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Kéfaleln , n'cstiine que ceux qui montent à cheval; Trousse, ceux qui se portent bien et no pensent pas; Bombans, ne juge un homme que sur sa richesse , et que de gens comme lui ! . . chacun sa marotte ! . . l'indulgence est une des premières vertus du vrai chrétien !...
Kéfalein et Castriot sortirent ensemble , accompagnés des quinze chevaux que le connétable exerçait :
il avait le chagrin de n'avoir pu trouver que dix personnes en état de les monter; aussi , s'occupait-il à faire des recrues dans le domaine !...
Le chef et le soldat cheminèrent quelque temps sans rien
dire; seulement, le connétable re- I. 17
tournait sa petite tête longue pour examiner comment ses néophytes équestres s'en tiraient...
Enfin Castriot , comprenant que le devoir lui dictait au moins une interrogation risqua la suivante :
— Monseigneur , une difficulté m'a toujours occupé; lorsqu'on fait une charge de cavalerie , doit-on tenir son sabre en l'air ou en ligne droite ?
— Castriot, c'est une grave question ! répondit le joyeux connétable , en arrêtant Vol-au-vent. Si tous les gouvernemens avaient des hommes exercés comme toi dans l'art de se servir du sabre des Turcomans , on devrait le tenir sans
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cesse prêt à décrire une courbe rapide ; mais remarque que l'objet de la cavalerie ii''est pas précisément de tuer les soldats ennemis, elle les dissipe; voilà pourquoi les charges de cavalerie décident le succès d'une bataille, comme à celle d'Edesse , où je sauvai l'État par une charge brillante , que je vais te représenter : . . . Ici , . . . continua Réfalein , en montrant un champ de blé; ici se trouvaient les bataillons ennemis presque entamés ; et dans cette position-là (il indiquait un champ d'avoine) nos soldats les attaquaient avec courage.
L'ennemi pressé tente un dernier effort, et fond sur les nôtres ; à cette
furieuse irruption nos soldats étonnés s'enfuient..,.
— C'étaient des lâches ! interrompit Castriot en colère.
— Soit : mais posté depuis longtemps à un millier de pas avec ma cavalerie, je me disposais à donner ; lorsqu'un vieux soudard, qui , par parenthèse, fut tué, me dit : a Monseigneur, ils ne sont pas encore assez en désordre, vous risqueriez d'être abîmé..)) Je suivis ce conseil, et lorsque leurs rangs commencèrent à se rompre je fondis. . .
A ce mot Kéfalein pressant les flancs de son cheval, Vol-auvent partit ay grand galop; les autres chevaux suivirent cette im-
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pulsion par instinct en cherchant à se devancer ; de manière que , lorsque le connétable se trouva dans le champ de blé, il aperçut , sept de ses cavaliers sur dix, étendus par terre et criant comme des aveugles sans bâton.
— Cette manœuvre sauva l'Etat , dit- il tristement à Castriot , le seul homme qui fût à ses côtés. Comment, belitres, s'écria-t-il quand les maladroits revinrent chercher leurs chevaux, après douze leçons vous vous laissez désarçonner?. . .
Jamais, non jamais, le Roi n'aura de cavalerie dans ce maudit pays!..
— Coquins ! . . continua Castriot, vous devez savoir monter à cheval puisque monseigneur le veut ! sa-
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chez-Iedemain?ou sinon!.. Il leur fît une affreuse menace avec son sabre .
— Il faut convenir, cependant, qu'un bon cavalier est une chose rare , répondit le connétable en ramenant vers la tête de son cheval, ses deux longues jambes en fuseau, qui lui donnaient l'air d'une paire de pincettes; et il força son beau cheval arabe à caracoler. Après cette manœuvre, il regarda ses gens avec l'air de «upériorité d'un acteur qui rentre dans la coulisse ; au bruit des applaudisse mens.
Les cavaliers honteux, remontèrent en silence sur leurs chevaux, et l'escadron continua sa route à
travers les domaines
Pendant ce temps-là, les deux
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ministres , fort embarrasses de ce qu'ils allaient dire à leur souverain, traversaient le pe'ristyle : au bruit de leurs pas la garde du prince , c'est-à-dire^ trois Cypriotes qui jouaient aux des, saisirent leurs hallebardes et prirent une position semi-militaire. Les deux ministres entrèrent au salon , en se dirigeant vers le cabinet royal, lorsque le docteur Trousse , une verge d'ëbène à la main , les arrêta.
— Messeigneurs, le Roi n'est pas encore visible.
— Serait -il indisposé, maitre Trousse? demanda Monestan.
— Un Roi sans royaume se trouve toujours malade, monseigneur;
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jnoif je prétends qu'il ne s'en porte que mieux. Mais vous, messeigneurs , votre santé doit toujours être chancelante , car les affaires de l'Etat emportent une somme considérable de vos idées , et plus nous en perdons, plus la maladie a de prise sur nous. Mol , vous le savez , je crois que les nerfs sont la cause immédiate de nos douleurs ; et les nerfs , visibles ou invisibles , étant les agens immédiats de la pensée ; la pensée, les détériore et cause nos maladies et notre mort. Nos pères quipensaientpeu, se portaient bien; et de nos jours, les maladies augmentent avec les sciences!... Ah!
les médecins dans quatre cents ans
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auront de la besogne!... moi...
A ce mot favori du docteur-huissier , un le'ger bruit se fit entendre dans le cabinet, il y transporta sa ronde etlourde petite machine, en pensant le moins possible.
— Sire^ dit - il, vos ministres se présentent pour avoir Thoniieur...
— Vous pouvez faire entrer.
— Messieurs , répéta Trousse en s'inclinant , le roi m'a dit : « Vous pouvez faire entrer.»Troussese tapit respectueusement contre la porte , en criant d'une voix clairette : «M. le comte de Monestan et M. l'évêque de Nicosie, n — On pourrait croire, d'après la fidélité avec laquelle
Trousse rendait les paroles du roi, qu'il avait lu Homère !...
Monestan seul , salua profondément Jean II , qui était assis dans un fauteuil de bois doré, près d'une table ronde couverte d'une étolfe verteet de papiers. — L'ëvêque entra d'un air très-cavalier.
— Sire, nous attendons vos ordres? dit Monestan.
— Messieurs, je vous permets de vous asseoir à cause de votre grand âge...
Ces paroles, depuis trois ans, servaient de prélude à toute espèce de conseil. — Un assez long silence suivit cet ordre, et les deux ministres se regardèrent, comme pour se
demander: Qu'allons-nous faire?..
— Eh bien ! messieurs , dit le prince avec le geste d'un homme accablé de travail , de quoi s'agitil aujourd'hui?...
— Sire , re'pliqua l'évêque qui ne doutait de rien , parce qu'il se croyait la plus forte tête du conseil ; nous pourrions nous occuper de la marche à suivre pour reconquérir l'île de Chypre?...
— En avons-nous déjà parlé ? reprit fîèrementle monarque aveugle, en se retournant plus loin que l'endroit où se trouvait le prélat; c'est à nous seuls à juger quand et comment il conviendra de le faire...
— Si je proposais cette chose,
c'est que je présumais, d'après quelques paroles de monseigneur , que tel était son dessein.
— Ce fut toujours le nôtre! reprit Jean II avec orgueil; mais nous ne pensons pas qu'il soit temps.
— Vous avez raison, monseigneur, ajouta Monestan.... Avanthier, sire, à l'occasion de votre ambassade au Très-Saint Père, n'avez-vouspas parlé d'envoyer l'un de nous à Venise, afin de...
— Nous y renonçons : répliqua le monarque fâché de ce simulacre de conseil , et de ce qu'on n'attendait pas ses ordres.
— Monseigneur a-t-il appris que lecomte Enguerry-le Mécréant s'est
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approché jusqu'à Montjrat ? demanda l'évêque.
— Crojez-vous que nous ignorions quelque chose? nous le savons!...
— Hë bien! sire, n'est-ce pas un grand sujet?. . continua Hilarion.
— Oui .... interrompit le monarque avec colère, c'est sur ce dangereux voisinage quenous voulions attirer votre attention : mais^ne pensez pas, messieurs , nous persuader que nous régnons encore; à chaque instant, les circonstances nous le rappellent assez énergiquement ; néanmoins, il nous semble que le caractère indélébile que nous portons, réclame toujours un peu de respect?
et, nous saurons, dans noire adversité, conserver une plus grande pruderie de royauté,que si nous étions à Nicosie. Ne croyez donc pas tju'il nous faille chaque jour un conseil?
désormais , nous vous manderons lorsque les secrets de l'Etat nous feront désirer de consulter votre expérience.
L'évêque voulut dire un mot.
— Paix!... s'écria le roi.
— Sire , reprit Monestan , vous connaissez notre dévouement ; jamais nous n'avons eu l'intention d'ajouter aux peines de votre exil...
— Nous vous rendons justice ; et Jean H serra la main de son vieil ami.
— Sire, je ne suis pas seul ici!...
s'écria Monestan. Le roi se leva , fut à l'ëvêque, et lui dit : « Nous vous avons accordé les honneurs de la fidélité, en vous amenant dans cette retraite ; cette distinction vaut plus que vous ne pensez, quoique l'on ne croie pas à l'amitié des rois. — Le vieillard croisa sa dalmatique , revint à sa place avec une dignité que sa cécité rendait touchante , et les deux rivaux furent attendris de la bonté de leur sousrerain.
— Monestan , dit le monarque , quelle est votre opinion sur les mesures à prendre contre Enguerry?. .
— Sire, je pense qu'il n'est pas digne de la majesté d'un roi de
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Chypre et de Jérusalem , d'aller au-devant d'un tel brigand^ s'il a cinq cents hommes d'armes, vous avez ici deux cents personnes qui mourraient pour vous, si le château de vos ancêtres n'était pas inexpugnable ! — Le vieux roi tressaillit.
— Et vous Hilarion? dit-il tout
ému.
— Monseigneur, je crois au contraire , qu'il serait important de vous concilier le cœur de ce compagnon valeureux de Jean-Sans- Peur. Il est grand capitaine , et ses invincibles soldats seraient un commencement des trente mille hommes ..
— En nous ' associant à un tel
homme , interrompît le ministre , nous perdrions notre dignité aux yeux des habitans de ce pays , qui attendent avec impatience l'arrive'e du prince Gaston II, pour en être délivrés, et du reste , sa troupe pervertirait l'enfer!..
— M. le comte, reprit l'évêque, dans l'état actuel de la France , un rebelle heureux, quand il a cinq cents hommes d'armes, et un château-fort imprenable , n'est jamais en danger ; il partage ses trésors avec le prince , quand il est lâche ; et quand il est brave , il lasse sa patience...
— Le connétable est donc absent?., demanda le Eoi.
— Oui, sire...
— 11 faut donc attendre son retour , puisque vous êtes d'opinion différente... Il se fit un moment de silence. Nous avons , reprit le roi , dont la figure exprimait le contentement ; nous avons à vous entretenir d'une chose beaucoup plus importante...
Les deux ministres se regardèrent et prêtèrent une oreille attentive.
— Notre bien-aimée fille arrive à l'âge où l'on se marie , et sa beauté, ses droits au trône, peuvent nous procurer un allié puissant; mais, le généreux chevalier qui nous sauva la vie , quand les Vénitiens enva-
hissaient notre palais , nous dit en nous conduisant au vaisseau qu'il nous procura : « Vous ayez une fille !» Alors son e'molion nous prouva qu'il avait vu Clotilde ; et ces mots semblent annoncer que son bienfait ne sera pas gratuit...
— Ah sire , ne l'accusez pas d'un tel calcul, le Chevalier Noir est Irop brave pour être déloyal!..
— Nous ne l'accusons ni ne nous en plaignons , reprit le prince ; ce serait s'emporter contre l'arbre qui nous écrase ! mais il n'est point venu réclamer Clotilde, et nous pouvons, je crois.. . .
A ces paroles un grand bruit de chevaux se fit entendre dans la cour et le roi s'arrêta.
— Quel est ce tumulte ?... demanda-t-il .
Monestan s'avança vers la croisée. — Le connétable amène un jeune pâtre garrotté, répondit le ministre; nous allons être instruits.
En effet Kcfalein sachant l'embarras de sescollégues , apportait la matière d'une discussion.
— Sire , dit-il , en entrant avec le jeune pâtre contenu par Castriot; nous venons de saisir ce braconnier, assez audacieux pour poursuivre un chevreuil jusque dans le parc et le tirer: il est , du reste, très-bon archer.
. — Connétable , répondit le roi d'un air sévère , nous ne vous avons pas fait appeler! oublierez -vous toujours les choses les plus ordi-
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naires ? retirez-vous ? Jean prit
son sifflet et Trousse parut au son de rinstrunient.
— Maître Trousse , sur quel ordre avez-vous laisse pénétrer le connétable ?....
— Moi , sire , j'étais occupé à démontrer que les cordes trop serrées, allaient faire périr le coupable , car ses nerfs se trouvaient tellement attaqués que sans moi
LemonarqueinterrompitTrousse, en permettant au connétable de reprendre sa place. Jean II , malgré son désir de conserver sa dignité , tout en satisfaisant le plaisir qu'il trouvait à tenir ses conseils ; manifesta cette fois, sa joie , à Tas-
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pect de ce surcroit de besogne.
Le beau pâtre c'tait debout ; sa figure ronde et spirituelle n'annonçait pas la crainte; etson œilfurtif semblait chercher une autre personne. La hardiesse du jeune criminel indisposa l'evéque.
— Est-il yrai , lui dit le roi , que vous ayez commis le crime dont on vous accuse ?...
— Oui , monseigneur , réponditil avec franchise.
— En ce cas, il mérite la mort , s'écria Tévêque.
— C'est juste, dit Réfalein en levant sa petite tête oblongue.
A ces mots Monestan pâlit et répliqua : « Sire, vous m'avez toujours
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VU frémir à l'idée de la destruction d'un être, tel chétif qu'il fût : mais ici, quelle cruauté l'on exercerait en faisant mourir un homme pour un plat de gibier ! La religion de Jésus défend une telle doctrine ; elle met la vie d'un homme à un plus haut prix, que celui d'une perdrix.
Kéfalein s'écria : c'est vraîî... .
— Sire, reprit l'évêque, il convient d'imprimer à ces misérables l'idée de votre puissance ; trop de bonté nuit aux princes !...
— Que pensez-vous monsieur le connétable ? demanda le prince.
— M. l'évêque a raison, répondit-il.
— Hé quoi ! répliqua Monestan ,
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ii'est-il aucune circonstance atténuante ? Si c'était pour soutenir son vieux père , qu'il ait chasse ce chevreuil? cette légère faute deviendrait une belle œuvre. Sire , lorsqu'un homme arrive à vingt ans, la nature a décrété qu'il vivra ; et l'homme ne doit pas s'opposer à l'Éternel...
— C'est vrai, je me range à l'avis de M. le comte, ajouta Réfalein.
— Si l'on tue aujourd'hui les chevreuils du parc sans être puni, dçmain que n'oseront-ils pas? observa le vindicatif prélat.
— Alors il faut le pendre pour assurer notre tranquillité , dit le comiétable.
DELUSIGNA.N. 2\'J
— Sans l'entendre, répliqua Monestan.
— Entendons-le pour la forme ?
répondit le sage Réfalein.
— Parle donc ? s'écria Castriot , qui crut que le geste de son souverain signifiait de frapper rudement le beau chevrier. Ce dernier se retourna brusquement, mais il réprima son mouvement d'indignation trop vite pour que Ton s'en aperçût.
— Par quel motif avez-vous tué ce chevreuil ? lui demanda le roi.
— Sire, répondit le jeune pâtre en souriant, un chevalier vient d'aborder à l'instant dans les rescifs , il mourait de faim et je n'ai pu résister à sa prière.
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— Quel est ce chevalier ?
— Je l'ignore. 11 a grand soin de dérober sa figure aux regards ; la visière de son casque est baiss(?e; ses armes sont d'un acier bruni ; la barque et le vaisseau qui l'ont amené , portaient le pavillon anglais j ils disparurent dès qu'il fut sur la plage.
— Serait-ce mon bienfaiteur? murmura le prince.
■— Frivole excuse ! dit l'évêque ; les lois veulent la mort de ce jeune rebelle , les lois sont àu-'dessus de tout , et Dieu , monsieur le comte^ exécute celles qu'il s'est tracées ! . . .
— Je suis de cet avis, observa Kéfalein,
DE LUSIGKAN. 219
Monestan , gémissant de voir ce jeune homme périr pour si peu de chose , essaya de ramener Kéfalein à son opinion, en lui disant :
— Monsieur le connétable , on pourrait faire de ce jeune pâtre un très-bon cavalier.
L'évèque, prenant un malin plaisir à l'emporter sur Monestan, l'interrompit : c( Monsieur le comte , s'écria-t-il , ce serait compromettre notre sûreté en l'admettant . . . »
— Ce n'est pas à nous à prononcer un arrêt , interrompit à son tour le roi qui se retira tout pensif dans son appartement.
Le pâtre fut donc condamné :
les ministres s'en allèrent, en eau-
sant de l'émotion que le roi avait manifestée lorsque le pâtre dépeignit le chevalier.
Le chevrier fut remis entre les mains du docteur Trousse, qui le conduisit à la loge de Marie , en se promettant bien de le disséquer, afin de prouver son système aux incrédules; et il eut la bonhomie de le dire au prisonnier.
— Allons , Marie, levez-TOus? et faites place à ce condamné ?
La folle grogna comme un jeune chien.
— C'est un de tes malades qui ressuscite , Trousse mon ami ? Je n'en veux pas chez moi , ma réputation en soutfrirait !.,,
— Tes nerfs seront donc toujours attaqués ! ...
— Aussi long-temps que ton cerveau, docteur du diable ; rendsmoi mon fils?
— Mais moi!....
— Mon ami , dit Tlnnocente au jeune pâtre , je plains ta mère !..
Aussitôt le jeune pâtre incarcéré. Trousse s'en fut au plus vite à son poste.
L'Innocente resta près de la grille. « Mon enfant , dit-elle au captif, personne ne te consolera!... si j'avais la clef je te délivrerais?. . mais tu es un scélérat... ils me batteraient!... et puis, mon fils ne reviendra jamais de dessous terre !..»
— Madame , dit le pâtre , si TOUS pouvez me faire parler à l'intendant.... — Elle se mit à rire. — Cela me sauverait peut-être. — Elle rit encore plus fort.
Le jeune homme voyant l'inutilité de sa demande , ne dit plus rien ; mais l'Innocente n'en resta pas moins assise sur une pierre , à côté de la grille. . .
Heureusementpour le condamné , sur le soir , Bombans arriva suivi d'un aide de cuisine qui portait le dernier repas du chevrier.
— Etes-vous l'intendant du château ? demanda le captif.
— Oui , pour le moment...
— J'ai besoin de vous parler, re-
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prit le chevrier en faisant sonner de l'or.
— Va-t-en drôle , dit l'intendant au petit marmiton.
— De quoi s'agit-il ? continua Bombans qui pensa que le condamné voulait racheter sa vie, ainsi que les lois de ce temps-là le permettaient.
— Il s'agit , s'e'cria le pâtre en saisissant l'intendant par son vieil habit , il s'agit de me délivrer !...
L'intendant resta immobile parce qu'il prévit que sa résistance lui coûterait un habit; il s'y opérait déjà certains craquemens qui l'inquiétaient fort ; il se contenta donc de crier au secours!...
Mais le chevrier lui glissa son poing si fort à propos dans la bouche, que force fut à Bombans de se
taire : Economie de parole !
dut-il penser ! . . . .
— Si tu ne te sers pas de la princesse Clotilde pour obtenir ma grâce , je déclare au roi Jean , avant de mourir, que tu as pour cent mille francs de biens dans les terres de monseigneur Gaston II.
— Tout le monde le sait donc V s'ëcria l'intendant pétrifie.
— Vilain cancre! dit la folle en riant aux éclats et montrant à Bombans une basque qu'elle avait détachée de son habit en en mordant l'étoffe....
— Je suis ruiné ! . . . cria Boni-
bans, un habit de trois marcs!
— La même corde nous servira , maître Hercule, ajouta le chevrier.
A cette sage réflexion du malin pâtre , Bombans fit un signe de consentement, non pas à la pendaison , mais a. la précédente proposition du captif.
— Songe toujours que ma mort sera la tienne ! ... lui cria ce dernier en le voyant se diriger vers la cour des appartemens royaux. — Bombans obtint de sa fille qu'elle parlât sur-le-champ à la princesse. Aussitôt Clotilde se rendit chez Jean H, qui se laissa séduire par sa fille chérie ; mais , il lui déclara que cette grâce serait la dernière qu'il accor-
derait à sa prière, en ajoutant qu'il n'entendait pas qu'elle se mêlât des affaires de l'Etat.
Rentrée chez elle , la princesse attendit avec assez d'impatience que Josette en fût sortie... : à peine la jeune Provençale eut-elle fermé la porte, en jetant un dernier coup d'œil à cette fenêtre que la princesse avait regardée toute la journée, que Clotilde courut en entr'ouvrir les rid'eaux ; elle revit le beau Juif déjà placé sur sa rocaille. La lune étant couverte d'un nuage , il cherchait vainement à distinguer, si ses fleurs ornaient la fenêtre de sa bienfaitrice ; la princesse attentive devina cette pensée et fut touchée de com-
passion , lorsqu'un faible rayon de lune perçant le nuage , fît voir à Nephtaly ses fleurs gisant à terre.
Il regarda douloureusement la fenêtre , des larmes sillonnèrent son beau visage, et le chemin qu'elles y laissèrent fut brillante par les doux feux de Diane. •
Clotilde voudrait bien ouvrir la fenêtre , sans être aperçue , afin
d'être plus rapproche'e du Juif. ;
un verre est bien peu de chose ! dila-t-on, mais encore c'est un obstacle, et ceux qui ont aime'^ comprendront pourquoi la princesse était gênée par cette importune croisée !
Elle parvint à l'ouvrir sans bruit aucun; et elle étendit légèrement le
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rideau sur tout l'espace de la fenêtre, en s'y ménageant une place pour son œil... Alors elle respire avec délices l'air qui s'engoufTre, en pensant que cet élément vient d'effleurer le corps de son protégé. L'air est un messager fidèle ; cet air est le même qu'aspire Nephtaly ; enfin l'air ne les sépare point ; tout à coup l'air modulé transmit les paroles suivantes , prononcées avec l'accent de la plainte .
— Dieu n'écoute pastonjours nos prières , il en faut beaucoup pour le fléchir!.. La croisée fermée, Clotilde aurait-elle reconnu l'organe enchanteur de Nephtaly ? Ces paroles, pleines d'une mélancolie gra-
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eieuse, remplirent Tâme de Clotilde d'une volupté suave comme l'odeur de la rose du matin.... Le calme de la nuit répandait un grand charme sur ce religieux et muet hommage de l'Israélite ; et ce culte de la reconnaissance émut tellement la jeune fille, qu'elle aperçut , à l'oscillation de son sein , le danger qu'elle courait à cette douce contemplation.... Elle eut la force de se réfugier dans son lit ; elle ne le gagna qu'à pas lents!...
Il est , entre la veille et le sommeil , un état mixte où notre âme réfléchit encore, mais nos pensées pâles et comme fantastiques n'offrent, pour ainsi dire , que l'ombre
des pensées; ce fut pendant cette rêverie vaporeuse que Clolilde examina quel sentiment elle portait au beau Juif.....
« Je le protège !....se disait-elle, w il est reconnaissant... S'il vient H toujours, je serai contente !... ce M bonheur me sufîira... Car je ne » puis l'aimer!... Cependant, qui )» pourrait savoir le secret de mon M cœur?... personne.... »EUe s'endormit néanmoins , sans convenir avec elle-même, qu'elle aimât le beau Juif.
Le lendemain, un faible souvenir de cette pensée fugitive s'offrit à Clotilde , elle s'en indigna , elle courut à sa croisée, et... l'Israélite à
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genoux frappa ses regards; sa contenance semblait dire : (( Je ne veux que de l'espoir... Ne tuez pas mon bonheur!... grâce!..»— « Le courroux de la jeune fille se dissipa comme un nuage fugace. Aussitôt Neplitaly retire' , Clotilde ouvre elle-même la fenêtre, y voit des fleurs nouvelles ; en respire l'odeur délicieuse, les touche , et les jette, afin que Josette ne lesaperçoive pas.
— « Nous verrons s'il aura de la constance !.. » — se dit-elle. Et, sans achever, elle se remit au lit en sifflant Josette... La curieuse Provençale accourut et ne manqua pas d'ouvrir la fenêtre delà Coquette la première.
— Madame, il n'y a plus de fleurs
aujourd'hui!... s'écria la suivante.
— Probablement ce sont des oiseaux qui les apportèrent hier pour commencer leur nid.
Josette fît un sourire d'incrédulité , sans cependant concevoir pourquoi, s'il s'en trouva la veille , il ne s'en trouvait plus le lendemain ; elle douta par instinct...
À ce moment le jeune chevrier fit réclamer , par Bombans, la faveur de remercier la princesse.
— Madame , dit le pâtre avec des manières et un son de voix qui n'annonçaient pas la rusticité d'un vilain du quinzième siècle, qu'il me soit permis de vous témoigner ma reconnaissance!... 11 s'arrêta presque interdit de la beauté de Clotilde;
cet embarras est la louange qui flatte le plus; aussi la princesse sourit. — Madame je vous souhaite, continua t-il, le seul théâtre digne de vos charmes, une cour brillante. J'ai vu celles de l'Europe!... partout, je vous assure , vous auriez la palme de la beauté. Adieu madame. ^ao«/ cherchera quelque jour à s'acquitter : puisse l'occasion se présenter bientôt î...
— Ne m'aviez-vous pas dit que c'était un chevrier ?
— Oui, madame !..
— Raoul! s'écria la princesse pensive, quel est ce nom! ^ . .
Pendant six jours le beau Juif ne
cessa de venir, chaque soir, contempler la croise'e de Clotilde , et chaque matin, les fleurs les plus belles et les plus rares l'embellirent ; chaque matin, elles furent jetées sans aucune pitié...
Le soir du sixième Jour, Nephtaly les voyant encore dédaignée?, chanta la romance suivante, au moment où Clotilde allait s'endormir , après avoir contemplé le juif pendant deux heures entières, en croyant toujours ne le regarder qu'un moment.
Je me fais un devoir de copier cette romance telle qu'elle est dans les manuscrits des Camaldules , sans chercher à la rajeunir; c'est une
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des plus fameuses chansons d'un spirituel troubadour de Provence.
le ne fay rien qne requtrir ,
Sans acquérir L*anca d'amoureose liesse , Las !. . . ma maytresse , Dictes quand est-ce Qu'il nousplaira me secourir ; Ne fay rien que le requérir.
Vostre beanlte' qu'on uoit flourir,
Me fayct mourir :
Ainsy j'ayme ce qai me blesse j C'est grand' simplcsse , Mais grand'- liesse , Pourueu que me ueuillez giiarir.
l: ne fay rien que reqae'rir.
La pureté du chant de Nephtal} , la douce mélancolie de l'air , la naïveté des paroles , le murmure gracieux de sa voix flexible et l«s
accords de son luth, plongèrent la princesse dans une extase ravissante.
Le beau Juif avait cesse' , que Clotilde crut entendre errer dans les airs des restes de cette mélodie enchanteresse..» Au tendre refrain de l'Israélite , elle se reprocha sa cruauté , et résolut de ne plus jeter les fleurs...
— Mais à quoi cela servira- t-il..V se dit-elle , à lui donner de l'espoir... Que d'idées ce mot entraine à sa suite...! Ne suis- je pas sûre de mon cœur..? Quelle distance entre nous!... Saqualitéde Juif estle marbre funéraire de tout sentiment excepté ma pitié... mais.. .
Une jolie gondole, tourmentée
DE LUSIGNAN. ^Sy
par les vents étcsiens, est une image fidèle de l'âme deClotilde... Elle s'endormit pour ne plus réflécliir.
Qu'a-t-elle de'cidé....? D'accepter les fleurs et de laisser faire aux Dieux.
Un négociant , au milieu d'une foule de spéculations j à la veille de proclamer sa banqueroute, source de fortune ; ne sachant ni ce qu'il a , ni ce qu'il doit; tenant encore à l'honneur ; tremble de se convaincre et prolonge son incertitude !...
ainsi de Clotilde ! (i )
(i) Il existe une lacune.