‹ Clotilde de Lusignan ou, Le beau juifChapitre 18 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

narque , plus un castel est fort , plus il y a de gloire à l'emporter ; et si nous avions bâti ce château, nous l'aurions encore mieux défendu , surtout du côté de la mer.

— Mais, monseigneur, répliqua le Mécréant , il n'y a pas besoin de fortifications, précisément à cet endroit.

— C'est vrai, dit l'évêque.

— En effet, observa Kéfalein.

Clotilde était offensée des regards

eflrontcs du Mécréant , et elle le fixa de manière à lui faire baisses les yeux. « Elle ne m'aimera pas, »

pensa-t-il, et il se consola de cet échec, en buvant.

Le roi , comme accablé par

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l'approbation générale donnée au comte Enguerry , reprit en ces ternies : Vous vous trompez , messieurs ; vous n'avez donc pas étudié le mouvement de l'eau sur notre globe ? Dans cent ans l'on abordera peut-être à Casin-Grandes aussi facilement que dans une rade, si la mer se retire, comme je le crois , ou plutôt y apporte des sables; il faut tout prévoir...

— Sire , vous avez raison , dit Réfalein.

L'évêque haussa les épaules, mais la princesse lui lança un coup-d'œil de reproche.

— Vîtes-vousles fossés ? continua l'aumônier.

— Certes , répondit Enguerry.

— Et l'épaisseur des murs ?

— Ils sont indestructibles.

— Croyez - vous qu'il y ait un côté faible ?. . .

— Non...

— Si messieurs , reprit Jean II ; et rien n'est plus facile que de prendre

Enguerry prêta l'oreille. A ce moment, le chevalier noir, dégageant sa tête , fît quelque bruit avec les plumes de son casque ; Clotilde se retourne, et le chevalier , craignant que le prince ne trahit sa détresse , dit a. voix basse :

— Cet homme est Enguerry

Clotilde laissa tomber sa four-

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chette d'or, et Monestan la vit pâlir.

Et rien n'est plus facile ,

observait le monarque, de prendre Casin-Grandes....

A ce mot, la princesse fit un signe au comte de Monestan ; ce signe signifiait : Méfiez-vous d^Enguerry / ... Le premier ministre le comprit heureusement

He'las ! continuait toujours

Jean II , si nous pouvions avoir assez de soldats pour défendre la façade d'entrée, ce château serait inexpugnable!....

— Que dites-vous, sire ? interrompit brusquement l'évêque eu achevant de vider son hanap, et

confus de ne plus paraître un guerrier d'importance , et de ce queTétranger allait découvrir qu'il en avait imposé ; sire , vous oubliez donc les quinze compagnies d'hommes d'armes dont les chefs vous servent de gardes- du- corps.

— Hilarion , répondit tristement le prince , je les avais en Chypre ,

mais nous n'y sommes plus!

et je crois qu'excepté Castriot , il serait difficile de trouver ici...

Ace mot funeste, Clotilde réitéra un signe de tète et d'yeux à Monestan , pour lui donner à entendre qu'il fallait soutenir l'évêque dans ses assertions/ et l'empêcher de parler au Mécréant.

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De trouver ici d'autres

soldats, acheva le prince.

— Monseigaeur ne veut pas que l'on connaisse ses forces , dit l'évêque à l'oreille du comte Enguerry.

Mouestau f?e mit à tirer Hiîarion par sa soutane , pour qu'il ne causât pas avec l'ennemi , mais Topiniâtre Hilarion donna, par dessous la table, des petits coups sur les doigts de Monestan , afin de défendre sa soutane j il en résulta un combat intestin , le premier qu'ait soutenu l'évêque , et il continua de dire au Mécréant :

— Nous avons aussi des raisons d'Etat pour les lui cacher à luimême.

Ici Monestan remporta la victoire et l'ëvèque en gëmit. En effet, Monestan avait tiré si fort la soutane, que force fut à l'aumônier de se retourner pour voir les signes du premier ministre.

En toute autre circonstance, Clotilde eût ri de cette bataille.

Malheureusement la nature mit une telle douceur dans les yeux bkus et la figure anodine de Monestan, que l'évêque n'y comprit rien ; et il se mit à parler de nouveau à l'oreille du Mëcre'ant.

Tout ceci fut l'affaire d'un moment.

— Sire , s'écria alors Monestan , vous ignorez donc que vous avez

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trois cents hommes dans le château, deux cents à Marseille , cinq cents à Aix ! . . . une armée ! . . .

— Une armée ! — répéta le roi dans un profond étonnement.

— Oui, mon père, dit Clotilde.

Le Mécréant ne savait que penser. . . .

— Et de plus, une cavalerie ottomane que je vous ai créée, a j outa Réfaleinj il est vrai que ces Provençaux ne veulent pas devenir habiles....

— De la cavalerie ! dit Jean II.

— Oui , monseigneur , s'écria l'évèque au comble de la joie de se voir soutenu, vos armées jusqu'à présent ne vous ont rien coûté.

TVotre dévouement, dùt-il encourir

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votre disgrâce, les a préparées pour vos succès ; et habilement disséminées dans divers endroits, elles attendent le moment où l'on s'embarquera pour aller reconquérir l'île de Chypre, et dès que nos trente mille hommes seront complets , vous n'aurez plus qu'à vous mettre à leur tête ; et , débarquant à Nisastro , vous volerez jusqu'à Nicosie , de victoire en victoire ; nous y entrerons entourés de drapeaux vénitiens, aux acclamations du peuple, et les Lusignans brilleront d'une gloire nouvelle !..... on pourra même peut-être reprendre Jérusalem.

En disant ces derniers mots l'c-

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vèque n'était plus sur le banc ; il se remuait dans sa soutane , en brandissant son hanap comme un sabre.

— Certes, on le pourra, dit Réfalein , car je formerai un corps de Mamelucks , pour ne plus avoir à craindre la redoutable cavalerie des Turcs de l'Asie.

Le prince, ne pouvant deviner les motifs de cette conspiration , s'écria tout en colère :

— Que signifie cette multitude de soldats que vous me donnez si libéralement , lorsque vous savez notre détresse? avons -nous dix hommes d'armes au château ? . . .

Oubliez-vous qui nous sommes.pour plaisanter ainsi?...

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— Ah ! sire.... répondirent à la fois les trois ministres, excités par les coups-d'œil de Clotilde effrayée.

— Silence , messieurs , répliqua sévèrement le monarque , nous n'avons pas d'armée — mais nous en aurons une , le jour que cela

nous plaira Lorsqu'on possède

nos trésors, on peut espérer tout; et supposé que nous eussions les bataillons que vous nous créez , vous nous auriez donc abusé, lorsque vous confessiez notre dénuement , le jour où , d'après mes ordres , l'on discuta les mesures à prendre contre le fléau du pays, cet infâme scélérat

— Mon père ! interrompit Clo-

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tilde, qui pressentait une catastrophe ; mon père , votre vin se renverse !....

— Contre ce traître Enguerryle-Mecréant, acheva le prince.

— Traître ! re'pëta le Mécréant échauffé par le vin, jamais le comte Enguerry n'a trahi personne !

— Ciel ! . . . .le plus grand brigand ! . . . dit le prince.

— Vous en avez menti , par votre gorge. Et le Mécréant se dressant , leva sa visière et s'écria : C'est moi qui suis Enguerry !..

A ce mot , l'épouvante est dans la salle ; chacun est debout ; la figure altière de Tévêque est animée,

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Kéfalein met la main sur son épëe, en regardant , avec ses yeux à fleur de tête , le terrible Mécréant ; Clotilde, comme évanouie , penche sa

Ijelle tête sur le dos du banc ;

le chevalier noir reste impassible ; la figure de Monestan indique une sainte horreur ; et , au milieu du tumulte, Bombans effrayé cache sous sa dalmatique les pièces de vaisselle les plus précieuses, et les reporte au trésor, en semant l'alarme Le prince s'écria d'un

accent guerrier :

— Mânes de mes ancêtres qui planez dans cette salle , vous indignez-vous assez de mon atfront ? et de voir votre descendant aveugle

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et sans epée ! . .. pour se venger ! . . .

— Se venger I . . . . répéta En- «îuerry d'une voix retentissante , de quoi ? Ne suis-je pas comte ? Ai-je deshonoré votre table ? Qui m'a déclaré félon et déloyal ?

— Tes actions ! .... dit le roi avec l'accent d'une rage concentrée.

— Je n'ai jamais tiré mon épée que pour me venger !... et j'avais, selon la maxime de Jean-sansPeur, de bonnes raisons , et prenez garde

de m'en donner une ! Mais je

m'explique , et vais déclarer le dessein qui m'amène Je demande en mariage la princesse Clotilde ! . . , .

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A ce mot, la jeune fille s'évanouit , à l'aspect de la barbe rousse du Mécréant, et à l'idée d'être la femme de ce monstre d'iniquité :

Monestan se signa, et Bombans emporta de nouvelles pièces d'argenterie.

— Voûtes, écrasez-nous donc!...

s'écria le prince... Réfalein, Castriot I Castriot armez-vous ? votre prince est insulté... Heureux que vous êtes de ne pas voir ce Mécréant !... La ilgure de ce vieillard en cheveux blancs était sublime de dépit et de colère ! . . .

Kéfalein tira son épée et le Mécréant la sienne.

— Le combat est inégal , dit

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révèque, le connétable est sans armure.

Le prince se lève , cherche sa iille et la prend dans ses bras, en lui demandant où est l'autre chevalier.

— Ah! si notre libérateur était en ces lieux ! demanda Jean II.

A ce mot , l'étranger saisit le bras du prince.

— C'est lui ! dit le roi , nous en étions sûr !...

A cet instant, Castriot qui s'était entendu nommer par le monarque, franchit les escaliers; il entre, voit le prince et sa fille dans les bras du chevalier noir; l'épouvante sur tous les visages, et l'imprudent Kéfalein prêt à être percé par l'épee

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du Mécréant. Les yeux de l'Albanais lancent des éclairs; il n'hésite pas, et décharge un tel coup de sabre sur la nuque du sire Enguerry , qu'il alla faire con naissance avec les dalles de marbre qui pavaient la salle ^ puis Castriots'en alla sans rien dire. A cet instant Bombans avait emporté la dernière pièce d'argenterie.

^11 est mort, aussi vrai que moi je vis! s'écria Trousse survenant :

il est mort!...

A ce mot fatal, toute l'indignation de Jean II cessa, il réflécliit aux suites de sa colère , et le politique Monestan 4ui dit :

— S'il existe, nous sommes per-

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dus; s'il est mort, monseigneur, c'est une tache à votre mémoire.

— Sire , dit le chevalier noir , le comte Enguerry- le -Mécréant était votre hôte ; vous avez violé les lois de l'hospitalité.

Pour toute réponse , le prince reconnaissant tout- à-fait son libérateur , le serra dans ses bras : « Ma fille , c'est lui !... » dit-il,

— Je le savais , mon père ! . . . et Clotilde vit tressaillir le chevalier à ce mot, qu'il crut dicté par l'amour... « Pauvre chevalier, pensat-elle en voyant ce mouvement de joie , je ne puis t'aimer !... »

— Et vous ne me l'avez pas dit , cruelle ! répondit le prince à sa fille.

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Knfans , dit-il en se tournant vers sa cour, parez de fleurs ce château?

appelez les musiciens ? que l'on apprête un plus beau festin, et que l'on répande nos vins les plus précieux ?

l)rùiez des parfums? et que tout respire la joie ; notre libérateur est en ces lieux!... 11 a sauve votre prince I...

En ce moment, Enguerry se releva en s'ëcriant : « Vengeance !...

l'on m'a fait grandement outrage!...

on m'assassine quand je crois manger le pain de l'hospitalité!... c'est une félonie ! »

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