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CHAPITRE XV

Une telle entreprise Du fili d'Agamemnon mcritait l'entremise.

(Racine, ^ndronuiqtie.)

Rien n'échappe aux regôids de ce juge sëvèrc , Le repentir lui seul peut calmer sa colère . Et fléchir ses justes rigueurs.

(J. B. Rousseau. )

Je ne vous retiens plus Et Too» pouTei aiix Grecs annoncer mon refus. (Racike , Andromaque. )

JLja même aurore vit l'intendant conduire, d'Aix à Casin-Grandes , des chariots rompant sous le fair des armes. Il s'avançait vers le châ-

teau , suivi de la foule désolée des paysans et des fermiers du marquisat; néanmoins, comme ces derniers n'avaient rien en propre que la vie, ils n'étaient guère occupés que de la conservation de ce précieux meuble.

Hercule Bombans jetait des regards avides sur ces pauvres main-mortables , qui rongeaient leur pain noir, avec l'insouciance delà misère, et maintes fois l'envie luiprit de leur vendre la protection du prince, en les faisant payer à l'entrée du château ; u car , se disait-il , ils n'ont pas l'air assez affligés pour des indigens; ils doivent avoir des trésors cachés ; mais le moyen de les leur écorner , cela se saurait ! . .»

DE LLSIGNAN. 25 J

Cette idée le mettant de mauvaise humeur, il les rudoya pendant la route , et les fît gémir en eux-mêmes. . . Enfin ils arrivèrent, et le pont-levis s'abaissa sous leurs pas, quand Vérynel eut reconnu le soucieux intendant.

— Allons , paresseux ! s'écria Bombans dans les cours, en s'adressant à son cortège ; à l'ouvrage, et payez de vos corps la protection que l'on vous accorde 1 déchargez les voitures ?

A sa voix et à l'aspect de ces armes , les trois corps d'infanterie s'approchent: chacun s'empresse de travailler pour la défense commune : les uns dérouillent, poliy. 22

sent, affilent; les autres remettent en état les corselets, les chanfreins, les salades, les morions, les gorgerinSj les casques, les pavois, les hauberts, les mailles; on apprête des arcs, des frondes, des arbalètes , des lances , des pertuisannes, des hallebardes, des piques, des javelines, des cimetères, des massues. La cour offre le tableau d'un arsenal , où les fers résonnent , l'activité de la guerre y règne ; on entend le bruit des travaux , et l'on voit arriver du bétail , des vins , des grains, des fruits, victuailles, vaches, bœufs, taureaux, fourrages; de l'huile pour jeter sur les assiégeans , du bois pour la chauffer ,

DE LUSIGNAN. nSg

des pierres pour accabler l'ennemi.

On amoncelé tout, on emmagasine; les cours ressemblent à la tour de Babel; on crie, on fouette, on siffle, on chante, on ordonne, on obéit, on brouette, on s'exerce, on s'essaie, on s'occupe; on oublie le malheur qui menace, car le travail est un demi-dieu trempé dans les eaux du Léthé. Enfin rien n'est en repos, c'est une fourmilière qui semble sourdre, et en petit, Tirnage d'un État où chacun intrigue et remue à uncliangement de ministère. Ce fut au milieu de cette scène, que les ambassadeurs munis des lettres de créance du soigneux Jean second , s'avancèrent vers le portail

du château.... Acet aspect guerrier, l'évêque sourit ; et à l'approche des envoyés , le tableau mouvant s'arrête , comme si , dans une machine tournant par des ressorts, l'un d'eux se fût cassé j chaque figure indique le désir de voir Monestan réussir dans son ambassade ; on le suit des yeux , on le charge de vœux, et le ciel est importuné des bénédictions qu'on lui demande ; enfin le pontlevis s'abat, ils sortent, et le tableau mouvant reprend son activité.

Le prélat montait son beau cheval entier, en le faisant caracoler; tandis que la jument de Monestan, douce et tranquille comme son maître, marchait l'amble... Trousse,

à sa mule près, avait l'air de Silène; et sa grosse figure , ayant perdu sa gaîté égoïste, annonçait que la machine entière pensait... Vèrynel et les deux Cypriotes, craignant quelque malheur, jetaient des regards inquiets sur la campagne.

Au bout d'une heure de marche faite en silence : — «Monseigneur, demanda le docteur à l'évêque , si le comte Enguerry exaspère , ou s'exaspèrant , allait nous garder en otage , je ne pourrais pas soigner le prince s'il tombe malade, ce qui ne manquera pas d'arriver, si la guerre est déclarée, car sa pensée»

A cette observation présentée

par le tremblant docteur , la petite troupe s'arrêta, comme si elle eût rencontré le grand mur de la Chine.

— Vous avez raison , dit le prélat; dans cette hypothèse probable, le prince serait privé de ses plus précieux défenseurs et de vos sages avis, monsieur le comte, ajouta-t-il eu se tournant vers Monestan.

— Ce que j'en dis, reprit Trousse, n'était que pour vous faire voir que ma présence est indispensable au château; ce n'est pas que la captivité m'effraie , moi ! . . . car vivre dans une prison ou dans un palais , pourvu que l'on vive

Chacun regardant Monestan , semblait attendre sa réponse.

— Messieurs, s'écria le courageux vieillard , lorsqu'il s'agit du service du prince et de l'État, doit-on se considérer? que rien ne nous arrête,..

Allez, messieurs, ne craignez rien d'Enguerry-le-Mécréant ? entre un homme de bien et un scélérat, Dieu réside tout entier, comme la nuée invisible qui entourait autrefois les fils des dieux,, et il veillera sur nous... marchons!

— Dieu ! . . . Dieu ! . . . répéta Trousse.

L'évêque rougit de s'être arrêté , et donnant un grand coup d'éperon à son destrier, il galoppa vers la forteresse du Mécréant , en disant à Trousse :

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— Qu'il ne vous arrive plus de faire de sottes réflexions; quittez votre robe de médecin pour devenir digne de l'ambassade qui représente le souverain de Chypre et de Jérusalem.

Ils arrivèrent sans encombre devant les murs de la forteresse du sire Enguerry. L'air retentissait de cris et d'un tapage infernal si bruyans , que la sentinelle fut obligée de sonner plusieurs fois de son cor avant d'être entendue. Trousse tremblait de tous ses membres.

Au bout de cinq à six minutes , le pont-levis s'abaisse ; et Nicol qui remplaçait le Bai4)u, parti pour une

expédition , -vint à moitié ivre audevant des ambassadeurs.

— Pâques-Dieu , que demandezvous chez le diable?. . .

— Mon ami , dit Monestau , ne jurez pas, je vous prie?. .

— Vertudieu! je le veux bien j or , sur mon âme , que désirez-vous à Brigandinopolis , comme l'appelle M. l'Ange ?

— Nous sommes , répondit Tévêque , les ambassadeurs du roi de Chypre ; allez savoir du comte Enguerry s'il peut nous donner audience sur-le-champ?

— Des ambassadeurs ! . . . Entrez

toujours , dit Nicol chancelant

sur ses jambes, je vais voir mona. 23

seigneur... Des ambassadeurs!...

nous en avons déjà.

— Et d'où?... demanda l'évéque.

— De la république de . . .

— De quoi?. . . répéta Trousse.

— Drôle î dit Nicol au docteur , ce sont les secrets de monseigneur.

Entrez , messeigneurs?

Ce début ne promettait rien de bon , et ce ne fut pas sans nn certain effroi que l'ambassade passa sur le pont-levis , et sous la voûte du porche de ce repaire.

— Allons , dit Nicol à Trousse , qui regardait à deux fois avant d'entrer ; dépêche -loi, extrait d'homme ? on ne te mangera pas

d'une seule bouchée , si c'est cela que tu crains ! , . .

— Moi ! . . . je ne crains rien ! . . s'écria Trousse en voyant qu'il fallait entrer.

L'évêque et Monestan ne purent se défendre d'un mouvement machinal de terreur , quand ils entendirent hausser le pont-levis derrière eux. Hilarion regarda le premier ministre d'un air qui voulait dire :

« Que va-t-il arriver ? . Respectet-on le droit des gens à Brigandinopolis ? »

• — Cela n'annonce rien de bon pour moi, s'écria le docteur.

— Silence ! . . . lui répondit Monestan avec le flegme de la vertu.

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Lorsqu'ils parvinrent dans la seconde cour , nn singulier spectacle frappa leurs regards, et une sainte horreur se peignit sur la figure du religieux Monestan , indigné de l'impiété de ces brigands.

Tous les soldats d'Enguerry , rangés par bande , comme les chrétiens à l'église j tenaient à la main , au lieu d'un livre , un vaste gobelet de fer , et ils avaient à côté d'eux un quartaut de vin. > — Au milieu delà cour était dressé, sur des morceaux de bois, une manière d'autel ; en guise de cierges, on voyait de grandes lances; au lieu d'uncrueifix , l'image grossière d'un brigand en croix ; et, sur les marches ,

un homme , grotesquement habillé d'un surplis de pampre, était l'objet de l'attention des brigands : un des leurs marchait gravement une canne à la main , et quand l'ambassade arriva I on chantait le verset suivant de ces vêpres parodiées comme ces temps'-là nous en offrent mille exemples , comme dans la fête de l'âne à Beauvais, etc.

— Bambochamini génies ^ s'écria l'ofEciant, et il avala une. rasade.

— Et non cagotando passamus ifitam, répondirent en chœur les brigands en achevant le verset et buvant aussi.

— Scandalizafe et prêssuraie

370 CLOTILDt

terrain Vecumando , tout doucement, reprit Michel l'Ange que l'on doit reconnaître à cette fête burlesque dans le goût du carnaval de Venise.

— Sed nolile peccare , répond le chœur en buvant de nouveau.

— Adorate dominum , dit Michel l'Ange.

— Quia fecit vinum, crièrent les brigands buvant à la cardinale.

— Non peccamini , trop fort , reprit le Vénitien,

— Bonus repenti rus sauvabit nos f continuèrent-ils en buvant d^autant.

— Ibilis in infernum*

DE LUsiGNàN. ayi

— Nàm ? demandèrent les

scélérats.

— /e/j''e/ï5rt«5r/e/i, répondit r Italien en éclatant de rire; puis il reprit, en leur montrant le barbouillage du tableau : Bonus laronus!..-

— Orate jiro nobis , dirent les brigands.

— Amen! s'écria Michel F Ange; raon quartaut est fini ! . . .

— Amen! répétèrent-ils, et ils ne tardèrent pas à vider leurs pots.

— Qu'est-ce cela ?. . . demanda Trousse au brigand contre lequel il était.

— C'est I9 fête de notre patron.

— Quel est-il ?

— he bon larron. Nous Finvo-

aya clotili>e

quons sous les auspices de l'Ange Michel, qui nous préside > parcequenous avons uue grande expédition à faire , un château à piller ; et comme on sait bien où Von est, mais que Ton ne sait pas où Ton va, nous nous réjouissons en attendant la camuse, buvant, chantant, car notre carnaval dnre toute l'année.

— Vous moquez-vous aussi de la justice ?. . .

— Nenni, nous ne nous mocquons que du ciel , parce qu'il est bon et n'est pas rancunier , et nous vivons sans souci, sans penser à rien.

— Vous devez bien vous porter , observa le médecin.

DE LUSIGNAN. ayS

— Nous ne mourons qu'une fois et jamais vieux.

— Voilà bien le tort , l'on devrait avoir à mourir deux fois.

— Silence , dit le soldat , l'Ange monte en chaire j et nous allons rire ; on ne fait que cela depuis qu'il est ici ! . .

Monestan frémit et leva les mains au ciel à l'aspect de cette profanation , tandis que l'évêque ne revenait pas de son admiration.

— Voilà des soldats!... quelle mine? quelle taille, quelle contenance! Ah! monsieur le comte, si nous avions trente mille hommes comm,e ceux-ci. . . .

— Nous ne triompherions pas;

car le courroux de Dieu gronde sur leurs têtes, répondit Monestan.

— Hé monsieur le comte , il grondait sur celles des Huns, qui prirent Rome et le Saint-Père!...

et cependant. . . .

— C'est que le seigneur voulait punir la terre ! . . .répliqua le ministre.

A ces mots, ils aperçurent Michel l'Ange monter, dans une espèce de cuve attachée à un poteau.

11 ôte un fragment de casque noirci qu'il avait sur la tête, il s'incline, déploie un mouchoir , tousse , et boit une grande lampée de vin.

J /importance comique qu'il mit à cela, fit rire les soldats qui Timi-

DE I. UsïGNAN. 375

terent et l'ëcoutèrent avec une attention qui prouvait qu'ils s'attendaient à de nouveaux lazzis semblables à ceux dont il les amusait depuis dix jours.

(< Brigands , mes frères , s'ëcria » le plaisant Vénitien en forçant y) et déguisant sa voix , je ne >) prends pas de texte , parce que » c'est fort inutile; notre texte » de tous les jours, c'est de son- » ger à votre salut , et vous , plus » que tous les autres ! car, vous y> êtes noirs de crimes, et vous » suez l'iniquité par tous vos po- » res : mais, il est toujours temps » de vous repentir : le repentir , )) et l'espérance sont les deux An-

JJÔ CLOTILDE

» tigones que l'Eternel nous a lë-

» guées, pour parcourir les sentiers

)) de la vie! . . Scélérats , mes amis ,

» repentez-vous donc ? puisque

» votre conversion est plus propice

» à Dieu que la constance de dix

» fidèles : et je vous en avertis , il

» vous sera pardonné beaucoup^

» pour une larme de pitié ; or

» faites quelque chose pour Dieu ,

y* puisqu^il a tant fait pour vous ;

» et je vous le dis en vérité , vous

» n'êtes pas si loin que vous le

» pensez de l'état de grâce. Il est

» dans le monde de bien plus

» grands coupables , qui s'en vont

» entourés de la faveur publique

M et la tête levée , quand du fond

DE LDSIGNAW. âyy

» de leur cœur se lève un effroya- » ble levain d'iniquités ! . . . mais, ne » vous repentez pas en vain , car )) l'enfer est pavé de bonnes réso- » lutions, et surtout ne vous croyez » pas absous en voyant vivre de » plus grands coquins que vous, » car chacun est fils de ses œu- » vres. »

— Je ne l'aurais pas cru si moral, dit Monestan.

a — Eh pourquoi fîtes- vous vos M œuvres d'iniquité*?. . . Pour un » peu d'or ! . . . Oh ! coquins , mes » frères , prétendez-vous devenir V riches ? ... Si c'est là votre but , ï) rentrez dans le sentier de la » vertu, car qui me montrerez-vous

» de riche? l'homme peut-il être » satisfait ici-bas ? un je ne sais » quoi ne nous dit-il pas que nous » sommes faits pour les cieux ?

» Croyez-moi , vivez gais, prenez » tout en bien ; le plus riche )> meurt , et nu l'on vient , nu l'on >î s'en retourne.. . repentez-vous, » il est temps encore , et ne croyez » pas que vous serez damne's pour » avoir partagé avec les grands » de la terre , car alors Alexandreï) le-Grand et Saint-Sylvestre le » seraient. Ce dernier n'a-t-il pas » partagé avec Constantin? Mais » vous le serez, pour avoir refusé » quartier aux vaincus, pris le de- » nier de la veuve , refusé le verre

» dVau au malheur, et fermé votre » cœur à votre semblable, humble » et soumis... Vous le serez î...

)» mais il ne tient qu'à vous de ne » pas l'être... travaillez dans le bon » sentier; le travail est la moitié » de la vertu !... Hélas ! mes frères, » quand je regarde la vie de Tu- » nivers , et la vie de l'homme , » quand je pense que Dieu con- » duit la masse de la nature vers M un but ignoré , et que toutes » nos actions sont des lignes, des » coups de pinceau du grand ta- » bleau que trace sa main puis- » santé, et que je me remémore » de plus sa bonté si sublime, je » crois »

28o CLOTILDE

A ces mots, qui excitaient l'attention la plus vive , et surtout celle de Monestan , Nicol vint chercher les ambassadeurs , et leur faisant traverser la foule des brigands , il les mena dans cette salle basse que vous connaissez sans doute , et ils y trouvèrent le Mécréant, assis dans son fauteuil; il se leva, et fut à leur rencontre.

— Soyez les bienvenus, messieurs , et daignez vous asseoir ? leur dit-il avec une espèce de courtoisie qui fit trembler le docteur.

A cet instant des éclats de rire et des cris de joie annoncèrent que les plaisanteries àe Michel l'Ange égayaient fortement l'assemblée,

et que son sermon n'avait peutêtre été' qu'une satire... Il ne tarda pas à paraître lui-même dans la salle; il s'y glissa comme un chat et se tapit dans un coin , pour voir ce qu'Enguerry répondrait aux envoyés, et s'ils ne venaient pas proposer, pour éloigner le danger, des conditions plus lucratives que celles du sénat de Venise.

— Sire chevalier, s'écria l'évéque en prenant la parole, nous sommes députés en qualité d'ambassadeurs par le roi de Chypre et de Jérusalem , pour vous apporter la réponse qu'il ne vous a pas plu d'attendre hier.

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— Je la savais, dit sèchement Enguerry.

— Sire chevalier , si elle était telle que vous le pensez, vous ne nous verriez pas, reprit Blonestan; au surplus , voici nos lettres de créance ? — Trousse les tenant entre son index et son pouce droit , les oflVit au Mécréant.

Enguerry les prit brusquement et les jeta sur sa table d'un air de mépris.

— Bon ! . . . se dit en lui-même le Vénitien , en voyant ce geste , ils ne réussiront pas!

— Mais, seigneur comte , continua l'évêque avec hauteur , il me semble que les écrits d'un roi de

DE LUSIGNAN. '^8n

Chypre et de Jérusalem veulent plus de respect?

Monestan tira violemment le prélat par sa soutane pour le faire souvenir qu'il fallait de la douceur et de l'abnégation dans les négociations.

— D'abord , répondit le Mé créant, je fais peu de cas des rois, cl surtout des rois sans couronne; mais je comprends qu'il vous est facile ,.

messieurs, d'oublier que l'on m'outragea? moi , je ne l'oublie pas, et n'ai jamais rien pardonné; finissons en deux mots? J'ai demandé la princesse en mariage; me l'apportezvous? Non. Le prince a voulu la guerre, il l'aura !. . .

— Sire chevalier, dit Monestaii, le roi ne vous refuse point sa fille !,..

Ces mots débités avec douceur produisirent un coup de théâtre ; le Vénitien avança sa tête en maudissant le vieillard , et le Mécréant resta la bouche béante et s*écria :

— Serait-il vrai ?. . .

— Je vous le dis, comte Enguerry , mes lèvres sont vierges de mensonge.

Enguerry croisa ses bras sur sa poitrine , et se mit à marcher à grands pas dans la salle, et Monestan , Trousse , et l'évêque le regardèrent aller et venir en espérant obtenir du répit. D'après ses

mouvemens, Michel l'Ange voyant son parti prêt à être coulé bas , faisait mille signes d'intelligence au Mécréant. Celui-ci , tout absorbé dans ses réflexions , n'y prit pas garde, et l'astucieux Vénitien n'en trembla que davantage. Enfin le Mécréant s'arrête , contemple Monestan , et lui dit :

— Vieillard , si cela est. . . je renonce à ma vengeance , et

voyons vos propositions ?. . .

— Sire chevalier, ellessont justes, la princesse a demandé huit jours pour réfléchir et se résoudre à cette alliance le roi n'a pu les refuser à sa fille. Il faut au moins ce laps de temps pour vous con-

286 CLOTILDK

naître , pour que vous vous rendiez digne d'elle par mille petits soins , enfin pour lui faire la cour. Ce temps est même nécessaire quand il ne s'agirait que des

préparatifs et des formalités

Monestan s'arrêta en voyant le changement de visage du Mécréant.

Ce dernier continua de marcher en songeant à cette brillante alliance , qui l'éblouissait. Michel l'Ange sentant qu'il serait égal au Mécréant de posséder les trésors du roi Jean en servant le sénat , ou en épousant Clotilde, et que, lui Michel , serait la victime de ce dernier moyen , il fit alors des signes qui pouvaient passer pour des si-

giies de détresse, et ils devinrent si pressans, qu'Enguerry s'arrêta devant lui , et pencha son oreille vers l'Italien.

— Songez, mon compère, dit l'Ange à voix basse , que l'on se joue de vous et qu'on vous terid un piège ! ... et ses petits yeux verts exprimaient une fine ironie.

— Et lequel ? . . . lui demanda le Mécréant.

— Vertu-Dieu, ils veulent gagner du temps, rassembler des forces, ou donner à Gaston le loisir de venir ! Vous n'avez donc aucun principe de politiaue ?. . .

Le Mécréant, rouge de colère à ces idées qui se glissèrent dans

288 CL O TILDE

son âme , comme ua rayon de soleil dans une chambre obscure, revint précipitamment vers les ambassadeurs , et s'écria , d'une voix ironique qui fit retentir la voûte :

— Ah ! beaux chers sires , vous voulez que j'aille courtiser la princesse?... oui, j'irai dès ce soir, avec un cortège de cinq cents hommes

d'armes le trouvez-vous assez

nombreux?... faut-il raiigmenter ?

dites, perfides messagers? N'espérez pas me voir consumer un temps précieux en négociations dont j'entrevois le but.

— Oubliez-vous, s'écria l'évêque à son tour d'une voix colérique.

que nous représentons un roi de Chypre et de Jérusalem ?...

— Vous l'avez oublié vous-même en vous chargc»int d'une perfidie!

— Une perfidie I reprit Monestan , seigneur , je vois que vous n'aimez pas la princesse , et que ce n'est pas elle que vous cherchez ? . . .

— Est-ce que vous croyez que Ton se marie pour avoir une femme ? . . . répondit le Mécréant avec un sourire infernal.

— Allons, sire chevalier , dit le premier ministre , c'est de l'or qu'il vous faut !... je le vois...

— Certes...

^gO CLOTILDX

— Eh bien je vous en oflFre?

poure'viter ia guerre voulez- vous vingt inillb marcs ?...

— Vingt mille marc si s'écria le Mécréant, en se reculant vers le Vénitien , tandis que l'évêque tordait la main de Monestan pour le faire taire , et cesser des propositions déshonorantes.

— Nouvelle ruse !... dit tout bas le Vénitien , ils veulent vous attirer à leur château pour se défaire de vous.

— Ouais 1 . . . mon ami , dit £nguerry à Monestan, voulez- vous rester pour otage pendant que j^irai les chercher.

— Oui ! répliqua Monestan avec

DE LUSIGNIN. aQI

un sublime dévouement et en fesanl signe à l'évêque qu'il consentait à périr pourvu qu'on s'assurât d'Enguerry... Trousse trembla de tous ses membres en craignant que la proposition ne fût acceptée.

— Mon compère , dit Michel l'Ange à voix basse , gardez-vous dy consentir?. . . je connais ces gens vertueux , ils sont capables de mourir pour le salut de leurs princes.

— Mais , mon féal , deux millions ? . . .

— Eh brigand mon ami, tu les auras puisquMls les ont , et tu auras de plus les dix mille marcs du sénat.

292 CLO TILDE

A ce raisonnement subtil , Engueriy revint vers les ambassadeurs et leur repondit :

— Messieurs, je ne consens point à vos cauteleuses propositions ! . . .

. — Hé bien , répliqua Monestaa presqu'en colère, vous en serez victime ; et prenant un ton grave il se couvrit et ajouta : (f Au nom de Jean II, roi de Chypre et de Jérusalem, je vous déclare la guerre. »

— Adieu sire Enguerry, continua l'évèque , le glaive est entre nous et décidera; nous nous verrons!... ajouta l'audacieux prélat,

— J'accepte jo^yeusement , dit le Mécréant, et sans plus attendrej je

VOUS donne assignation sous les murs de Casin-Grandes.

— Nous y serons ! . . . . répoudil l'évèque avec un ton fier qui eu imposa au Me'créant.

— Oui nous y serons , rép'ita Monestan, assistés de notre bon droit , et du Dieu des armées.

— Tant mieux pour vous , dit le Mécréant, qu'il vous défende!

A ces mois , les ambassadeurs , contrits au fond de l'àme, se rctirorent, et lorsqu'ils furent sortis do l'enceinte du château, le premier mot de Trousse fut :

— Ah je vis!... et il se làla le corps j*ai presque eu une idée

fixe de peur qui m'aurait à la longue emporté.

Que l'on juge de la désolation qui régna dans le malheureux château de Casin-Grandes , quand la nouvelle du mauvais succès de l'ambassade y fut répandue . . .

— Messieurs , dit le prince à ses ministres, quand ils eurent fini leur récit, tout n'est pas encore perdu ; sortons, allez examiner nos ressources et rassurer nos soldats. . .

DE LUSIGNAK. SqS

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