‹ Clotilde de Lusignan ou, Le beau juifChapitre 20 sur 23 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Je vois qne la sagesse elle-même t'inspire, Avec mes Tolontt's ton sentiment conspire. Vas , ne perds point de temps ; ce que ta m'as dict#, Je veux de point en point qu'il soit exécuté. ( Racihe , Esther. )

O Dieux ! quel favorable angure Pour ces généreux fils do Mars.

(J. B. Rousseau. )

1 CI , l'on doit me rendre la justice d'avouer , que l'action de ce petit drame se complique, sans rien perdre de son unité' ; et , qu'elle devient un peu plus intéressante que lorsque je n'en étais qu'au titre. Peut-être me reprochera'-t-on plus d'un caractère ? mais que l'on s'en prenne

DE LUSIGKÂN. IQf

à la nature et aux Camaldules^ou plutôt, que l'on cherche le grain de sagesse qu'ils y renfermèrent, et que l'on convienne , pour l'honneur des R*hoone, que cette histoire avance. Elle avance bien peu, dirat-on, mais enfin elle avance!.. . .

et l'on s'attend à de grands événeniens. . . Amis, /ous n'avez pas tort ; et sur ce , je reprends le fil de ma traduction libre , car je hais l'esclavage , ainsi daignez me pardonner mes digressions. . .

Chaque jour Ton nous retrace des scènes de la vie humaine ; mais rarement on nous offre des scènes de la vie de ces grandes masses que l'on nomoie nations^ et de ces rois

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qui les conduisent bien ou mal. Ces demi -dieux s'enveloppent d'une toile d'opéra , sur laquelle sont imprime'es les lois de lèse-majesté — Cette toile est comme le voile de plomb qui couvre l'avenir, en la levant on s'attire des chagrins : moi qui suis un vrai sans-souci, je brave le courroux et je me félicite d'avoir rencontré l'histoire d'un prince , et surtout d'un prince détrôné; car, je vais essayer de remplir la lacune des histoires, quant aux secrets de l'intérieur des conseils des rois , et je vous introduis sans façon, et sans pudeur aucune, dans le cabinet du roi de Chypre ;,en déclarant , que je regarde cette scène comme le type^

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prototype , architype de toutes celles qui se sont passées, qui se passent ou qui se passeront dans le cabinet des rois morts, vivans et à naître. Pour la rendre ressemblante , l'on n'aura qu'à l'étendre , y mettre plus de monde , de plus grands intérêts, et la mienne sera comme une lanterne magique dans laquelle on met les verres que l'on veut.

Princes morts , vivans et à naître î je vous demande grâce , la hart au col, à genoux et la torche à la main, pour le ton léger que je prends, et quoique j'aie fait ce vers depuis long-temps,

Le malheur est sacrtf , a'insnUons pai le* rois.

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ma foi , mon naturel m,'emporte et je ris, non pas de vous, mais de là sottise de l'humanité : toutefois sachez que je serais grave et mélancolique , si j'avais à raconter le malheur d'un de mes frères ; je ne ris jamais que de l'homme en masse ! . . .

Depuis cinq minutes les trois ministres e'taient entrés dans le cabinet da roi de Chypre. Jean II instruit du malheur qui le menaçait, avait oublie la formule qui servait de prélude à tous les conseils^ et les ministres, étonnes de se trouver debout, attendaient l'ordre du prince.

Monestan , les yeux baissés , tenait son chaperon à la main sans le re-

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muer aucunement; tandis que Kéfalein faisait mouvoir le sien avec rinsouciance qui résultait des dëâinences de son caractère ; quant à re'vêque, il avait sa main droite appuyée sur sa hanche , et par sa pose et son œil fier il semblait s'indigner du silence du prince.

Jean II, assis sur son fauteuil, frappa son genou de sa main gauche avec un air embarrassé > sa noble figure ressemblait assez à ces bustes antiques dont les yeux sans expression offrent l'image d'une impas* sible résignation. EnGn il rompit le silence par ces mots:

— Messieurs, jamais nous ne nous sommes trouvés dans des cir-

constances si graves et si pénibles. ... En effet, nous ayons pu perdre notre royaume , ce fut un malheur bien grand; néanmoins, il nous restait la perspective de pouvoir le reconquérir!... Mais la menace d'Enguerry, le dénuement ou nous nous trouvons , dénuement que malheureusement il connaît ainsi que nos trésors , nous plongeront, si le Mécréant est vainqueur , dans un abîme d'où nous ne pourrons plus sortir, car nos espérances de rétablissement s'évanouiront. . .

Un grand homme , et je ne sais lequel?... a dit et je le répète : un rien allège lés souffrances. ... tel homme se console de la perte d'un

fils en discourant; tel autre sera soulagé de la mort de sa maîtresse, par la sublime inscription qu'il a trouvée pour mettre sur sa tombe. . .

Le bon roi Jean II, au milieu de sa nouvelle infortune, éprouvait, en prononçant les paroles que l'on vient délire, une espèce de joie, en voyant les affaires de l'état prendre une importance , une gravité , qu'elles n'avaient point eues depuis qu'il habitait Casin-Grandes ; cette satisfaction de tenir un conseil véritable perça dans les mots suivans.

— Aussi , Messieurs , nous nous sommes empressés de vous mander, pour profiter des lumières que vous avez acquises par votre expé-

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rience et votre savoir : employezles à trouver une résolution digne des rois de Jérusalem et de Chypre?

Nous sommes dans le dernier asile des Lusignans , il ne fut jamais violé ! . . . c'est assez vous en dire ! . . .

— Sire , dit l'évéque, Engnerryle-Mécréant en plaçant cette croix vengeresse , que nous aurions évitée si l'on avait suivi mon conseil d'hier, a déclaré qu'avant trois jours il investirait votre château ; Ton ne saurait donc prendre des mesures trop promptes ...

A cette observation le roi leva brusquement la main qu'il avait appuyée sur sa cuisse gauche, et cette main tendue semblait demander :

t)lE. LUSIGNAN. 199

a Est-il vrai ?•» I^e silence des trois ministres affirma que révéque disait la vérité.

Le prince laissa retomber sa main sur sa cuisse ; or , il y a bien des manières de laisser tomber sa main, et ce geste peut exprimer la douleur comme le plaisir; mais le prince mit tant de mélancolie dans ce mouvement , cette main tomba si bien d'aplomb, que Kéfalein fut ému de ce simple geste ; son corps fluet se pencha , sa petite tète oblongue suivit le mouvement de la main du prince , et son bonnet ne tourna plus entre ses doigts. . . .

Quant à Monestan, il lève les yeux au ciel , croise ses bras , insère son

pouce droit entre ses deux lèvres, et se met à re'fléchir. ... Le silence régna dans toute sa pureté.

Il devenait clair qu'il fallait prendre une décision importante dans ses résultats : la guerre ou la paix, la vie ou la mort dépendaient de ce conseil. Aussi je n'en omets aucune circonstance.

Remarquons pendant qu'ils réflécliissent tous, i°. que la mère de M. l'aumônier le conçut pendant une guerre cruelle; au milieu du récit interrompu, que son mari lui fit un soir , d'un combat sanglant ; et que l'attitude du père d'Hilarion était fîère ; qu'alors sa mère le mit au monde avec des organes , des

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fibres et des nerfs tellement disposés, que les idées qu'ils produisirent, furent des Idées guerrières , d'ambition et d'orgueil, qui se jouèrent dans une seule partie du cerveau d'Hilarion ; à force de s'y jouer ces pensées formèrent une bosse à son crâne , parce que les idées y affluèrent, en allant de préférence vers ce point cérébral; enfin ces pensées n'étant pas réprimées, ni son crâne amolli dans cet endroit, elles firent de l'aumônier un homme du caractère dont je vous ai donné quelques esquisses.

2°. Que la comtesse , mère du connétable, montait très -souvent à cheval pendant sa grossesse , et

qu'elle accoucha de Kéfalein en descendant de cheval.

3". Que la princesse Ludovic de Monestan était dévote , ainsi que son mari...

Si je voulais rechercher les causes de la guerre pendant laquelle Hilarion fut conçu ; celles du goût de madame Kéfalein pour les chevaux ; et celles de madame Ludovic pour les églises, je remonterais jusqu'à la création , et je prouverais qu'elle est la cause première des événemens dont vous allez lire le récit ; mais je sens que cette vérité pourrait vous choquer, et je me restreins à la proposition suivante.

Ce sont les trois mères des trois

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ministres f qui furent cause des malheurs de Jean II , lequel ne s en douta nullement.

Sur la masse totale des lecteurs qui liront cette assertion , il y en a moitié qui lèveront , par un mouvement soudain, le drap qui garnit leurs épaules; je commence par les remercier. . . .

Sur l'autre moitié qui reste , un quart de moitié sera pyrrhonien , et dira qu'il y a du pour et du contre, et ils seront sages; je les croiraisméme un peu ministériels ou prêts à le devenir : le second quart sera composé de gens qui voudront passer pour savans, et qui diront que j'ai raison, en employant beau-

coup d'esprit pour prouver leur dire ; je les félicite d'avoir de l'esprit : le troisième quart renfermera des penseurs philosophes; et le dernier quart des originaux qui me croiront plus de talent que je n'en ai. ... Ce quart sera le plus faible.

Telle est la nature humaine, que l'opinion de cette seconde moitié ne m'est de rien, précisément parce qu'elle m'est favorable ; et que je brûle d'obtenir l'assentiment de la première qui rit de moi. Mais si je voulais la réduire au silence , voilà ce que je lui dirais , en priant la seconde moitié et les femmes, de passer ce discours ab irato , que je regarde comme inutile.

((Oui, Messieurs, ce que je dis » est vrai , l'histoire serait très-utile }) si l'on voulait rechercher ainsi les )) causes des événemens et des ac-

» tions des hommes O quelles

» lumières vives éclaireraient la « nature humaine, et feraient voir » qu'un atome influe sur nos des- )) tinées et pèse beaucoup ! . . .

» La jeune personne qui se pâme » sous les attaques réitérées d'un )) soldat vigoureux , la maman qui » reçoit des inj ures parce qu'elle est » laide , le père que l'on vole , les » éche vins que Ton pend, les soldats ?) que l'on tue , les bourgeois dont » on démolit les remparts, les fran- )) chises et les maisons quand on

» saccage leur ville en temps de )) guerre, auraient la consolation » de savoir que cela leur arrive , » parce que leur prince , ou le pon tentât voisin en colère, n'avait pas » été saigné la veille , ou parce qu'il « avait trop mangé , et que ce fut » pendant qu'une indigestion ou » telle autre cause le portait à la » mauvaise humeur, par la dispo- » sition acrimonieuse des houppes » qui correspondent au cerveau , » suivant le système de Trousse , » que l'on tint le conseil où il opina » pour la guerre... Alors la lancette » d'un chirurgien ou la canule d'un n apothicaire auraient sauvé la vie n à trente mille hommes, et l'hon-

« neur à trente et une raille pu- » celles, épargné trente millions » d'impôts; et vous, MM. N; N., » qui me cherchez chicane, vous » ou vos ancêtres ne les auriez pas y> payés ! Mais , vous seriez bien w surpris , en apprenant tout ce que » des choses semblables ont de » poids dans les balances où l'on » pèse l'humanité d'un côté , contre » deux ou trois hommes de l'autre :

» vous frémiriez en lisant , qu'un w verre d'eau répandu sur la robe * d'une duchesse à Londres , dans n an palais où Ton dansait, a sauvé M Louis XIV et la France , qu'une » fenêtre mal placée à Versailles , » avaient mis à deux doigts de leur » perte; car Louvois, voyant son

» maître en colère de la critique » sur la croisée, et craignant de » perdre son crédit , se rendit in- » dispensable , en le jetant dans » la fatale guerre , terminée par le » verre d'eau qui fit rappeler Mar- )' leborough.

» P^ous sauriez que le jeune Bi- )) ron donnant à son père le moyen » de prendre Rouen en dix heures , » le vieux guerrier lui répondit :

» Veux'-tu nous envoyer planter « des choux àBiron?...

» y^ous connaîtriez que quelques >» grains de sable dans la vessie d'un » monarque ou qu'un sensorium » commune un peu trop compacte , » rendent tout un royaume malu heureux; et que si la nourrice de

» Charles VI n'eût pas raconté des w histoires de revenant et n'eût pas » presse la tête au jeune prince » quand elle le reçut au sortir du » sein royal ; trente ans de guerres » intestines, les Bourguignons et » les Armagnacs n'auraient pas dé- » sole la France.

» Que si les sens d'une jeune fille » e'niue par je ne sais quoi, n'a- » vaient produit un rêve fantasque, )) la France n'eût pas été sauvée, )) nous serions devenus Anglais, et » au lieu de ce mot au plaisir con- » sacré , nous aurions dit god~ » dem / . . .

n Que si l'Angleterre secoua le » joug du papisme, c'est parce que a. 18

j) Heuri VIII étant enfant mangea n beaucoup de fruits , qui intro- » duisirent une telle âcreté dans » ses humeurs séminales, qu'il vou- » lut divorcer comme bon lui sem- » blerait, afin de contenter sa vo- » racité amoureuse.

M Que si le premier piqueur du » connétable n'avait pas aimé la » fille d'uti meunier et traversé je » ne sais quelle rivière en un cer- » tain gué, il ne l'aurait pas indiqué )) à son maître, allant opiner au con- )) seil du roi Jean avant la bataille » de Poitiers.

» Que si M. d'Armagnac n'eût » pas offensé le connétable par une ï> plaisanterie, le connétable au- » rait été de son avis; la bataille

DE LUSIGNiN. 21 I

» n'eût pas été perdue , la noblesse » massacre'e, et Jean prisonnier, » de là des malheurs, des impôts!...

)) Sans cela nous posse'derions rAn- » gleterre, etau licude ^of7c?e77i ils » diraient le supedatifde nos jun rons , et nous n*aurions pas perdu y) notre marine à la Hogue, nos » ëcus au siège de Dunkerque,et » nos soldats à Fontenoi ; mais , V nous les aurions toujours perdus M quelque part...

» Que s'il n'eût pas fait froid » lorsque le duc de Guise alla k » Blois, il n'aurait pase'té assassiné ; D parce que Henri III n'était iras- » cible et ne prenait de gra ndes re- » solutions que lorsque le froid » Vaigrissait.

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» Que si le cure de Denain ne » s'était pas promené , Villars au- » raitété battu par le prince Eugène, » car "Villars rfaurait pas su que » l'on pouvait rompre les lignes du » prince à Marchiennes. »

Enfin il en est mille exemples.

Alors combien de victoires dont les généraux ont eu la gloire , tandis que semblables à Réfalein , ce fut par le conseil d'un soldat, par la défense d'un lieutenant, même par la maladresse d'uugoujat, que l'ennemi fui battu. Alors j'engage la moitié récalcitrante de mes lecteurs, i°. à ne pas oublier dans ses prières pour le maintien de la paix, la lancette des chirurgiens, les canules d'apothicaires, les cerveaux, les fenêtres, les

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songes des jeunes filles^ leursamans, et l'Éternel avant tout.

2°. A convenir qu'elle portait tout au moins un jugement précipité, irréfléchi , sur mon assertion , et je l'engage à ne plus lever les épaules, parce que c'est l'action de la colère 6u du dédain, et que je ne mérite ni l'un ni l'autre.

Alors personne ne me contestant plus, que les trois mères des trois ministres sont la cause des malheurs qui vontfoîidre sur Casin-Grandes , puisque ce sont elles qui leur communiquèrent leurs passions d'homme, je reprends la suite du manuscrit des Camaldules; .tout en vous observant, que les événemens de ce monde sont liés

2l4 CLOTILDt

entre eux, par une force de cohésion telle, qu'ils forment un véritable tout, et que l'événement qui se passe aujourd'hui est la suite du mouvement imprimé aux choses de ce monde depuis long-temps. Continuons...

Parmi les historiens du cœur humain , La Rochefoucault est un de ceux qui surprirent le plus de ses secrets , et je pense avec lui que Vamour-propre est le motif de toutes les actions des hommes; mais j'y joins l'intérêt : et cela posé, je prétends que tous les conseils des rois finissent comme celui-du roi de Chypre , c'est-à-dire selon l'intérêt et les passions de ceux qui les composent.

L'aumônier pensa que la guerre

DE LUSIGNAK. 2l5

lui fournirait roccasion de se distinguer, et de faire briller ses talens militaires.

Réfalein , de son côté , se disait intérieurement que sa cavalerie pourrait faire des prodiges, des charges, des évolutions, etc.

Monestan gémissait , et lui seul avaitraison :car le prince étant résolu à ne pas donner sa fille, seul moyen d'apaiser le Mécréant, ce sage ministre voyait bien que la guerre allait fondre sur l'asile de son roi.

— Non, s'écria Jean II en frappant sur la table, nous ne sacrifierons pas notre fille ! . . .

A cet élan généreux, l'évêque jugea que le prince penchait pour la guerre , et il répondit :

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— Sire , qu'a donc d'effrayant la guerre avec Enguerry? Ne peut-on pas armer vos vassaux , votre maison ; et conduits par un che f habile, la cavalerie commandée par le conne'table, j'ose croire à des succès, et dans l'hypothèse la plus de'sespérante, c'est-à-dire le siège de Casin - Grandes , ne pouvons - nous pas le de'fendre pendant cent ans contre Enguerry ?.. . même contre

trente mille hommes Ah! si

nous les avions!...

— Hilarion, dit le prince entraîné par l'accent du prélat, il faudra bien faire ce que vous proposez : ce n'est pas'un expédient, c'est ce que la nécessité nous force d'entreprendre. Cenes^ nous savons que

DK LUSIGNAN. 217

nous devons espérer des succès ; les Lusignans vainquirent souvent quand ils commandèrent !

— Sire, répondit le prélat se chagrinant à l'idée de voir le prince commander en personne; votre grand âge ? . . .

— Notre âge !... A cent ans les Lusignans sont jeunes , quand il s'agit de défendre leurs sujets!. . .

— Sire , dit Kéfalein , nous n'avons pas à choisir, il faut combattre ! . . .

— C'est ce que nous observions, répliqua le roi.

A ce moment Monestan détacha son pouce d'entre ses dents , et dit avec une douceur toute monastique :

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— Sire, je crois que l'on peut encore éloigner le fléau de la guerre...

— Le moindre détour déshonorerait les Lusignans, s'écria l'évéque en interrompant.

— Ce n'est point une défaite que je propose , reprit Monestan sans s'émouvoir ; tout le premier je défendrai mon prince lorsque tout espoir sera perdu ; mais , sire , laissez -moi suivre un dessein qui m'est inspiré par un bon ange. Envoyez une ambassade au sire Enguerry? qu'on lui fasse amitié ; qu'on lui dise, qu'il partit trop matin ; que vous ne pouvez prononcer sur le sort de votre fille ; qu'elle a demandé huit jours pour rendre réponse. Au moins, mes-

DELUSIG5AN. aiQ

sieurs, pendant ce temps nous pourrons rassembler nos forces pour résister; nous enverrons à Aix ou en Dauphine' demander du secours ou soudoyer des troupes : qui sait même si le ciel pendant ce temps ne nous secourera pas si nous l'implorons!...

A ces paroles dictées par la prudence j chacun fut comme illuminé d'une lueur subite, et l'évéque luimême ne trouva point d'objection.

— Monestan, dit le roi, flatte d'avoir une ambassade à nommer, à envoyer, à attendre, nous vous remercions de cette opinion sage et qui peut s'accorder avec notre dignité; nous vous nommons ambassadeur

avec notre aumônier ; M*. Trousse vous accompagnera comme secrétaire, et Vérynel avec deux cypriotes vous serviront d'escorte ; acquittez-vous avec noblesse de vos fonctions? que votre vertu en impose, et si l'on vous refuse, de'clarez la guerre; que dès aujourd'hui l'on s'y prépare.

Ces mots éveillèrent dans l'esprit du prélat l'idée des combats , car il se promit bien qu'il s'acquitterait de l'ambassade de manière à ne pas apaiser le Mécréant , et Réfalein songea sur-le-champ à sa cavalerie. Monestan calcula que de toute manière on prierait Dieu pour vaincre et que Ton chanterait

des Te Deum ea cas de victoire, et de son côté il espéra calmer le Mécréant. Le prince se retira moitié content, moitié chagrin; et, ne sachant quelle issue aurait cette guerre future, il résolut de cacher à sa fille l'amour du chevalier noir pour elle , car le matin il avait décidé de l'en instruire en lui déclarant qu'il désirait ce mariage.

Clotilde eut donc encore du répit, et elle aurait eu sans doute la même joie que Josette, si elle avait su que la guerre lui évitait cet ordre paternel.

Les ministres sortirent du conseil , et descendirent dans la cour :

tous les gens de la maison , excep-

té Clotilde et Josette, étaient rassemblés en attendant avec impatience le résultat de ce conseil; les ministres furent tous flattés de l'impoiiance que leurs dignités acquéraient dans un asyle , où ils ne croyaient pas avoir à gouverner.

Kéfalein , en qualité de connétable , fit la harangue suivante , en agitant ses deux bras en forme de télégraphe. « Fidèles serviteurs du roi notre maître , la guerre vient d'être décidée.» . .

A ces iîiots une espèce de frayeur sVmpara de l'assemblée .

« En décidant la guerre , reprit Kéfalein qui prit ce mouvement soudain pour un effet de son élo-

quence , nous avons décidé la victoire , et c'est en voyant votre dévouement que nous en pouvons répondre; que chacun songe donc à défendre son prince , et à se défendre soi-même : dès à présent nous allons prendre les mesures les plus sévères , pour composer une armée qui sera redoutable , si vous avez du courage ; et c'est vous faire injure que de le mettre en doute , car tout homme en a , lorsqu'il combat pro arisetfocis, pour son sac et ses quilles, sa patrie et son prince, cette seule idée en donne, n

Un morne silence succéda à cette harangue , la seule que le

connétable ait faite dans sa vie :

le seul Castriot avait joyeusement tiré son sabre et il le frottait , le nettoyait , l'aiguisait sur le fer du perron en tâchant de faire disparaître la brèche qu'il reçut, en tombant sur le gorgerin du Mécréant.

Les trois ministres descendirent le perron après avoir décidé à voix basse de faire une revue générale des forces militaires du château.

— «Nous aurons bien de la peine à arriver à trente mille hommes ^ dit tristement l'évêque en jetant un piteux regard sur les deux cents serviteurs qui composaient la tremblante assemblée.

Le corps d'élite fut formé de

Castriol , que Ton promut sur-lechamp au grade de commandant ; on lui donna pour soldats , les trois cypriotes et les trois musiciens du prince , ses huit valets de pied , les trois valets de chambre et cinq aides de cuisine ; le concierge , le boulanger et deux de ses garçons , le sommelier et son fils , le sacristain de la chapelle^ le gardeur de troupeaux , et huit hommes de peine .

Ce premier corps composé de trente-huit hommes se sépara du reste et se groupa mélancoliquement autour de Castriot, qui ne put s'empêcher d'éprouver un mouvement d'orgueil , ses gros sourcils

noirs remuèrent si bien que nul des incorporés n'osa se plaindre , il les rangea tout le long d'un mur et se promena devant eux en caressant la poigne'e de son sabre.

L'évéque, le connétable et Monestan , virent avec chagrin que dans ce qui restait d'effectif , il n'y avait plus que quatre-vingts hommes. ... ils se regardèrent d'un air consultatif et l'évéque rompit le silence en s*écriant :

— On fera un corps de réserve avec les femmes, nous l'emploierons en temps et lieu.

— En amazones, observa le connétable.

L'on procéda à la formation du

second corps, dont le commandement fut décerné au docteur Trousse.

— Mais monseigneur, s'écria le docteur en émoi, songez donc que moi , comme médecin , chirurgien et apothicaire , j'aurai les blessés à soigner et qu'il conviendrait, loin de m'exposer, de me placer avec une yingtaine de femmes dans un lieu bien sûr, et hors de tout danger.

— Il n'y aura pas de blessés , répondit l'évèque.

— Qu'y aura-t-il donc? s'écria le docteur consterné.

— Que des morts , observa Réfalein, on s'arrangera pour cela, et obéissez sans murmurer.

228 CL O TILDE

Trousse fronça la peau tendue de sa grosse figure bien nourrie et il se retourna tristement vers l'intendant, qui lui dit :

— J'avais bien prévu qu'il arriverait mal.. .

— Et moi aussi ! . . . interrompit Trousse au désespoir , commander un corps! . . . quand je ne sufifîs pas à gouverner le mien et celui du prince î . . . me battre ! ... ah cette pensée m'emportera si elle se convertit en peur ! . . .

Dans ce corps entrèrent les deux valets de Kéfalein , deux de Tévêque , les quatre de Monestan , le secrétaire des ministres et ses deux scribes, on y joignit huit palefre-

niers, les trois hommes du ehenil, les deux sous-cuisiniers , six jardiniers et quatre ouvriers, le fauconnier avec ses quatre oiseleurs, et l'ofTieier de bouche qui sonnait les repas, en tout quarante hommes.

Le docteur Trousse se mit en rechignant à leur tête , et fut se placer à l'opposite de Castriot, en cherchant à ranger ses soldats sur une seule ligne ; mais il feignit de ne pas le pouvoir , afin qu'on le destituât.

Il est impossible de rendre la joie de l'évêque en assemblant ces bataillons et en les voyant en ordre de bataille.

2 3o CLOTILDE

— Le troisième corps, s'écria-t-il en regardant Monestan , sera composé de.. . .

— De quoi ? dit Monestan en lui montrant les quarante -vieillards qui restaient , maître Taillevant ne peut pas combattre , M. l'abbe' Simon non plus.

— Vous avez r&ison, reprit l'évêque , mais alors, nous prendrons tous ceux qui sont au-dessous de soixante ans , et J'en vois à peu près quinze ; nous y incorporerons les gens de la ferme de Casin- Grandes, au nombre de douze, et le garde-chasse avec ses gardes particuliers formeront un eiTectif de trente hommes dont maître Bom-

DE LUSIGNAlf. 2^1

bans prendra le commandement, et l'on donnera le nom de corps des vieillards hi ce bataillon.

— La cavalerie maintenant , s'écria Re'falein , c'est le plus essentiel.

Les ministres se dirigèrent vers

les écuries, et l'on y compta :

1". Les seize chevaux de Kéfalcin,

y compris Vol-au-Vent , ci i6

9.°. Les trois chevaux du prince , ci. 3 3°. Sept, employés aux charrois des

grains , fumiers , etc. , ci 7

4°. La haquenée de la princesse Clo-

tilde , ci I

5". Les neuf chevaux appartenans

aux piqueurs , à Vërynel , grand

ècuyei" , ci 0

D'autre part 26

6°. La jument de Monestan , le cheval entier de l'évêque , le vieux cheval volé par l'intendant, et la mule de Trousse , en tout quatre , ci 4

Ce qui donna , comnie on voit , la masse équestre de quarante chevaux à pourvoir.

Kéfalein avait ses dix ne'ophytes que l'on avait compris dans le dénombrement des fantassins, ainsi restait trente chevaux ; mais le connétable recruta Tévêqpe en qualité de lieutenant, huit piqueurs, le commandant des chasses , le grand écuyer ' Vérynel , deux écuyers et les six demi-seigneurs

DE LUSIGNÀN. 253

Cypriotes qui formaient au besoin la cour du prince , ce qui ne laissa plus que onze chevaux vacans , et Kéfalein frémit à l'ide'e de voir sa cavalerie incomplète , lorsque les deux vieux serviteurs que l'on décorait du nom de pages du roi , vinrent s'offrir à ses regards et surle-champ furent enrôlés bon gré mal gré.

— Encore neuf chevaux, M. l'évêque! s'écria Kéfalein avec l'accent de la plainte.

— Et vous oubliez nos deux courriers, répondit Hilarion.

— 11 en resterait toujours sept, observa le triste connétable en poussant un long soupir.

— Hé ne faut-il pas songer aux chevaux de remonte en cas de chevaux tués!.. .

A ces mots le visage de Réfalein s'épanouit comme une rose au soleil .

— Ainsi, continua l'évéque, en récapitulant nos forces, nous avons cent huit hommes d'infanterie , et trente trois de cavalerie ; eh bien , dit-il en se frottant les mains et regardant Monestan avec un air martial, l'on peut encore se défendre avec cela contre cinq cents hommes d'armes.

— Ce n'est rien , monsieur , observa Monestan , il. . .

— Comment ce n'est rien, interrompit brusquement Tévcque, c'est

DE LTJSIGNAN. 255

le commencement de trente mille, de cent mille hommes , et c'est beaucoup , si l'on fait attention que nous ayons des murailles de douze pieds d'épaisseur derrière lesquelles nous combattrons.

— Monsieur je voulais dire , reprit Monestan avec douceur , qu'il faut les armer.

— C*est juste, répliqua l'évêque, qui dans son extase oubliait le {dus essentiel.

— Maître Hercule Bombans , dit Monestan y vous ne nous avez jamais découvert l'endroit ou étaient les armes que le comte Hugues de Lusignan a déposées dans ce château.

— Monseigneur , dit l'intendant en balbutiant ( car il les avait vendues ) , je les chercherai , et vous les trouverez pour demain.

— N'y manquez pas, vous en répondez sur votre tête, s'écria l'évêque , il doit s'y trouver les armures des cent chevaliers de Hugues, sans compter celles de ses autres soldats.

— C'est vrai , monseigneur^ mais je ne sais plus dans quel souterrain elles sont amassées; je le répète, demain vous aurez des armes.

— Demain donc ! . . . ditCastriot d'un air qui convertit le jaune de la figure d'Hercule Bombans en un blanc mat.

— Que Ton aie soin , observa le premier ministre , de publier dans tout le marquisat que les vassaux peuvent se réfugier ici avec leurs troupeaux, leurs meubles et leur argent.

— Ne serait-il pas prudent , dit l'évêque , de ne pas recevoir les femmes ; leurs maris les conduiront à Aix ; il ne faut pas se charger de bouches inutiles , en cas de blocus.

— Vous observerez cela dans les villages, ditMonestan au crieur, qui partit sur-le-champ.

Les ministres se retirèrent sur le perron, et contemplèrent l'agitation qui régnait dans les cours; ils y mirent le comble en déclarant

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Casin-Grandes en élat de siège; défendant à chacun d'en sortir sans permission ; et ordonnant de hausser le pont-le?is , et de mettre un Cypriote dans la petite tourelle d'observation , afin de savoir ce qui se passerait dans la campagne : ils appelèrent avec eux Bombans, afin de se concerter avec lui sur les moyens d'approvisionnemens , et la quantité d'argent nécessaire pour y subvenir. Vérynel fut nommé commandant de la place y et le prince approuva tout , et se renferma avec ses ministres pour discuter le plan de campagne.

Aussitôt que' Bombans eut terminé ses opérations avec les mi-

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lustres ; il enfourcha son cheval hors d'âge , et le fit trotter vers la ville d'Aix. Trois motifs dirigeaient l'avare de ce côté : le premier était d'éviter la corde ; le second, de sauver son trésor qu'il allait confier aux mains du trésorier du comte de Provence ; et le troisième , d'acheter à prix d'or des armes pour le lendemain ... Il s'arrangea de manière à gagner la somme nécessaire à cet achat sur les approvisionnemens qu'il avait à faire pour le siège. Laisson&-le calculer , combiner, en trottinant sur la route, et revenons à la princesse ?

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