‹ Clotilde de Lusignan ou, Le beau juifChapitre 10 sur 23 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Voir ce qu'on aime, est un premier bonheur! ( Poème de Moïse sauvé. )

Les manies sont anx vrais goûts que la natuie nous a donnes , ce que les ifs taille's , les de'corations de buis des jardins du 17*. siècle étaient à la beauté des champs et des forêts.

( MiRAHDOL, VI«. Livre.)

Les grands croient être seuls parfaits, et sont jaloux de leurs prérogatives.

( La Brtjtère.)

Qu'à ce monstre h l'instant l'âme soit arrachée, Apaisons par s.i mort et la terre et les cieuz.

( Racike , Esther, acte III , scène VI. )

On ne s'avoue que bien tard son amour. ( Le comte Maxime Odir. )

L/EPUis une heure le soleil dorait les tours de CasinGrandes, et l'aurore trouva l'intendant montant

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éveiller sa fille , pour qu'elle fût prête au réveil de la princesse.

— Bien, mon enfant! lui dit l'avare en la voyant levée, il ne faut jamais être en retard auprès des princes ; ne manque pas d'arriver au coup de sifflet de la princesse : elle récompensera ton zèle.

— Ah! elle l'a déjà fait, répliqua l'imprudente Josette, en montrant une riche bourse.

— Donne , donne , mon enfant? s'écria Bombans en ouvrant de grands yeux et prenant un ton paternel , tu n'as pas besoin de cet argent!., je le ferai valoir; et quant à la bourse? je la vendrai : elle est trop riche pour nous.

— O mon père î laissez - la*moi ? c'est un souvenir !...

— Elle vaut vingt angelots ! et l'intendant la remit avec peine à sa fille. . . ^ Je t* avais bien dit que la princesse était généreuse.

— Et bonne , douce , point difficile à servir...

— Mais Josette 7 dis-moi, comment es-tu avec elle ? . . .

— Comme me voilà , mon père.

— Ce n'est pas cela. A-t-elle de l'amitié pour toi ? te rudoie-t-elle ?

est-elle francbe, confiante?

— Mon père , nous sommes comme deux «imies !...

— Bien, bien ! . . . deviens sa fa-

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vorite — elle nous soutiendra contre l'envie.

— Vous parlez toujours de malheur ! que craignez-vous? n'êtesvous pas honnête homme?

— Oui , re'pliqua l'intendant embarrassé , mais, tâche d'en convaincre la princesse? les grands croient aussi difficilement le bien, qu'ils croient facilement le mal!...

Surtout , ma fille , ne va pas me mmer en habits somptueux : depuis quinze jours, lu as mis deux robes clfiférentes j nous ne sommes pas riches : je me suis ruiné au service du prince!... Allons, va dans l'antichambre de ta maîtresse.

La jolie Provençale sortit , et son

père fouilla toute la chambre , pour voir si Josette ne lui avait pas caché quelque ducaton, ayant égalenîe«t peur d'en trouver et de n'en trouver pas! La recherche fut inutile ; aussi, s'en alla-t-il gronder les gens et les faire hâter....

Josette , en entrant chez la princesse, éveilla le farouche Castriot qui, couché en travers du seuil, dormait à la porte de la chambre de Clotilde. L'Albanais calculait sa reconnaissance : « En effet , se disait-il , que dois-je faire ? Empêcher la race de Lusignan de finir : or, on peut tuer le prince !.. c*est un très-grand malheur sans doute ; mais le malheur serait irré-

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parable , si la princesse mourait , puisque tout pe'rit avec elle. . . » Clotildc; était donc l'objet de tous ses soins grossiers, mais empreints de

la plus vive reconnaissance

11 avait soin d'ouvrir la porte des appartemens du prince ; et alors il pouvait veiller en même temps sur le père et la fille, car la salle des gardes n'était séparée de l'antichambre de Clolilde , que par le péristyle d'un escalier tout en marbre.

— • Allons, Castriot , levez-vous?

s'écria Josette, il est temps que je vous remplace.

— C'est vous , belle entant , dit l'Albanaisenfaisant une affreuse grimace, qu'il prenait pour un sourire;

et il s'en alla y en remettant son sabre dans le fourreau.

Les pas de l'Albanais fidèle éveillèrent Clotilde... Sa première pensée fut pour le beau Juif: au moins, c'est ce qu'on peutpre'sumer d'après sa promptitude à sauter hors de son lit, pour courir à sa fenêtre... Sa jolie petite et blanche main entr'ouvrit bien légèrement les rideaux ; et son tendre cœur agita le simple vêtement qui couvrait à peine deux trésors d'amour, quand elle aperçut les beaux yeux noirs du Juif appliqués à la croisée, avec une telle avidité qu'on aurait cru qu'il admir;^it Clotilde ! . . Mais Nephtaly, voyant le soleil s'avancer dans les cieux , fit les mouvemens

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d'un homme qui songe à la retraite avec chagrin.

La princesse fut curieuse de voir comment il sortirait du péril inouï dans lequel il s'e'tait engagé , pour savourer la vue de l'appartement habité par sa bienfaitrice.

En cet endroit , le pic de la Coquette avait la roideur perpendiculaire d'une muraille de soixante pieds de haut : peut - être l'ai-je déjà dit, mais pardonnez-moi cette répétition?

Qu'on se figure donc, au milieu de ce mur bâti par la nature , c'est-àdire à trente pieds du haut comme du bas , une pierre rocailleuse dont la saillie offre trois pieds de large.

Or, l'angle solide, que forme la

Coquette du côté de la mçr, ayant la roideur de i'angle d'un bastion ; et , la falaise , qui longe la Méditerranée , étant beaucoup trop rapide , et trop dangereuse pour qu'on eût la pensée de s'y hasarder; il semblait, que Nepthaly n'avait pu parvenir à cette rocaille , que par le haut du pic ; car , l'on doit se rappeler que le seul côté accessible de la Coquette , celui qui s'en allait en mourant vers la terre , lui était défendu puisqu'il faisait partie du parc. Aux premiers mouveraens, que le Juif osa se permettre sur un si petit espace , la princesse trembla de tous ses membres.

Ce dernier, ne sachant pas qu'il

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est vu , saisit . de soc Jcua lualns , une corde remplie de nœuds que Clotilde n'avait pas aperçue. . . .

preuve que le beau Juif attirait toute son attention? Cette corde était fixée sur le piton de la montagne : tout- à -coup Nephtaly s'élance et posant, en forme d'arc - boutant , ses deux pieds sur le rocher, il se trouva horisontalemenl suspendu, par rapport au fossé, et parvint , en faisant manœuvrer ses pieds avec adresse , à gagner la première crevasse de la falaise. Bientôt la princesse, immobile de frayeur , le vit sur le haut du pic détacher sa corde et disparaître au milieu des aspérités, des pointes de rocher et de l'écume

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de la mer, qui blanchissait les crevasses en s'y glissant. . . .

11 régna , dans tous ces mouvemens du beau Juif, une grâce dont la nature gratifie au hasard certains êtres. La force , l'élégance , l'adressé et toutes les beautés de Nephtaly , parurent aux yeux de la curieuse princesse , qui savourait l'espèce de plaisir que l'on éprouve à l'aspect des dangers d'autrui. Involontairement , sans doute , elle imitait les mouvemens de Nephtaly , et , lorsqu'il atteignit la plage , elle fit un cri de joie , auquel Josette accourut.

— Qu'avez - vous , mademoiselle ? . . .

— Rien , rien , Josette ..... ré-

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pondit Clotilde ^ toute tremblante; je ne vous appelais pas , pourquoi donc êtes-YOus entre'e ?. . . .

— J'ai cru vous entendre jeter un cri. . . . redoutant quelque malheur, je suis vite accourue.

En effet , Josette e'tait émue , et l'inquiétude se peignait sur ses traits.

La princesse lui lança quelque petit sourire d'amitié , comme pour la remercier; mais je suis fâché d'avoir à dire, qu'il entra dans ce sourire quelque chose de trop distrait, pour ne pas dévoiler une méditation profonde.

Josette , trop habile pour ne pas le remarquer, respecta la rêverie de sa maîtresse , et fut ouvrir la fenêtre du côté de la mer; puis, elle

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en vint à celle qui donnait sur la Coquette : Ah ! . . . s'écria-t-elle.

— Qu'avez-vous , dit Clotilde effrayée ?

— Ah ! madame , les belles fleurs ! . . .

Clotilde, en un centième de seconde, fut auprès de Josette. Elle vit sur la fenêtre, des fleurs tout récemment cueillies , elles contenaient même encore des gouttes de rosée, semblables à des perles orientales... ces fleurs sentirent très -bon pour la jeune Provençale ; mais pour la fille des Lusignan , ce lui fut un parfum céleste! . . Les fleurs annonçaient une pepsée dominante par leur gracieuse simplicité , et la disposition de leurs couleurs. . . . Clo-

tilde , craignant de la comprendre , osait à peine les regarder.

—Madame?.. A ce mot, .Josette s'arrêta , car^ se tournant vers sa maîtresse pensive,elle lui trouva une expression qui n'avait jamais animé sa belle figure j alors la Provençale se mit aussi à réfle'chir. Néanmoins , comme il serait peu convenable que deux jeunes filles restassent plus de dix minutes sans parler , Josette se hâta de sauver l'honneur du sexe.

— Madame, répéta-t-elle , que faut-il faire de ces fleurs ?. . .

— Commentsont-elles venues?...

s'écria Gotilde. Et la princesse prenant, par un mouvement machinal,

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une rose d'églantier, en savoura l'odeur fugitive avec une espèce d'àvidité. . . .

—Madame de'sire les conserver ?

demanda Josette envoyant l'action de sa maîtresse. Cette observation fit naître sur les joues de Clotilde l'incarnat de la honte j elle aperçut rapidement les conséquences de la conservation de ces fleurs, et s'écria: « Vous pouvez les jeter.»

— Oh ! madame , c'est doramage !.. et néanmoins, la soubrette d'*un coup de main les fit voler vers la terre. D'après le mouvement que Ciotihie laissa échapper, la soubrette put conclure que c'était un grand sacrifice pour la prin-

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cesse, et cependant Clotilde lui dit :

— Josette , nous avons eu raison de les ôter ! regardez ? elles se sont effeuillées en chemin!.. Puisse l'espérance se dissiper ainsi... le sylphe n'en apportera plus!...

Apres ces paroles qui tombèrent une à une, Clotilde s'habilla dans le plus grand silence , elle prit son ouvrage de tapisserie , Josette le sien , et, de temps en temps , elles regardèrent la fenêtre

Au-dessous de la salle des gardes , se trouvait une vaste galerie voûtée et garnie des petites colonnes assemblées qui distinguent l'ordre

gothique; une de ses portes de form e I. i6

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ogive,donnaitsur la plate-forme large de près de cinquante pieds, qui séparait le château des vagues mugissantes; et l'autre porte offrait une sortie sous le péristyle de l'escalier de marbre qui menaitaux appartemens du prince... Cette salle , messieurs du centre, était la salle à manger. . . Salut... trois fois salut !... En ce moment, les trois ministres finissant de déjeuner, quittaient une table ornée de plusieurs pièces d'argenterie massive , et ils achevaient une conversation très- sérieuse, avant de livrer cette salle à l'appétit des officiers de seconde classe, pour le service desquels on retirait les pièces d'argenterie.

— ^Entin, monsieur le connétable, disait Monestan , de quoi pourronsnous entretenir le roi?.. Le conseil d'aujourd'hui sera sans intérêt! Depuis deux mois que nous sommes à Casin-Grandes, nous avons tout expédié: notes secrètes à nos émissaires, instructions à nos partisans, envois d'argent, affaires intérieures et extérieures.., tout est épuisé.

— 11 est vrai que la cavalerie et les années ne peuvent pas nous fournir de grands sujets de conseil... Nous n'en avons plus! A ce mot le grand Kéfalein poussa un soupir de regret.

— Et, continua Monestan , nous ne recevons aucune réponse de nos envoyés dans toutes les cours de l'Europe!..

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— Est-ce que vous pensez que Venise les aura laissé parvenir ? dit l'ëvêque en haussant les e'paules.

— Que va donc devenir le roi V s'écria Kéfalein.

— On pourrait, reprit le prélat , lui forger une dépêche fort importante.

— Oh ! monsieur, dit Monestan, faire un mensonge, et se jouer du prince ! . .

— M. le comte , répondit Hilarion , on ignore le mot de mensonge dans la haute politique ,' et du reste , si le prince s'en aperçoit , nous ferons pendre le courrier qui sera censé apporter la dépêche.

•— Il est écrit : tu ne mentiras

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point!... s'écria le pieux ministre.

— Cependant monsieur le comte, répliqua l'évêque, tous les jours un général invente un stratagème pour battre l'ennemi : il envoie de prétendus espions qui se laissent prendre , et qui, pour avoir leur grâce , font defaux rapports sur le nombre, etc.

Notre ennemi, c'est l'ennui du prince, et pour tuer le temps , on peut bien...

— Grand dieu ! se permettre une chose indigne de la majesté du souverain ! . . interrompit le premier ministre ; pour qui prenez-vous le roi Jean II ? C'est de nous tous, le plus sage , le plus religieux , et le plus politique...

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— Au reste , reprit l'évêquc en affectant un air de mépris pour le ministre , une affaire importante est bientôt trouve'e. Ne peut-on pas concerter le plan à suivre pour reprendre l'île de Chypre? mais...

le prince a la mauie de l'initiative!

il veut toujours avoir parlé le premier des choses et les proposer!...

— Vous pensez juste , monsieur; répondit Monestan, n'ayant plus rienquis'applique au présent, il faudrait pou voir s'occuper de l'avenir; et ^ire voir au prince les abus qu'il devra détruire en rentrant dans son royaume.

— Mais nous nous occuperons d'abord des moyens de reprendre

ce royaume ?... s'écria l'évêque....

— Soit, dit Monestan ; je conviens que c'est le plus essentiel : et après, la religion sera...

— Messieurs, interrompit Kéfalein, je vous laisserai tenir le conseil sans moi: tirez-vous de cette difTiculté, vous avez plus de talent que moi pour les discussions^ mais s'il s'agissait d'une charge de cavalerie comme celle que je fisà Edesse !..

Ah! quel combat messieurs.... Il allait entamer le récit de la bataille où il fut fait connétable et où il sauva r£tat, quand il aperçut Castriot, aussitôt il courut vers l'Albanais.

— Je crois , dit l'évêque avec un sourire et un geste contempteur,

qu'il ne nous serait pas grandement utile... ce pauvre général!...

quid nohis ?

— J'avoue, monsieur, que le connétable n'est un aigle, mais l'Éternel a ses raisons en distribuant aux hommes leurs divers talens , et Kéfalein est brave , il a sauvé l'État.

— Il vous l'a bien assçz répété pour que vous le sachiez !....

— M. l'évêque , la religion nous ordonne de souffrir les défauts des autres , parce que nous en avons tous; et que sans cette tolérance , l'amour fraternel qu'elle recommande n'existerait plus... Si vous n'estimez que les grands capitaines;

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