CHAPITRE IV
Quid non mortalia pêctora cogiê y t
Anri $acra famtê ?...
(V»G.,Énéid.,liv.IlI.) Que ne peut l'infernale »oif de For !...
Entendet-voui le ton du cor?
H retentit enoor A. mon oreille.
(Tpi>4vt> Egl. X- )
Pendant que tout le monde dort au château de Casin-Grandes , je prie mon aimable lectrice de prendre, si cela ne la fatigue pas trop, le chemin de la colline des Deux- Amants... Ah ! madame, puissiez-vous ne jamais éprouver le malheur qui la ût nommer ainsi ! Je vous le raconterai quelque jour, si mon style vous plaît... Pour le moment, ne vous arrêtez pas à cette jolie colline , et veuillez continuer la route pendant huit milles; alors vous vous trouverez au milieu du malheur et de la désolation , c'est-à-dire au milieu du pauvre bourg de Montyrat.
Depuis le matin il était. en proie à toutes les horreurs d'un pillage... Et quel pillage, grand Dieu!... Sur la grande place et devant l'église, un homme à
chcval commande, avec un rare sang-froid, les plus affreuses cruaulés. Il est assez bien fait , sa figure même est douce, mais son œil a quelque chose de faux, comme celui du chat , et de barbare , comme celui du tigre. Ses cheveux, qui ne frisèrent jamais, ont cette couleur rouge que Ton prête à ceux de Caïn. Il voyait tranquillement et de l'air le plus innocent du monde, toutes les portes des maisons enfoncées et ses soldats en tirer de force les malheureux habitants , qui n'avaient pas eu le temps de fuir dans les bois. On les amenait devant lui, et ils s'y tenaient dans la contenance la plus humble. Les cris des jeunes filles et leur silence; le bruit des portes secrètes que l'on brisait, et les jurements des soldats ; la défense imprudente des jeunes et la résignation des vieillards; les cadavres et le sang répandu formaient un tableau dont le spectacle aurait arraché des larmes de compassion , à tout autre qu'au sire Enguerry-le-Mécréant.
Sur une table grossière, dont les supports chancelaient sons le poids, les soldats apportaient scrupuleusement l'argent et l'or ravis aux malheureux qui, pour comble de barbarie, étaient spectateurs de ce monceau de leurs dépouilles. Le curé du lieu gémissait sur les vases sacrés, en levant au ciel ses yeux pleins de larmes; mainte jeune fille, encore toute rouge, regrettait, en réparant le désordre de
sa toilette, ses croix d'or et tous ses petits bijoux
Le visage des vieillards portait l'empreinte de cette douleur concentrée qui leur est propre.... Enfin les
soudards ne cessaient de charger celle table, jusqu'à ce que la somme exigée par Enguerry fût complète. . . Le reste du butin devait leur appartenir.
Les soldats furetaient avec une avidité sans égale; cependant, une certaine inquiétude régnait dans Jeurs recherches : tout à coup, ils jetèrent des cris de triomphe, et le Mécréant daigna porter ses yeux sur la maison la plus apparente de Montyrat, d'où partait le bruit. — C'était la demeure du plus riche du village, en un mot, de l'intendant calomnié, que Janus destitua et que le comte de Provence nomma bailli.
 ces clameurs soudaines, les habitants se retournèrent aussi, et ils frémirent, en voyant leur bienfaiteur indignement traîné par les soldats, qui le découvrirent au fond d'un puits, où il s'était caché. Son fils se trouvait, par malheur, à côté d'Enguerry, et celui-ci remarqua la défaillance du jeune homme, quand il aperçut son vieux père couvert de boue , maltraité, menacé par les soldats, qui l'amenèrent devant le Mécréant. Le vieillard , au milieu de ce péril, avait l'air calme que le poëte lyrique signale comme l'enseigne de l'homme vertueux.
— Ah ! te voilà, dit Enguerry, séditieux personnage, qui persuades à tes subordonnés de résister à l'autorité !... Avoue où sont tes trésors, et tu auras la vieî...
Le vieillard, immobile, resta muet.
— Réponds au chef! s'écria un soldat, en le frap- s pant avec un bâton.
— Tu dois être riche, reprit Enguerry, tu as assez volé dans ton intendance, concussionnaire infâme !
A ce reproche , le vieillard s'anime et s'écrie : « Dieu m'est témoin!... »
— Témoin?... Tu vas le savoir, si tu ne déclares où sont tes trésors !
— Cherche-les ! lui répondit le bailli, ils ne sont pas loin! — Un brutal soldat lui appliqua un violent coup de plat d'épée sur la figure , en lui disant : a Parle avec plus de respect au chef!... » Le vieillard ne s'émut en rien.
— Tes trésors , hérétique ? répéta Enguerry avec un ton qui ne souffrait pas de réplique.
— Les voici ! dit le bailli de Montyrat en montrant les habitants ; tous leurs cœurs sont à moi
prends-les si tu peux....
— Certes, je le puis... « Ce mot fit trembler les paysans. «Ah! tu plaisantes, vieux pécheur! songe à toi !... Je ne t'interroge plus qu'une fois. Pense bien à ta réponse!.. Où sont tes trésors et ceux de la commune?... » En disant cela, le Mécréant tira son épée et jeta un coup d'œil malicieux sur le fils du bailli. Le courageux vieillard resta toujours muet, en montrant un visage tranquille, au milieu de la forêt d'épées dont les pointes se tournaient vers lui.
— Vieillard!... songe que tu l'as voulu!... Et sur-le-champ, le Mécréant trancha d'un coup d'épée la tête du fils , il la prit et la posant sur la table à
trois pas du vieux bailli, il lui dit froidement : u Répondras-tu?... »
Le bonhomme, stupéfait et blême, murmura faiblement : u Mon fils !... » et il tomba roide mort. A ce spectable horrible, les habitants se serrèrent les uns contre les autres.
— L'imbécile, s'écria Enguerry, il meurt sans dire où est son argent !... que le diable l'emporte !.. Le Barbu, cherche sa femme.
— Le Barbu n'y est pas, répondit un soldat.
— Où est-il ?
— Nous n'en savons rien !...
— Il aura affaire à moi!... Nicol , dit Enguerry à un autre de ses lieutenants, cherchez la femme de ce bailli de malheur !
Le corps de l'infortuné jeune homme était tombé sur sa fiancée; elle le retint entre ses bras, en laissant couler le sang sur elle ; car elle contemplait d'un œil sec et égaré cette téte chérie posée sur la table, où elle souillait les besans d'or, les croix et les vases sacrés : elle semble chercher un regard , dans ses yeux que l'absence de la vie rend effrayants.... Les plus courageux tremblèrent à l'idée de ce qui pouvait leur arriver, si le Mécréant venait à se mettre en colère ; alors un horrible silence régna dans le village, et dans ce moment, l'on aperçut sur les montagnes d'alentour les têtes de quelques fugitifs se hasardant à regarder leur patrie.
Les soudards ne tardèrent pas à revenir, en trai-
naut avec peine une femme dont les cheveux gris échevelés, les vêtements déchirés, et les bras nus, auraient annoncé la résistance , si le visage en sang des ravisseurs ne l'avait pas énergiquemenl attesté. On Tamena au milieu du cercle formé par les soldats, autour de la table devant laquelle est Enguerry.
A l'aspect du corps de son mari, le parchemin ridé de ses joues maigres se contracta et une voix criarde sortit de sa bouche démeublée.
— Brigand!... tu recevras le salaire de les crimes!... Infâme, si notre bon roi René n'était pas à Naples, tu serais déjà pendu ! n'importe, son fils Gaston ne peut tarder , et ta dernière cravate se file!... Que j'en paierais volontiers le chanvre, assassin !... hérétique, qui renie Dieu!....
— 11 ne s'agit pas de moi !... dit froidement Enguerry, en remuant, avec la pointe de son épée sanglante, les richesses accumulées sur la table... Ce mouvement fit apercevoir à la vieille la tête de son fils. Elle resta comme une statue : un cri plaintif sortit de son gosier.
— Tais-toi , vieux registre ! dit un soldat, le chef te parle....
— 11 s'agit, continua le Mécréant, de nous dire où sont tes trésors et ceux de la commune !...
La vieille ne répondit rien.
— M'entends-tu? reprit Enguerry. — Les yeux toujours fixés sur la tête de son cher fils , la vieille ne souffla mot.
— Le Barba?... le scélérat n'y est pas!... Nicol, donc, fais chauffer l'huile !
Les soldats, à la voix d'Enguerry , s'empressent d'apporter des meubles , ils les allument , dressent une immense chaudière et l'emplissent d'huile. Pendant que l'huile s'échauffa, ils continuèrent à fouiller les maisons , à rudoyer et tuer ceux qu'ils trouvaient cachés; et le terrible Mécréant, séparant chaque chose du bout de son épée, s'amusa à compter de l'œil ce que pouvait valoir son butin. Les habitants avaient la fièvre , en voyant apprêter l'affreux supplice de la vieille , qui , veuve de tout ce qu'elle chérissait , restait immobile en se repaissant de la vue de cette tête.
Nicol eut bientôt et trop tôt planté un poteau au-dessus duquel il mit un morceau de bois en travers, qu'il fixa par une corde... L'huile bouillait...
— Allons, vile ! dit Enguerry, dépêchons!...
Alors Nicol saisit la vieille, l'attache par les aisselles au bout de la poutre , qui s'avance au-dessus de la chaudière; et, prenant la place du soldat, qui la haussait à trois pieds de l'huile enflée par des bouillons jaunâtres, il attendit l'ordre* du chef insensible...
— Parleras-tu maintenant , vieille sorcière? s'écria Enguerry.
La pauvre femme , quoique suspendue dans les airs au-dessus de la mort, regardait la tête chérie de son enfant , avec l'égarement d'une mère au désespoir... Elle ne voyait qu'une chose... celle tête !...
— Où sont tes trésors? répéta Enguerry, les yeux étincelants de colère.
La vieille ne lui répondit qu'en croisant son index droit sur l'index gauche, et en faisant des gestes ironiques , qui nous prouvent que la chanson de On vous en ratisse est de la plus haute antiquité... Le visage de la vieille se plissa , et elle poussa un rire fanatique.
Cette plaisanterie féminine mit Enguerry en fureur.
— Plonge , Nicol ! — Et la vieille fut plongée, à moitié , dans la chaudière , et relevée presque aussitôt.
Un cri d'horreur s'éleva parmi les paysans ; mais Enguerry les regardant d'un air farouche , ils se turent et restèrent cois.
. — Vieille infernale ! où sont tes écus?... La baillive recommença ses gestes ironiques.
— Plonge, Nicol, et laisse-l'y.
La vieille obstinée resta dans la chaudière, et tout en poussant un hurlement terrible, l'œil sec et regardant son fils, elle nargua le Mécréant jusqu'à son dernier soupir. — A ce spectacle, un des habitants mourut de douleur.
— De profundiSy dit le soldat qui le vit tomber. Enguerry, furieux, massacra une dizaine de
paysans, et donna l'ordre de brûler le village. Le feu fut mis par Nicol. Lorsque la flamme fut générale, et qu'au milieu des tourbillons de cendre, de brandons et de fumée , les toits tombèrent , un
faible cri, plaintif et unanime, s'échappa du groupe consterné ; quelques-uns s'écrièrent : Au feu ! au secours !... de l'eau par instinct et sans savoir ce qu'ils disaient.... Heureusement pour eux, leurs voix se perdirent dans l'épouvantable craquement de l'incendie...
— Ça n'a pas rendu ! dit Enguerry en chargeant un cheval de tout son butin; mais, ajouta-t-il en se retournant vers les paysans , la somme est complète : je vous donne la vie....
— Direz-vous merci? cria Nicol aux paysans, muets à cette largesse.
— Vive monseigneur !... s'écrièrent-ils en chœur. Au moment où le Mécréant montait à cheval, la
jeune fille qui devait épouser le fils du bailli, s'étant saisie de l'épée de Nicol, voulut percer le Mécréant au défaut de sa cotte de mailles. Malheureusement l'arme glissa , et Enguerry se retournant la prit par la taille , et la plongea lui-même dans la fatale chaudière. Elle y mourut en tenant entre ses bras la main de son bien-aimé.
Les soldats n'en continuèrent pas moins à chercher avec ardeur dans les cendres des chaumières ; ils y firent un ample butin dans les murs ; et les cendres des meubles où les paysans avaient resserré leur or, le chaume des toits, les bois de lits creusés, découvrirent des cachettes antiques et des monnaies enfouies depuis longtemps.
Un des soldats, enfonçanljune huche oubliée dans une basse-cour, y vit une pauvre femme à qui il de-
manda : Que fais-tu là? — Je me promène, ditelle. Que ne peut répouvante !
Tant que les soldats restèrent , les habitants n'osaient ni pleurer ni remuer. — Enfin , au son du cor d'Enguerry , les soudards revinrent* un à un. Des charrettes emportaient les moissons , les fourrages et les huiles... Le bourg n'offrant plus rien à prendre, ces brigands n'y laissèrent que le désespoir, la rage, et les habitants dénués de tout.
— Mes amis, leur dit en partant Enguerry d'une voix doucereuse , vous êtes miens , et je vous l'ai prouvé : or , désormais ma protection vous est acquise et vous accompagnera toujours ; je vous défendrai envers et contre tous , pourvu que le tribut s'acquitte fidèlement; une autre fois arrangeonsnous à l'amiable.
— Vive monseigneur ! s'écrièrent les paysans.
Enguerry s'approcha du poteau qui était à l'entrée du bourg , effaça sa croix rouge , et en mit une blanche. — Sa troupe se rangea en bataille , et prit lechemin du château. Le Mécréant suivit l'escadron.
Aussitôt qu'il fut parti, les paysans se regardèrent en pleurant et la mort dans l'âme. Des plaintes, ils passèrent aux murmures, et finirent par se reprocher mutuellement leurs torts, chacun rejeta le malheur public sur son voisin en l'injuriant.
— Vieil avare! tu as caché ton argent... que ne le donnais-tu ?
— C'est toi , Lancy , qui le premier as refusé la contribution.
— Moi, non, c'est Jehan.
— Avare!... Etc.
Bref, ils se battirent et déchargèrent sur eux-mêmes la fureur que leur ruine avait allumée Ce
fut bien pis quand ks fuyards revinrent des bois!.... Image de bien des États !
Cependant Enguerry continuait sa route, et chaque personne qui de loin apercevait la branche de cyprès, que tout soldat du Mécréant portait à son casque, s'éloignait au plus vite, ou sinon faisait d'humbles salutations aux terribles brigands.
À moitié route , un cavalier bien armé, galopant à toute bride, attira l'attention du sire Enguerry.
Le cavalier l'eut bientôt rejoint.
— Ah ! te voilà , le Barbu , d'où viens-tu ?.... de Casin-Grandes, je parie?....
— Non, monseigneur.
— Prends garde à ce que tu dis, il y va de ta tête ; d'où viens-tu?...
— Monseigneur, je n'ai été que jusqu'à la colline des Amants, où j'ai poursuivi des fuyards.
— Tu mens, double chien ! tu avais un rendezvous avec quelque fillette du château de Casin- Grandes Crois- tu que j'ignore tes pas?.... Le
Barbu, mon ami, un soldat amoureux, ne le fût-il que depuis quinze jours, est un mauvais outil, et je le casse.
— Je ne dis rien que je ne prouve, monseigneur, et voici la preuve, répondit l'imperturbable le Barbu. — En achevant ces mots il ôta son casque et en tira
un sac d'or. — Tenez, ajouta-t-il, j'ai rencontré un Juif, qui courait lestement, je l'ai poursuivi, et lorsqu'il s'est senti près d'être atteint, le castor m'a lâché sa peau.
— Allons, le Barbu, ta paix est faite ; garde le sac pour toi, et va te mettre à la téte de la troupe ; par le tranchant de mon épée je t'aurais tué, si je t'eusse trouvé amoureux. Gorgez-vous dans le pillage; mais, morbleu! rien de sérieux, ou l'on n'est pas mon fait !..
— Par le ventre de défunt ma pauvre chère mère, je jure, capitaine, que je ne songe pas au mariage!...
On arriva au château fort d'Enguerry , situé sur une hauteur : c'était une de ces positions imprenables tant que le canon ne fut pas connu ; on pouvait y braver la colère de tous les rois, pourvu qu'on eût des vivres, et c'est ce dontEnguerry avait soin. Cette position lui donnait son assurance, car jamais il ne déguisait ses desseins !... la force est toujours franche...
Les soudards partagèrent fidèlement entre eux le butin fait à Montyrat ; ils se mirent à boire, chanter et rire sans nul souci de la justice divine et humaine, impuissante dans ces temps-là.... Enguerry monta dans son appartement et serra soigneusement sa contribution en un trésor habilement caché dans les murs épais de ce château... Il le contempla un moment, en mesurant de l'œil la quantité qui n'était pas encore assez considérable pour qu'il pùt entreprendre de vastes desseins dont l'époque justifiait la hardiesse... Il ne tendait rien moins qu'à la
conquête d'une principauté , dont l'héritière chassée par ses sujets serait forcée d'accepter la main
d'Enguerry On n'a jamais su quelle était cette
princesse, attendu que ce dessein fut le seul sur lequel Enguerry garda le silence.
Se trouvant fatigué, le Mécréant se disposait à se coucher, lorsque la sentinelle placée sur la tour d'observation sonna du cor.