docteur.
Elle traversa la galerie , la salle des gardes , le salon où déjà le chevalier noir, les ministres, les seigneurs formaient une foule empressée. A son approche , le murmure des conversations cesse ; un murmure flatteur s'élève , on se range , et Glotilde marche, au milieu d'une haie respectueuse, en recueillant les hommages de chacun : quand elle arriva près du chevalier noir , elle lui tendit gracieusement la main en souriant; et cet amant, au comble de la joie, y déposa un baiser de feu. En entrant dans le cabinet du roi , Clolilde entendit le murmure d'étonnement se prolonger comme le bruissement des vagues après un orage.
Trousselaconduisitgravemenljusqu'à lachambre du prince ; et, entrouvrant la porte , il s'écria de sa voix clairette : a Madame la princesse de Chypre. »
Clolilde trouva son père assis sur la chaise de Mélusine; son visage avait une expression de sévérité qui ne disparut point quand elle entra; il ne la pria point de s'asseoir, comme il le faisait ordinairement ; et Clotilde resta debout dans une attitude respectueuse : le vieillard laissa s'écouler un instant de silence, que sa fille n'osa point interrompre; puis Jean II , se tournant vers l'endroit où il entendait le sein de Clolilde murmurer doucement , dit d'un ton lent et grave :
— Mademoiselle, ne croyez pas que votre conduite nous ait échappé; elle a donné lieu à bien des conjectures; et, soit comme père , soit comme
descendant des Lusignans, nous devons l'examiner.
Soyez bien convaincue, ma fille, de notre tendresse pour vous, et répondez franchement à votre vieux père! Quelle fulvotreintenlionenretardant la célébration devotrehymen avec le prince Gaston?...
— D'y réfléchir , monseigneur*
— Glotilde, si vous l'aimiez, vous n'auriez pas cherché à réfléchir.... N'usez point de détours... ce n'est pas là votre motif.
Clotilde rougit et garda le silence; elle aurait voulu se trouver à cent pieds sous terre; alors la vie lui parut d'un poids insupportable : regardant les cheveux blancs du prince, elle restait dans une fixité d'incertitude, vraiment poignante, et sa conscience lui faisait de cruels reproches.'
— M'avez-vous compris? répéta le monarque.
— Oui, monseigneur; mais quel que soit ce motif, ne vous suffît-il pas que demain j'épouse le comte de Provence?
— Non, mademoiselle, si l'honneur des Lusignans est compromis par votre conduite ou l'état de votre cœur, cela ne suffit pas!... Ah! Clotilde, reprit le monarque avec un accent de bonté , comment se fait-il que vous redoutiez votre père, que vous ne l'ayez pas rendu votre confident?... Craignez-vous ma sévérité ? Ne vois pas le monarque, vois un père indulgent, ma fille ! parle! et, si des peines affligent votre jeune cœur , je tâcherai de les calmer, la vieillesse a de l'expérience!....
— Écoutez, mon père, l'honneur est cher et passe avant tout, n'est-ce pas votre maxime favorite?
— Oui, ma fille.
— Hé bien, mon père, s'est-il dans notre illustre famille trouvé des traîtres?
— Jamais !... répondit le monarque avec orgueil.
— Ne tachons donc pas cette candeur héréditaire!... si je parlais, mon père, je trahirais un
malheureux! un malheureux qui compte sur
ma parole, qui s'y repose comme sur un autel de bronze !
— Clotilde, le sein d'un père , semblable à celui de la divinité , doit connaître les moindres pensées et les moindres actions de ses enfants.
— Monseigneur, c'est vrai ; mais si dans votre jeune âge vous aviez promis le secret à un ami malheureux, appelé par mon aïeul, pour le révéler, l'auriez-vous fait?... »
Le monarque garda le silence ; mais irrité et rendu plus curieux par la résistance de Clotilde , il s'écria : « Allez, mademoiselle, vous n'aimez pas votre père, et vous devriez avoir honte de prononcer ce nom... »
— Voilà ce qu'eût dit mon aïeul!... répliqua la jeuue fille, en riant, pour donner le change ; et elle embrassa le front du vieillard.
Mais celui-ci la repoussant lui dit : « Indigne fille, je sais ce.qui a perverti votre cœur... C'est un autre amour!.... et qui ne devinerait pas? Depuis quinze jours n'ai-je pas entendu cent ballades d'a-
mour? ne me rappelé-je pas le froid accueil que vous fites au comte de Provence , les événements du tournoi, le chevalier inconnu, et surtout vos paroles entrecoupées, vos soupirs, votre agitation, votre inquiétude , et ce que vous disiez il y a trois jours
dans ce cachot où nous avons manqué périr!
vous bénissiez la mort. »
— Mon père!... de grâce, cessez vos remarques, craignez de les continuer.
— Hé quoi, ma fille ! je crois remettre, entre les
bras d'un époux , une vierge de cœur et je me
trompais! Dites-moi sur-le-champ le nom de
celui qui surprit votre amour ! je le veux ! je l'ordonne !
— Mon père, s'écria la jeune fille en inondant de pleurs la main de son père ; oui, je vous le dirai !... mais demain, n'exigez rien de plus; n'est-ce pas assez que votre fille soit malheureuse ? ayez un peu de pitié pour elle!... ô mon père!...
Le vieillard , séduit par les larmes de sa fille , réfléchit un instant et lui dit : « Eh bien soit, j'y consens , ma fille , relevez- vous ! mais gravez dans votre âme que demain je veux que la chapelle du château reçoive vos serments, tout l'exige avant votre père...
— Mais ne l'ai je pas promis!...
— Eh bien ! quel espoir nourrissiez-vous donc !.. . si cela doit être, soyez plus affable avec votre époux et ne donnez pas lieu à des remarques qui nuisent à notre caractère.
Clotilde soupira; et le monarque ému prit la main de sa fille et lui dit d'un ton de père : « Tu es donc malheureuse?... »
La jeune fille , posant sa tête contre celle de son père, versa un torrent de larmes.
— Oh! oui, beaucoup, mon père!...
— Mais, ma fille, il faut rompre cette union.
— Jamais... répliqua Clotilde, hélas ! j'aime sans espoir! et... je me résigne!...
— Pauvre enfant !... sèche tes larmes , le temps guérira ta blessure, laisse-moi croire que le prince Gaston te rendra heureuse.
Alors le monarque, prenant le bras de sa fille, parut au salon , où chacun s'empressa de lui faire sa cour. Clotilde s'appuya sur le bras du chevalier noir et lui dit quelques paroles douces , mais qui ressemblaient à ces potions calmantes que les médecins donnent aux mourants pour adoucir leur agonie.
La journée se passa sans autre événement; le chevalier noir fut d'un tel empressement auprès de sa fiancée et marqua tant d'amour, par ses soins, que si les yeux de la princesse n'eussent pas été aveuglés, elle l'eût trouvé tout aussi séduisant que Nephtaly, tout aussi beau , tout aussi digne d'être aimé. Mais le bandeau de l'amour est si épais , si redoublé sur nos yeux !...
La princesse , tout en répondant aux attentions amoureuses du prince, ne cessait de caresser de l'œil et de jouer avec le bouquet de fleurs qu'elle
avait sur son sein, et elle pensait à la fête brillante que Ncphtaly donnerait à son cœur lorsque la nuit serait venue.
Il est impossible de rendre le tableau mouvant qu'offrait le château de Casin-Grandes ; Taillevant, Bombans et les officiers ne savaient où donner de la tête pour la cérémonie du lendemain , et tout respirait le mouvement et la joie. Les nobles hôtes du roi de Chypre eux-mêmes s'apprêtaient pour briller et se surpasser à cette éclatante solemnilé; et, jaloux de prouver à leur souverain leur empressement, ils allaient et venaient sur la route, cherchant, apportant leurs richesses et leurs habits les plus pompeux !
Enfin cette nuit, tant désirée par Clotilde, arriva : elle s'échappa dû salon comme furtivement , et l'on n'osa pas la retenir, car, de tout temps , on a respecté les volontés des jeunes filles la veille de leurs noces; aussitôt qu'elle eût disparu, chacun l'imita. En effet, Clotilde, dans ce salon, était la clef de la voûte; une fois tombée, tout se sépare : et, ce jourlà , le sommeil envahit le château beaucoup plus vile qu'à l'ordinaire, comme c'est naturel la veille d'une grande fête...
Tout repose, excepté Clotilde , Josette, Marie et Castriot qui sont réunis dans les appartements de l'infortunée princesse de Chypre.
Clotilde voit arriver l'heure à laquelle Nephtaly • doit venir, avec un effroi dont elle n'est pas maitresse; son cœur tremble, palpite, et elle regarde fréquemment la porte , ou prête l'oreille à de vains bruits qu'elle croit entendre et que personne n'entend.
— Josette, dit-elle, je veu* une plus belle parure que celle que je porte en ce moment! ma fille, revétez-moi d'une tunique bleue à glands d'argent, d'un cothurne rouge, d'une robe blanche comme la neige;... retenez mes cheveux captifs sous des bandelettes blanches, ainsi qu'elles étaient disposées le jour où je rencontrai ce pauvre Juif... Rassemblez tout ce que l'art de la toilette et mes trésors ont de
pl us recherché; songez, ma fil le, q ue je veux plaire !.. .
— Mais, madame, il n'est pas encore temps!.,.
— Fais ce que l'on te dit ! lui répliqua Marie.
— Ma bonne nourrice , reprit Clotilde , en s'asseyant devaut un miroir contenu dans une bordure en filigrane; ma bonne nourrice, allumez les bougies des quatres torchères, les flambeaux et surtout cette lampe d'argent remplie d'huile odorante !... que tout resplendisse et que tout soit brillant!
— Oh! Josette, dit-elle en s'adressant à la jeune Provençale, arrangez mes cheveux noirs en boucles plus arrondies! qu'elles tranchent, par leur jais, sur l'albâtre de ma peau ! qu'elles se jouent au-dessus de mes yeux!.,.
Nourrice , viens placer mes bandelettes blanches sur ma léte!... toi seule connais cette coiffure, fille
de fa Grèce ; surtout , ma mère , entoure-moi d'un voile aérien !... J'en avais un , ce jour-là , pour me garantir du soleil?... mais aujourd'hui, je veux l'avoir, pour qu'il soit foulé !... je veux que tous ces charmants apprêts soient comme ceux d'un festin dont il ne doit point rester de vestiges...
— Josette , mon enfant , n'oublie pas les parfums!... Et, de ses doigts légers, la princesse donne, à droite, à gauche , le dernier coup de main à l'élégant édifice de sa parure.
« Castriot , dit-elle en se retournant et en lui souriant, allumez le feu de ces trépieds d'or! que l'encens fume ! Jamais les sacrifices ne se font sans encenser le Dieu.
•t Mes amis, leur demanda-t-elle en se levant et se regardant dans le fidèle miroir, suis-je belle?... »
Ils se récrièrent unanimement, et Clotilde fit quelques pas dans sa chambre en essayant sa parure.
u Maintenant , Josette , dit-elle , remets tout en ordre ! qu'il n'y paraisse plus , que rien n'interrompe la beauté de ce lieu.
« Sors mon enfant !... Adieu ; viens que je t'embrasse!...»
— Àh ! madame , vous êtes brûlante !...
— C'est vrai... Tiens , Josette ; prends cette riche ceinture ! prends aussi ce diamant !... je te les donne. Josette!... ajouta-t-elle en lui prenant la main, tâchez que le souvenir que vous garderez de moi ne soit point tnuable!... pensez quelquefois à Clotilde... et... priez pour elle!....
Josette se mit à pleurer et dit en sanglotant : «Ah! madame, est-ce que vous me renvoyez?... Pourquoi donc tous ces apprêts et ces paroles dont le seul accent m'attriste? »
— Ce n'est rien, ma fille, répondit la princesse avec un sourire légèrement sardonique. Ne vois-tu pas que Clotilde va périr pour renaître comtesse de Provence!....
— Ah I si ce n'est que cela, madame, reprit Josetteen essuyant ses yeux, je n'ai qu'à me réjouir...
— Adieu donc, Josette ! Et la princesse embrassa la fille de l'intendant: puis, saisissant une bourse pleine d'or, elle lui dit. «Prends encore ceci ! je veux que rien ne manque à ton bonheur! »
Josette sortit lentement et en retournant plusieurs fois la tête pour voir Clotilde, qui s'assit sur une chaise en posant sa tête souffrante dans sa jolie main. Restée seurfe , elle regarda tristement Castriot et la fidèle nourrice, et elle leur dit avec un accent de mélancolie :
— Mes amis , la jeune rose va s'effeuiller ! car, maintenant, je comprends les paroles de mon bienaimé!.... Vous nous élèverez un même tombeau, n'est-ce pas?... et toi, Castriot, tu viendras arroser les fleurs qu'aura plantées Marie parmi le gazon ; nos cendres les animeront... Respirez-les quelquefois!... l'odeur en sera douce ! . . .
A ces paroles , Castriot jeta des regards farouches sur tout ce qui l'entourait, et Marie se mit à pleurer à chaudes larmes....
— Hé quoi ! continua la princesse, je veux faire un dernier repas çt savourer la vie avec lui!... Marie, ne me refuse pas ! les prières des mourants sont sacrées!... Va, cours chez Bombans, apporte de quoi composer ce festin du départ, et surtout, apporte les vases les plus précieux.... Je veux entourer ma fin de tout ce qu'il y a de plus brillant, de plus beau dans la nature et dans le cœur de l'homme; une jeune mort doit être voluptueuse !...
La fidèle nourrice ne tarda pas à reparaître avec ce que demandait Clotilde. On plaça, sur une table d'ébène et d'argent, une serviette pel uchée et à frange d'or, que Clotilde parsema des fleurs du bouquet de l'Israélite.
— Il faut tout effeuiller, tout flétrir.... dit-elle. Les plats d'or et les fruits de l'art de Taillevant
brillèrent bientôt sur la table, ainsi que les cristaux ciselés : on alluma des flambeaux ; et Clotilde, posant alors une couronne de roses sur sa tête, s'écria :
m Caslriot , n'est-ce pas toi qui dois introduire mon bien-aimé?... Pourquoi ne vient-il pas? est-ce à moi de l'attendre!... oui, car je Paime le plus !... Nephtaly, je le souhaite!.... arrive avec tous tes enchantements, arrive promptement, nos heures sont comptées, la moitié du sable de mon horloge est consommée, il est minuit ! . . . Viens; tout est prêt, le temple, la fête, l'autel, la victime, les festons. Va, Castriot, va à sa rencontre ! >»
L'Âlbanais pleura de rage en entendant ces mélodieux accents, le chant du cygne.
— Je voudrais être plus belle !.. mais... je le suis assez!... dit-elle avec un léger sourire, puisqu'il m'aime!... Et elle se mit à parcourir sa chambre en admirant le luxe , la propreté , la grâce de ce lieu ; puis elle s'écria encore :
— C'est trop beau pour une tombe ! die sera comme nos amours, suave, délicieuse, brillante et funèbre!...
Tout à coup , des pas légers retentissent dans la galerie : la première , Clotilde les entend ; elle court , elle vole, elle est dans les bras de Nephtaly . Elle jette avec grâce ses bras d'ivoire autour de l'albâtre du col de l'Israélite; leurs têtes semblent se confondre ; ils marchent lentement appuyés l'un sur l'autre, sentant battre leurs cœurs, et le Juif pressa contre son sein tumultueux la gorge divine de la princesse qui, semblable à la rosée matinale, rafraîchit son âme.
En proie à cet accès d'amour, ils arrivent, s'asseyent sur une espèce de divan en se tenant par la main, et ils se penchent l'un sur l'autre: pas un mot, pas un geste, mais des larmes!.... Ah! des larmes brûlantes de désirs de part et d'autre, et puis de ces longs regards d'amour qui rendent ivres!..
Le Juif exhale l'ambre, les choses les plus précieuses le parent; il n'a plus sur son sein la roue infamante, mais le gland sacré de la tunique de Clotilde et Fécharpe diaprée que broda l'amoureuse jeune fille; enfin, les boucles de ses beaux cheveux noirs ne
sont plus flétries par le bonnet vert à cornes rouges.
Heureux de pouvoir satisfaire leurs désirs , sans être avares de leur joie, ce n'est plus à la dérobée, et en tremblant , qu'ils se regardent et qu'ils se parlent; mais ils se roulent dans la volupté, ainsi qu'au printemps de blanches colombes voltigent de branche en branche, et savourent les plaisirs.
— Clotilde!... tu es à moi, s'écria Nephtaly, rien ne trouble nos caresses : ô mon amour , laisse-moi me noyer dans le lait de ton sein délicieux, m'y rassasier de baisers?....
— Nephtaly, tout est à toi!... Et les doigts légers de la jeune vierge caressent avec une charmante pudeur, une timide crainte, les cheveux, le col, le sein de l'Israélite.
— Oh ! que tu es belle et que yeux dévorants dardent de feux ! L'étoile de Vénus n'est pas plus brillante.
— Ah ! mon bien-aimé , ne crains rien ! dérange ma coiffure! je ne m'en offenserai point !....
Après que le respectueux Nephtaly eût adoré tous les charmes de sa belle maltresse , il déposa sur sa bouche de rose, sur sa bouche affamée, sur cette bouche solliciteuse, un de ces baisers dont Vénus serait jalouse, et ils allèrent s'asseoir auprès de la table, et sur le même siège ; car l'amoureux Israélite attira Clotilde sur ses genoux. Castriot et Marie semblables •à des statues, ornement d'un palais, les servirent en pleurant et les admirant tour à tour.
Les deux amants mangèrent des mêmes mets ,
dans la même assiette, avec la même fourchette, buvant dans le même hanap à la même place , et entremêlant l'ambroisie de leur suave repas avec l'ambroisie mille fois plus suave de leurs baisers enflammés : baisers charmants , leurs derniers pas dans cette vie de volupté. Une grâce indéfinissable, un charme inexprimable , léger comme l'air, pénétrant comme le feu, doux comme un bienfait, se répandait sur cette scène d'amour : une espèce de nuage céleste les environnait : tout , aux yeux de ces heureux amants, se présentait comme surnaturel; les moindres objets avaient une autre figure, une autre forme, leur bonheur se reflétait sur tout, et semblait jeter des flots de lumière. On eût dit qu'autour d'eux régnait cette auréole dont on entoure les habitants des cieux quand ils descendent ici-bas.
Cette divine magie redoublait leurs jouissances, et l'aspect de la mort les rendait solennelles
— Nephtaly, s'écria Clotilde, voici le moment d'exécuter ta promesse... vois-tu comment les heures s'écoulent?
— Ah! ma Clotilde, auras-tu le courage d'obéir?..;
— Eh ! crois-tu, mon bien-aimé, que je ne t'aie pas deviné!....
— Dis-moi, chérie, qu'as-tu compris?. .
— Que nous mourrons ensemble.
— Cruelle ! tu le dis en riant ! . . .
— Neplhaly, pourquoi m'affligerais-je?...
— Tu dis vrai, Clotilde, nous sommes mille fois
plus heureux ; nous abandonnons une terre odieuse* nous montons purs, et sans tache , vers Je palais des cieux , où déjà les anges apprêtent pour nous leurs plus divins concerts!.... Dieu peut-il se courroucer de nous voir arriver un peu plus tôt et fuyant le malheur? Nous obéissons à la voix de la nature, et, si le front céleste de l'Éternel se ridejin instant , il est trop bon pour condamner deux âmes vertueuses, coupables seulement de trop d'amour, ' et puis,.... notre bonheur aurait pu se faner ici bas!...
— Non, Nephtaly, jamais!... répliqua Clotilde avec un charmant coup d'oeil.
Ce mot fut suivi de mille baisers, et l'amoureux Israélite serra la princesse dans ses bras avec la force d'Hercule soulevant le fils de la terre , Antée, son rival.
— Ma maîtresse chérie, trésor d'amour, tu auras donc la force de quitter une si belle vie, une vie à peine commencée.
— Nephtaly, ne la quiltes-tu pas?... et, n'est-ce pas un bienfait que de ne faire qu'effleurer une coupe au fond de laquelle sont les chagrins et les malheurs!...
— Tu n'hésiteras pas à percer ce beau sein , ce trône de l'amour où je viens de reposer ma tête ?
— Non... Que puis-je être hors de la vue? Puisje vivre sans toi? toi seul, entre les hommes, m'as souri de ce sourire que j'aime.
— Eh bien , oui , fille céleste , nous nous endor-
mirons voluptueusement, et les mains entrelacées, dans la nuit qui n'a point d'aurore.
— Oui, Nephtaly, quand tu le désireras... mais, je t'en supplie , fais-moi donc entendre encore cette douce voix , ces doux chants , qui charmèrent rapn âme! Épuisons, dévorons toutes les joies, réunissons notre vie tout entière en un seul moment,
et absorbons-le ! Chante ! achève de ni'eni-
vrer!...
Nephtaly, saisissant son luth, que Marie lui présenta sur un signe de Clotilde , chanta les stances suivantes :
Que la fleur de* champs soit séchée Par le noir souffle des hivers , Ou que , de sa tige arrachée , Quand les prés encor verts S'ornent de sa tête élégante , Elle soit d'un cruel zéphir
La victime odorante
Son sort n'est-il pas de mourir?
Qu'importe la faible durée De nos trop misérables jours, Si du bonheur la main dorée
N'en fleurit pas le cours 1 Périr le front plein de jeunesso , Parés des roses du plaisir,
Ou flétris de vieillesse
Ne faut-il pas toujours mourir?
Que le voyageur accomplisse Sa longue route en peu d'instants ,
Et que sa courte en réunisse
Les nombreux accidents; Ou que , marchant avec prudence , De sa peine il fasse un plaisir,
Pour toute récompense....
Ne faut-il pas toujours mourir?
Hélas ! mourons, ma douce amie !
Mourons sans répandre des pleurs ; N'avons-nous pas de cette vie
Senti toutes les fleurs ?
Lorsque , dans un charmant bocage , Les mains n'ont plus rien à cueillir,
Qu'il n'offre plus d'ombrage
Alors... n'en faut-il pas sortir?
Jamais l'Israélite ne mit tant d'expression dans son chant. Clotilde, le col tendu, s'abandonnait tout entière à la volupté : attendrie , elle regardait frémir les cordes du luth en pleurant.
— Voilà la vie, dit-elle en faisant résonner la corde.
Le son retentit fortement d'abord , s'amortit , parut renaître, puis s'éteignit doucement. Cette exacte image émut jusqu'à Gastriot.
— Tu pleures , s'écria Nephtaly , tu regrettes ton existence. Ah! Clotilde, tu pourrais l'éviter ces larmes , et nous serions heureux !
— Comment , mon ami ?
— Écoule !... fuyons ! suis-moi dans l'Asie; nous irons dans le fond d'un désert...
— Oui.
— Une simple demeure sera notre asile, elle sera belle comme toi : mes richesses suffiront à nos besoins; là, heureux, sans entraves, nous vivrons toute une vie de bonheur, en présence de la seule nature; et, tu seras jusqu'à ta mort comblée des plaisirs que tu ressens aujourd'ui.
— Mais Nephtaly, mon père!... il mourra de douleur.
— Clotilde! s'écria le Juif, tu auras des enfants!... et tu t'entendras appeler : « Ma mère
— Ah ne me regarde pas ! tu m'y ferais consentir !
— Viens, viens!
— - Nephtaly , je vais le vouloir si tu le veux encore ! mais, dit-elle en saisissant le luth et chantant avec la voix de la mélancolie :
Que la rieur des champs soit séchce Par le noir souffle des hivers , Ou que, de sa tige arrachée,
Quand les prés encor verts S'ornent de sa tête élégante, Elle soit d'un cruel zéphir
La victime odorante
Son sort n est-il pas de mourir?
— Eh bien , Clotilde, mourons! oui, mourons! car nous avons épuisé vingt siècles d'existence... El il regarda sa charmante maîtresse en caressant son sein d'albâtre.
Castriot , assis sur une chaise , contemplait Clo-
tilde et le Juif avec des yeux farouches; ridée, terrible pour lui , de voir périr sa bienfaitrice lui fendait le cœur, et il était occupé des moyens de l'empêcher de mourir.
— Nephtaly, dit Clotilde avec une ingénuité charmante après un moment de silence , Nephtaly , mon cœur, donne-moi beaucoup de baisers pour que je te les rende !...
— Ah, Clotilde ! reprit le Juif en la comblant
de ses caresses enflammées et en cueillant Pambroisie de ses lèvres corallines , mon ange, il est d'autres plaisirs!... plus vifs, suprêmes, la véritable fleur de la vie ; et , puisque nous devons succomber, mourir, laisse-moi laisse ton bien-aimé
savourer ce fruit délicieux.
— J'ignore, interrompit Clotilde, ce que tu veux .... je suis prête à te l'accorder puisque tu le demandes!.... et quoique je ne puisse croire que ce que tu veux soil un mal , un je ne sais quoi me dit que j'y perdrais mon plus grand charme...
— Ah ! Clotilde, Clotilde, lu es une habitante des cieux !... ton langage inspire la vertu, va, retournesy brillante , pure , vierge ; et puisses-tu savoir quel sacrifice je te fais!...
— Mon ami, dit la princesse , demain j'épouse lo prince Gaston.
— Hé quoi !... s'écria l'Israélite.
— Je le dois , Nephtaly , j'ai promis ; mais écoute à ton tour, et suis les ordres de ta maîtresse. Trouvetoi dans la chapelle au malin ! Castriot t'introduira ;
cache-toi contre un des piliers ! et là . tu verras si je t'aime!... lorsque je tirerai mon poignard , saisistoi du tien ! et que nos derniers soupirs s'entremêlent.
— J'y serai, Clotilde... répondit le Juif.
En ce moment, Castriot s'approchant de ce couple charmant entrelacé comme deux dauphins qui jouent , dit à Clotilde :
— Il n'y a donc que le prince Gaston qui s'oppose à votre bonheur!...
— Oui , répondit le beau Juif.
— Eh bien, vous serez heureux !... croyez-en Castriot !...
Et sans plus tarder , le féroce Albanais courut à la chambre hospitalière du comte de Provence ; il ouvre doucement la porte; il tressaille de joie en voyant la lampe expirante ne jeter qu'une faible lueur , il s'avance à pas lents vers le lit; et, sourd à sa conscience , à tout, il détourne la téte, tire son sabre, et frappe à coups redoublés, en s'écriant : « Il le faut !... il le faut !... » et, dans sa fureur , il laisse son sabre sur le lit du prince.
11 revient précipitamment et rentre dans la chambre de Clotilde avec un visage serein.
— Vous serez heureux!... répéta-t-il, ainsi vous pouvez vous séparer sans crainte , vous ne mourrez pas!...
— Comment cela, Castriot! s'écria la jeune
fille.
— Vous serez heureux!... et rien ne s'opposera
plus à votre union, si le roi y consent toutefois!...
A ces mots, un frisson glacial parcourut tout le corps de la princesse, elle resta muette, pâle , immobile, froide, et Nephtaly regarda Castriot avec un profond étonnement.
— Séparer-vous ! réprit l'Albanais brusquement.
— Qu'a-t-il fait?... s'écria Clolilde revenant à elle aux baisers que Nephtaly lui prodiguait.
— Clolilde, a demain donc !... dit le Juif. Alors tous deux s'acheminent vers la galerie, mais
Clolilde est toujours stupéfaite , et son sein palpitant : elle est accompagnée de Castriot qui les suit. La voûte de marbre retentit de leurs adieux ; et , quand Nephtaly , après avoir savouré le dernier, Je plus long des baisers, s'élança dans l'escalier, l'on entendit le léger bruit des fantômes résonner au fond de la galerie ; et , de la chambre de Gaston , une grande ombre, projetée par la lueur de la lampe mourante, se mouvoir d'une manière indistincte.
— C'est son esprit ! dit Castriot tremblant ; ou bien ne serait-il pas mort?
A celte parole, l'idée du crime que l'Albanais avait commis se glissa dans le cœur de la princesse en le glaçant : elle rentra dans sa chambre, comme engourdie , et ce ne fut qu'après un long moment de silence , que regardant sa chambre vide , elle s'écria : « 11 est parti !... *
— Oui, madame, dit Marie.
— Ah! Castriot, qu'avez-vous fait?... continua Clolilde.
— Ne m'avez-vous pas dit que le prince Gaston était le seul obstacle à votre bonheur?...
— Mais on vous fera mourir, Castriot !... observa la princesse.
— Oui, répondit l'Albanais, mais vous serez heureuse!...
Le jour commençait à poindre dans les cieux, les lampes pâlissaient : Clotilde , accablée sous le poids des voluptés, pouvant à peine soulever ses paupières , appuya sa téle en désordre sur le sein de sa nourrice , et un instant de sommeil vint la saisir... Castriot, respectant son repos , s'en fut veiller à sa porte; et sa nourrice contempla, en pleurant , ce sommeil précurseur de l'éternel sommeil qui devait envahir sa fille