‹ Clotilde de LusignanChapitre 5 sur 38 · ÈS · texte numérisé non relu

ÈS

des cris de guerre et le pas d'une cavalerie se font . entendre.

— Chargez... xi, xi, mes amis, courage, voilà l'ennemi ! • . .

A ces mots terribles, l'intendant ne doute pas qu'Enguerry ne soit en embuscade. Il s'écrie: a Monseigneur, ayez pitié de moi !... J'avais bien dit qu il m' arriverait malheur /. . . Grâce ! . . .

— Ferme!... xi... xi . xi!

— Hé bien, continua Bombans, je vous donnerai mille besans de rançon. Hélas , ils ne sont pas à moi, je n'ai rien à moi... mais je les emprunterai...

— Xi , xi , allez mes amis, ferme en selle... L'intendant, abattu par la peur, se coule à bas

de son cheval et se met à genoux : Grâce ! repritil... Sa frayeur fut vive mais courte, car il vit passer Kéfalein qui, monté sur Vol-au-vent, faisait manœuvrer sept à huit chevaux, afin de créer au prince une cavalerie provençale.

— Hé bien , Bombans, ce n'est pas l'heure de matines...

— Monseigneur, je suis tombé de cheval.

— Mauvais écuycr!... À ces mots prononcés avec le ton du plus souverain mépris, le connétable s'éloigna au grand galop.

L'intendant remonta sur sa pauvre bêle et continua son chemin. Une idée vint l'illuminer d'un trait de feu, et s'applaudissant de son génie, il pressa son cheval et fut bientôt près du Juif. On va voir si Hercule Bombans s'entendait en finance.

— Êtes- vous Juif? demanda-t-il brusquement à un homme , dont les yeux étaient attachés sur les tours de Casin-Grandes.

— Hélas oui!... répondit Nephtaly de sa douce voix.

— Eh bien , misérable ennemi du Sauveur, le prince t'accorde un asile à deux conditions : la première, que lu n'approcheras jamais à plus de dix pieds du château; si Ton te trouve à neuf, tu seras immédiatement pendu. Ici la voix de Bombans s'altéra , car jamais il ne prononçait ce mot bien distinctement. La seconde condition , reprit-il, est que tu vas lui payer par les mains de son intendant, et ce, sans quittance aucune, mille livres tournois , pour son secours et sa protection qui ne te manqueront jamais... Paie et entre sur nos terres !...

— Gomment les donnerais-je?... répondit le Juif d'un ton lamentable , j'ai été pillé ce matin , et je n'ai plus rien!...

— Sangsue, veux-tu vite les compter !... Ce ne sera qu'une restitution de tes usures... Ce n'est pas que je condamne l'usure.... mais , vous autres Juifs, vous en prenez trop et gâtez le métier. . . Ainsi paie ! . . .

— Il faut donc quitter ces lieux!... Et Nephtaly fit un pas.

L'intendant, embarrassé par les ordres du prince, m et craignant qu'il ne s'en allât , s'efforça de le retenir par ces terribles paroles : « Tu veux donc mourir en prison? Monseigneur m'a ordonné de t'y mettre, en cas de refus, et tu auras toujours un asile préfé-

rable à celui d'Enguerry ; car il te tuera sans rémission au lieu de t'éeouter. »

— 0 Salomon!... Le Juif s'arracha les cheveux...

Israël!.... on me tue! Dieu de Jacob! on

me tue ! l'on m'assassine !

— Jure, mais paie Et la figure de Bombans

s'épanouit en entendant l'Israélite continuer ses imprécations, ce qui annonçait que sa bourse allait se

délier En effet, Nephtaly, comme saisi d'un trait

de lumière , défit lestement (ce qui est un miracle pour un Juif) la doublure de son manteau et il présenta un billet à Bombans.

— Tenez ! je n'ai que cinq cents livres, dit-il d'un ton piteux 4 c'est un billet sur le trésorier du roi René-Je-Bon, comte de Provence.

— Scélérat , paie mille francs

— Je ne lésai pas !

— Paieras-tu ?

— Je ne les ai pas !...

— Je m'en vais prendre ton manteau ! s'écria Bombans d'une voix terrible.

Tenez, le voici! dit l'Israélite.

Cette manœuvre hardie en imposa à l'intendant; il ne crut pas un homme capable de céder son trésor avec un tel sang-froid. Nephtaly lui paraissait comme impatienté, et la soumission juive l'abandonnait déjà.

Alors Hercule Bombans se contenta des cinq cents livres en ajoutant , moitié souriant de ce qu'il touchait et moitié chagrin de ce qu'il croyait perdre :

— Tu solderas le reste plus tard !

Ici le Juif, fixant ses beaux yeux noirs sur l'intendant lui dit :

— C'est mon tour!.... Maître intendant, je puis faire savoir au prince que, vous, qui êtes parti de Chypre nu comme un ver, possédez maintenant pour cent mille livres de biens dans le Dauphiné , sur les terres du comte Gaston le fils du roi René.... Vous avez bombé vos comptes , M. Bombans.

L'intendant consterné ne souffla mot , sa triste figure indiqua le plus violent combat qui se soit livré dans le cour d'un avare: nul doute que ces paroles tendaient à lui faire opérer une restitution....

— J'avaisbien dit qu'il m'arriverait malheur I . . . . Nephtaly devina la pensée de l'intendant*

— Rassurez-vous, Bombans , lui dit-il avec des yeux brillants de désirs, je vous abandonne les cinq cents livres si vous voulez m'indiquer en quel endroit donnent les croisées de la chambre où repose la princesse Clotilde....

Une femme entre son devoir et son plaisir; un auteur entre l'argent sans gloire, et la gloire sans argent nu; gastronome entre deux plats ; un ministre forcé de chanter la palinodie , n'éprouvent pas un choc aussi violent que Bombans... Malgré la pensée que ce Juif pouvait avoir de mauvais desseins, d'après le ton impérieux qu'il prenait en ce moment, le démon de l'avarice l'emporta, et il répondit avec une espèce de rage :

— Oui!... Et il piqua des deux. Mais Nephtaly, arrêtant par la bride la pauvre béle (je veux dire le cheval) , s'écria d'une voix menaçante : « Hé bien?... » — L'intendant, faisant la grimace, répondit :

— La chambre de la princesse fait l'angle de la façade du côté de la mer, une de ses fenêtres donne sur la Coquette, et l'autre sur le bord de l'eau....

Ayant dit ces mots, avec une rapidité qui permet de croire qu'il craignait d'user sa langue, Bombans serra fort attentivement le billet , tout en s'enfuyant comme s'il eût commis un crime... « Au surplus, se dit-il , du diable s'il peut m'en arriver malheur l La Coquette est , dans cet endroit , comme une muraille de cinquante pieds de haut! ... c'est inabordable!... et puis, s'il en approche! . . . on le pend ! » Ayant ainsi rassuré sa conscience, l'intendant poursuivit sa route 1

Le soir vint.... Clotilde se retira chez elle. Josette fit son service accoutumé; et lorsqu'après avoir allumé une lampe d'huile parfumée , la jolie fille de Bombans se fut éloignée , la princesse, au lieu de se coucher , se mit à la fenêtre du bord de la mer , pour contempler la beauté de la nuit.... A l'aspect de l'immensité de cette mer alors silencieuse , et de

* Les lacunes que l'on rencontrera quelquefois sont dans le manuscrit des R. P. Camaldules. (Note de l'Éditeur.)

la muette éloquence du ciel étoile, dont la lumière vive et scintillante contrastait avec le terne de la mer et ses pâles reflets , la princesse resta longtemps plongée dans une tendre mélancolie dont jusqu'alors elle avait ignoré le charme... Des pensers inconnus vinrent agiter son cœur.... Un léger bruit la tira de cette douce rêverie... ce bruit partait de la Coquette.. Le cœur de la jeune fille battit avec force.... non qu'elle eût peur, mais ce bruit avait quelque chose de soyeux et de délicat... enfin, il coïncidait tellement avec sa pensée , qu'elle courut à l'autre fenêtre; et, tirant brusquement deux riches rideaux verts fabriqués en Perse, et que lecommerce des Vénitiens répandait en Europe , elle aperçut .... le Juif, suspendu sur l'abîme par une pointe de rocher de trois pieds de large, qui se trouvait au milieu de la muraille formée par la Coquette.... 11 lui parut incompréhensible qu'un homme eût assez de courage pour aller se placer sur cette faible inégalité d'un roc droit comme le mur d'un bastion... » Et dans quel motif? »... se dit-elle... Au milieu de l'effroi dont elle était saisie , je ne sais quel sentiment involontaire lui fit admirer ce beau Juif, couché dans une position pleine de tant de grâce , qu'on l'aurait crue en effet méditée par Phidias... La douce clarté de la lune l'entourait d'un léger nuage de lumière, qui donnait un charme extraordinaire à ses attraits. Clotilde vit briller un bijou sur son sein... Elle reconnut le gland de sa tunique!... Nephtaly,presqu'à deux doigts du bord de l'inégalité

du rocher, contemplait la croisée de la princesse avec des yeux pleins d'ivresse et de bonheur , et le calme de sa belle figure annonçait la douceharmonie de ses pensées.... Une heure s'écoula, rapide comme un songe , et sans son horloge d'eau , Clotilde aurait cru n'avoir passé qu'un léger instant. S'arrachant alors à cette fatale contemplation, la princesse sortit de sa rêverie , et songeant aux paroles de son père, elle s'écria tout bas : * Il est trop beau pour être criminel!... »

La jeune fille , émue au dernier point , s'endormit au milieu du murmure gracieux des flots , et de l'importune agitation de la raison sévère... Au moment où le sommeil s'empara de ses sens , elle voyait encore l'ovale délicat , la blancheur et la beauté des traits de cette figure juive

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