‹ Clotilde de Lusignan ou, Le beau juifChapitre 16 sur 23 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Vin fantôme ële'gant se forma dans les airs.

( Le Comte Maxime Odiw. )

Un bienfaiteur peut-il être

Difficile à reconnaître?

(Perrault. )

Et lui frappant le col d'nn coup de cimeterre , L'envoya snr-lc champ goûter de la poussière. ( Poème de JewAS. )

Ej n arrivant près du château , la curiosité de chacun fut fortement excitée par un phénomène miraculeux.

La lueur incertaine des torches fit apercevoir, à dix pieds de terre, un grand fantôme blanc , d'une

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forme aérienne, qui se de'battait dans les airs, en jetant des sonsinarticulés comme ceux des sibylles , une auréole entourait sa tête prophétique, et le bruit infernal des chaînes servait d'accompagnement à ses cris.

On s'arrête , en regardant ce phénomène avec les yeux de la peur, qui se glissa dans l'âme des plus courageux.

— C'est une vapeur formée par les exhalaisons des fossés, dit l'évêque.

— Monsieur, répondit Monestan , la sainte écriture enseigne que le Seigneur fait souvent des loiracles pour avertir les hommes.

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Hilarion haussa les épaules par un mouvement imperceptible.

Cependant Monestan parut avoir raison, car l'on entendit distinctement ces paroles qu'une voix rauque lança dans les airs :

(( Courage , prince , courage ,

Chypre sera reprise ! Mais

les malheurs et l'adversité ne sont

pas à leur terme ! Je vois

ton ennemi le plus cruel s'approcher : le voilà ; le serpent est à tes côtés; le vois-tu ? . . . . Regarde Tange de bonté , le défenseur, le vaillant, le fort des forts ! . . . Courage, et rendez le sang versé ; me

Le bruit des chaînes empêcha

cTentendre le reste On s examina mutuellement, et la stupeur fut au comble, quand on aperçut, à dix pas du prince, les deux chevaliers qui parurent tombe's du ciel ; car chacun , le nez en l'air, ne les avait pas vu venir.

— C'est Marie ! . . . . s'écria Réfalein revenant du portail ; elle déraisonne à cheval sur les chaînes du pont-levis où elle a grimpé !....

En effet, l'Innocente, les cheveux épars , descendit et se jeta aux pieds du prince , en criant lamentablement :

— Sire , mon fils ! rendez-le moi ! . . .

— Pauvre folle ! . . . dit le mo-

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narque , en trouvant au milieu de sa joie une infortune que toute la puissance des rois ne pouvait adoucir. Cependant un regard de Clotilde fît taire Marie.

Castriot tournait autour des deux inconnus, en brandissant son sabre, avec l'air hargneux d'un chien de ferme lorsque deux pauvres y entrent.

Monestan ne sachant pas si les deux cavaliers n'étalent point des anges decend us du ciel, leur dit, avec toute la douceur qu'annonçait sa figure aplatie, et sa contenance abbatiale :

— Seigneurs, qui êtes-vous et q ue demandez-vous ? . . .

— Beau cher sire, re'pondit le

Mécréant , nos talons prouvent que nous sommes chevaliers , et je ne sache pas que l'on nous ait jamais refusé l'hospitalité dans aucun château.

— Voilà de bien beaux chevaux !

s'écria le sage Kéfalein.

— Connétable !... interrompit le roi d'un air imposant , ce seul mot fit taire Kéfalein. Messieurs , continua le prince, les rois de Jérusalem ont créé l'ordre des Hospitaliers , c'est assez vous en dire !

notre château sera toujours ouvert aux chevaliers : soyez les bienvenus

— D'autant plus , répliqua le Mécréant , que /nous avons à parler

à vous I . . .

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Le chevalier noir ne cessait de regarder la princesse : protégé par la sombre clarté des torches, il s'approcha le plus qu'il put de Clotilde, et l'on s'avança vers le pont-levis , au milieu du murmure général causé par les conversations dont l'apparition des chevaliers était le sujet. Castriot ne perdit pas de vue ces deux inconnus.

La princesse, en proie aux souvenirs d'un moment à peine écoulé, ne pensait point au désordre de ses vêtemens et encore moins aux survenans..k

Depuis deux mois que le prince habitait Casin-Grandes , il n'avait pas encore eu l'occasion de rece- 2- 9

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voir Il fut donc au comble

de la joie, en pensant au simulacre de grandeur qu'il allait déployer; il se félicita que la circonstance eût rassemblé tout son peuple autour de lui, lors de l'arrivée des deux chevaliers, et il ne cessa de donner des ordres à Bombans.

A dix pas du château, le roi quitta son palanquin , et Clotilde fut transportée à son appartement afin d'avoir le temps de s'habiller ; la jolie Provençale l'aida dans les apprêts d'une toilette bien simple î ... la fille de Lusignan n'était plus jalouse que d'un seul suffrage ! . . .

Arrivé sous le portail , le roi dit

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à ses deux hôtes , en les confiant aux soins de sestroisminislres :((Ce château, tout grand qu'il est, se trouvj trop petit, même pour les restes de noire cour et de notre splendeur presque e'clipse'e ; si nous étions en Chypre, vous seriez mieux reçus. . . . ))

— Sire , répondit l'inconnu , votre bonté, votre franchise de'corent mieux votre hospitalité que tout le luxe des cours.

A ces paroles, le prince tressaille, son coeur s'émeut, il rassemble les vestiges de sa vue, afin d'apercevoir

le chevalier il ne le peutj un

geste trahit son impatience, et ^ se retira tout rêveur !....

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Castriot , sur un mot du prince , s'empressa de grossir îa garde royale par les dix apprentifs-cavaliers du digne connétable; il se mit à leur tête, et tâcha, par sa contenance, de donner un air martial et grandiose à la salle des gardes.

Le monarque passa sa dalmatique doublée d'hermine ; il se décora de tous les attributs de son pouvoir , et vint presser les valets de pied, les serviteurs fidèles qui se dépêchaient d'ôter la housse de la balustrade d'or, de découvrir les meubles , d'allumer les torches de cire que contenaient des candelabi% d'or appelés torchères.

Lombans , de son côté , pour

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rendre le souper digne d'un monarque , se concertait avec le fameux cuisinier Taillevant , qui , depuis, fut au service du roi de France, et qui nous laissa même un précieux traité sur la cuisine.

Le souper convenu, l'intendant* employa plusieurs Cypriotes affidés pour sortir la vaisselle du trésor.

Pendant ces apprêts , les trois ministres promenaient les deux chevaliers dans les cours. Le grand écuyer, c'est ainsi que l'on nommait le palefrenier en chef, vint chercher les deux destriers.

— Ayez-en bien soin, Vérynel !

s'écria Kéfalein.

Sur un message secret de Jean II, Monestan dit aux inconnus :

— Si vous vouliez monter au palais , sires chevaliers , il ne fait pas assez jour pour examiner les fortifications.

L'évêque ne se tenait pas de joie, en voyant Enguerry s'occuper de la forteresse en guerrier savant ; il discutait guerre et combats avec le Mécre'ant , et il le prit en amitié par un secret penchant.

Sur l'observation du comte de Monestan , ils s'acheminèrent vers le perron de l'aile de Hugues , et le sire Enguerry-le-Mécre'ant admira la beauté du portique et l'escalier de marbre.

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Dans la salle des gardes, Castriot disposa ses quinze soldats tout contre les trophées, de manière qu'ils parurent en plus grand nombre.

— Ce sont les chefs de nos compagnies d'ordonnance!... dit l'évêque au Mécréant, pour lui faire concevoir une haute idée de la puissance guerrière du prince ; il n'ajouta pas que les compagnies mannnaient : ce mot produisit sou effet. Enguerrj crut le monarque entouré de mille hommes au moins.

— Je croyais le prince sans soldats!...

— Sans soldats?... reprit l'évèque, avec un geste de hauteur; lorsque le reste de nos trente mille hommes

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sera disposé, Chypre nous appartiendra... A ces mots ils se dirigèrent vers la salle du trône.

— Le roi de Chypre est visible , sires chevaliers , leur dit Trousse , en grand costume de maître des cérémonies; et, prenant par la main les deux étrangers, il les introduisit dans le salon rouge, tout brillant de dorures, de pierreries et de choses précieuses. Jean II était assis sur son trône , dans une attitude majestueuse et calme; les trois ministres se rangèrent debout à côté du trône, deux vieux serviteurs qui servaient de pages, et six hobereaux de l'île de Chypre, trois musiciens , deux écuyers du prince ,

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Vérynel le grand écuyer , le commandant des chasses, grand louvetier , le cure' subalterne qui disait la messe, et cinq ou six autres personnes , formaient une espèce de cour : leurs habits somptueux et leur contenance firent croire au Mécréant que c'étaient des princes.

— Vous devez être fatigués,sires chevaliers, dit le monarque; nous vous prions de vous asseoir.

Alors les deux pages , âgés d'uae quarantaine d'années , apportèrent des escabelles garnies de coussins.

A ce moment Clotilde se présenta, suivie de Josette : les deux étrangers se levèrent ; et le Mécréant, profitant du charmant usage de ce

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temps féodal , baisa Clotilde sur la bouche , tandis que l'inconnu lui prit la main et y déposa un respectueux baiser

A ce £este , Clotilde frémit d'une terreur secrète, et pâlit en reconnaissant , à l'éclat des lumières, le chevalier noir qui sauva son père de la fureur des Vénitiens, et le transporta dans un navire anglais , avec tous ses trésors !. . . Les soins de ce chevalier mystérieux lui revinrent en la mémoire!...

Nul doute qu'il n'allait réclamer sa main. Comme elle achevait cette parole en elle-même, une chouette, placée dans la vaste cheminée de ce salon, fît entendre des cris lugubres

et plaintifs. — a Quel augure!... »

se dit-elle en s'asseyant à côté de son père, qui, toujours intrigué de la présence de l'étranger , écoutait tous ses mouvemens.

— Pâque Dieu! qu'elle estbelle!...

s'écria très-involontairement Enguerrj.

— Désirez-vous quitter vos armes? leur demanda le pi'ince.

— Un vœu me force de toujours garder les miennes , répondit l'inconnu.

— Il aura commis quelque crime!

murmura l'évêque.

— Le ciel en ait pitié ! dit Monestan , cherchant à se rappeler la

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tournure du chevalier dont il reconnaissait les armes.

— Quant à moi , reprit Enguerry , je garde volontiers les miennes par habitude.

Alors l'intendant, revêtu momentanément de la haute dignité de maître- d'hôtel, parut, orné de la dalmatique de Kéfalein ; mais sa face jaunâtre, ses traits régulièrement grossiers et ses gros vilains sourcils, en annonçant son avarice, prouvèrent qu'un roturier ne joue jamais bien le rôle d'un grand! ...

avis aux anoblis! ...

— Sire , dit-il , vous souperez quand il vous plaira !- . .

A ce mot , le chevalier noir , qui

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n'avait pas cessé de regarder Clotilde, s'élança pour présenter une main tremblante d'amour , et l'on descendit à la salle du festin.

Là, con\mença le triomphe du prince et de l'intendant.

Sur un dressoir en vermeil, on aperçut une douzaine de grands plats d'argent , des aiguières , des drageoirs et des bassins en argent ; au milieu de ce buffet brillait une grande nef, ou navire, octogone tout en or , représentant en bosse les douze pairs du temps de Gharlemagne, ladite nef supportée par huit lions massifs , aux armes du prince; un baquet en or soutenu par quatre sjrènes , des flacons et

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une foule d'aiguières , dydres , de quartes à contenir le vin, en même métal ; enfin des tasses en vermeil, douze salières en or, trente cuillers d'argent,autant de fourchettes , et des hanaps , des coupes , etc.

La table du festin , en bois d'ébène , ornée d'une lame d'argent très-épaisse, et sur laquelle on sculpta une vigne , était couverte d'une nappe peluchëe, mise de manière à laisser ce chef-d'œuvre d'orfèvrerie à découvert.

Cette salle immense , voûtée et décorée par des petites colonnes gothiques en pierre et à base de marbre, avait a«x quatre coins des torchères en argent, garnies de

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grosses chandelles de cire; et, pour plus de luxe, sept valets magnifiquement habilles, tenaient des torches dans leurs mains, en mettant leur gloire à ne pas remuer. — Le hautboutde la table était orné d'un dais rouge , et dans cet endroit Enguerry remarqua une autre nef d'or soutenue par des centaures, et contenant , selon l'usage, la serviette brochée d'or du prince , sa salière, son hanap, son couteau, son sifflet, et à côté, la quarte dorée renfermant son vin particulier.

A la place de chaque convive se trouvait un hanap d'or (espèce de vase semblable à un calice ) et un pot à boire de même métal , plein

de vin d'Orléans ; les viandes qui surchargeaient la table étaient disposées en pyramide dans de magnifiques plats d'or ; on avait parsemé la nappe de feuilles de roses , et deux chandeliers d'or, symétriquement placés, éclairaient la table et les mets du temps ; Taillevant nous en a donné le détail : c'étaient des poulets dorés avec des jaunes d'œufs, des chapons à l'huile., des gelées aux armes du prince, des pâtés de gibier et des prunes confîtes à l'eau de rose, etc. , etc.

Sur une vaste cheminée, remplie de feuillage et de fleurs, il y avait une horloge d'orient , et du manteau de la cheminée pen-

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(lait une bande de taffetas vert dëcoupe'e en dents de loup, et sur laquelle les armes du prince étaient brodées-. Le Mécréant désira bien ardemment qu'on lui refusât la princesse, en contemplant toutes ces richesses avec un œil d'envie...

Clotilde s'avança gracieusement, et présenta aux deux chevaliers une aiguière remplie d'eau parfumée; ils s'y lavèrent les mains, et la princesse leur donna une serviette peluchée pour s'essuyer.

Cette cérémonie faite, l'évêque prononça négligemment le beri^dicitej et chacun s'assit sur un^^^c de bois de cèdre sculpté, sa lequel il n'y avait de coussin* ^^'^ ^^'

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